Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JE SUIS UN GUÉPARD de Philippe Hauret

Chronique Livre : JE SUIS UN GUÉPARD de Philippe Hauret sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Le jour, Lino, employé anonyme d’une grosse boîte, trime sans passion au 37e étage d’une tour parisienne. La nuit, dans son studio miteux, il cogite, désespère, noircit des pages blanches et se rêve écrivain…

Un peu plus loin, Jessica arpente les rues, fait la manche et lutte chaque jour pour survivre.

Deux âmes perdues qui ne vont pas tarder à se télescoper et tenter de s’apprivoiser, entre désir, scrupule, débrouille et désillusion…

Jusqu’au jour où Jessica fait la connaissance de Melvin, un jeune et riche businessman qui s’ennuie ferme au bras de la somptueuse Charlène.

Deux univers vont alors s’entremêler pour le meilleur et surtout pour le pire…


L'extrait

« Il grimpa au sixième par l’escalier, façon à lui de s’entretenir physiquement. Il arriva à son étage en raclant ses fonds de poumon, son pacson de clopes quotidien venant de se rappeler cruellement à sa mémoire. Mais il y avait plus préoccupant. Là, sur le palier, quelqu’un se tenait recroquevillé contre le mur, à moins d’un mètre de sa porte d’entrée. Il portait un perfecto noir par-dessus un sweat dont la capuche recouvrait sa tête et lui mangeait une bonne partie du visage. Il semblait dormir.
Lino l’étudia de plus près. Vu l’état de ses fringues, il devait vraisemblablement s’agir d’un SDF. Il n’y avait là rien d’étonnant, la crise économique, la diminution des aides sociales, la flambée des prix des loyers, avaient eu pour effet de jeter de plus en plus de monde à la rue.
Il posa ses courses et tapota son épaule avec précaution.
- Faut pas rester ici, monsieur.
L’individu releva la tête.
Merde, une femme ! se dit Lino. Il se détendit légèrement. Elle ne répondait toujours pas.
- Vous en comprenez pas le français ? Vous pas pouvoir rester là.
- Tu me prends pour une demeurée ?
Lino esquissa une grimace d’excuse. Au moins la communication était établie.
- Vous avez trop bu ?
- non, j’ai juste froid.
Il ne pouvait pas la contredire sur ce point, les températures venaient de passer en dessous des moyennes saisonnières en cette fin février et le mercure atteignait à peine la barre des trois degrés la nuit. Insuffisant toutefois pour accepter qu’une inconnue élise domicile sur son palier. Comment s’y prendre pour la faire décamper ? » (p. 25-26)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Lino s’emmerde. Grave. Remplir de la paperasse, compiler des dossiers, être enfermé au trente-septième étage d’un immeuble de bureau toute la sainte journée, c’est pas son kif, pas du tout. Surtout que la paie n’est pas mirifique et qu’il a bien du mal à joindre les deux bouts. Célibataire, trentenaire ou presque, le seul truc qui le maintient hors de l’eau, ce sont les nouvelles qu’il tape toutes les nuits sur son clavier. Ça et écluser un godet avec son pote Daniel, ex-rockeur, au labeur dans la même galère que lui. Le soir, au menu : pizzas surgelées-micro-onde, films et ruminations… avant de retrouver ses personnages de papier.

Un événement propre à vous réveiller dans ce genre de vie sans vie, c’est de trouver plus pauvre que soi sur son paillasson. Même si c’est, au premier abord, dérangeant, culpabilisant qu’on se dit que le syndic va devoir se bouger pour régler le problème. Lino est de gauche, de la vraie gauche, pas celle qui refile des milliards au patronat et dérégule les rapports sociaux, la solidarité n’est pas un vain mot, la culpabilité de l'inaction devant la détresse humaine monte vite et il décide, sur un coup de tête, d’héberger la belle SDF qui squattait son palier. Jessica. Parcours de Cosette et nerfs à vif, craintive comme un chaton perdu, teigneuse si besoin, franc-parler mais sachant faire la cuisine.

Ces deux-là s’installent dans ce qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une vie de jeune couple, commencent à rêver, commencent à avoir des envie d’ailleurs, ne serait-ce que pour un week-end, la tentation arrive vite et une sortie des clous est prévisible. À deux, on se sent plus fort, on s’encourage, il est plus facile de trouver une justification pour faire ce qui ne serait pas venu à l’idée tout seul.

Le hasard va mettre Jessica en relation avec un jeune loup en pleine réussite, Melvin, un directeur de magasins branchés qui l’embauche. Lino et elle sont même invités à un dîner dans la demeure au cours duquel le patron performant leur présente son épouse, Charlène. Choc des mondes, attirance des contraires, Jessica plaît à Melvin, il va même jusqu’à les convier à une partie de chasse et un séjour dans sa résidence secondaire. Tout est en place pour le drame.

L’idée de la jeune SDF occupant le paillasson du travailleur pauvre est lumineuse, simple, évidente, encore fallait-il savoir la traiter avec intelligence et réalisme, ne pas tomber dans le cliché à deux balles, la mièvrerie larmoyante ou le pathos social. Et c’est exactement ce qu’a réalisé Philippe Hauret. Il tient ses personnages du début à la fin, sans une fausse note, le scénario se déroule, implacable, mais sans effort, la dérive s’installe et s’accentue presque naturellement. La critique sociale est vive, pertinente, percutante même, toutefois Jessica et Lino ne sont pas que les victimes innocentes d’une société égoïste et malade de l’avidité de ses puissants, ils font des choix, agissent, échafaudent, sont acteurs des événements qui vont, peu à peu, se précipiter, et doivent assumer les conséquences de leurs actes, face à leurs consciences déjà, ce qui n’est pas le plus aisé, aux autres ensuite.

La possibilité d’une vie banale ne tient peut-être qu’au fait de ne jamais avoir été exclu des rails une fois de trop, sinon, en chemin, quelques valeurs sautent, passent à l’as ou sont plus difficiles à respecter, on trouve de bonnes raisons aux mauvaises actions, puisque les riches ne se gênent pas, qu’ils ont même la bénédictions des autorités s'ingéniant à favoriser leur prédation. Pourquoi se réfréner ? Lino et Jessica ne partent pas de bases identiques, les traumatismes de la jeune femme sont bien plus profonds et plus dramatiques que ceux de son compagnon, lui, il a l’écriture, reçoit même des encouragements, elle n’a que son joli corps et une méfiance étouffante pour la guider, ils vont pourtant s’épauler vaille que vaille, jusqu’au bout du possible.

De suspense en rebondissements, de rencontres touchantes ou tonitruantes en coups de tête irréfléchis, l’histoire roule, parfaitement construite, fort agréablement écrite. Un bout de route avec des personnages proches de nous, des gens que nous pouvons croiser tous les jours, pris dans une spirale pernicieuse. Y a-t-il de l’espoir tout de même ? Pas sûr… Les lueurs viennent de ceux qui avaient déjà en eux une parcelle de lumière, pour les autres, c’est juste l’étincelle de la révolte que dompte la dureté de la vie. Pas un livre pessimiste, non, pas du tout, très humain, mais lucide et réaliste.

Un très bon polar, en prise avec la réalité sombre de notre époque, l'exclusion, la précarité, politique, sociétal et humain, un télescopage de destins fertile en rebondissements...


Notice bio

Né en 1963 à Chamalières, Philippe Hauret passe son enfance sur la Côte d’Azur, entre Nice et Saint-Tropez. Après le divorce de ses parents et d’incessants déménagements, il échoue en banlieue sud parisienne. Sa scolarité est chaotique, seuls le français et la littérature le passionnent. En autodidacte convaincu, il quitte l’école et vit de petits boulots, traîne la nuit dans les bars, et soigne ses lendemains de cuite en écrivant de la poésie et des bouts de romans. Il voyage ensuite en Europe, avant de trouver sa voie en entrant à l’université. Après avoir longtemps occupé la place de factotum, il est maintenant bibliothécaire. Quand il n’écrit pas, Philippe Hauret se replonge dans ses auteurs favoris, Fante, Carver, Bukowski, joue de la guitare, regarde des films ou des séries, noirs, de préférence. Et quand il écrit, il publie chez Jigal Polar, Je vis, je meurs (2016) , puis Que Dieu me pardonne (2017).


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Nina Simone, The Doors, Led Zeppelin, Joe Strummer, Angel Olsen...

The Steppenwolf – Born to Be Wild

Keith Jarret – The Köln Konzert

Billie Holiday - Strange fruit

The Clash – Rock the Casbah

Philip Glass -The Poet Acts

Arthur H – Je Rêve de Toi


JE SUIS UN GUÉPARD – Philippe Hauret – Éditions Jigal Polar – 216 p. mai 2018

photo : Pixabay

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