Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre : #JENAIPASPORTÉPLAINTE de Marie-Hélène Branciard

Chronique Livre : #JENAIPASPORTÉPLAINTE de Marie-Hélène Branciard sur Quatre Sans Quatre

photo : Gay Pride (Pixabay)


Pour vous repérer un peu

Préface de Marie Van Moere, qui sait de quoi elle parle quand on aborde le sujet de la vengeance, si l'on se réfère à son roman, Petite Louve (Manufacture des Livres - 2014).

Après une manifestation contre le mariage pour tous, Solün, photographe de presse, découvre Daria, une jeune journaliste, inanimée. Elle a été agressée et la reporter l’accompagne à l’hôpital où elle va faire la connaissance des amis de Daria. Ceux-ci, des activistes très engagés, artistes déjantés et geeks, décident de tenter de retrouver les agresseurs par leurs propres moyens.

On peut dire que c’est l’histoire d’une vengeance après un viol, plusieurs viols même, qui ont eu lieu durant des vendanges en Bourgogne. On peut dire que c’est l’histoire d’uns société malade de ses flics pourris, de ses notables pervers et de ses salauds qui violent et tuent sans remords, protégés et cachés par leurs amis haut placés.

On peut dire que c’est l’histoire d’un monde caché, celui des LGBT, contraint à la nuit, à l’ombre pour ne déranger personne. On peut dire que c’est une histoire d’amour, de reconnaissance, d’apprentissage de l’autre et de soi.
Musique, paillettes, amour, action et branding : un cocktail vitaminé qui plaide pour la liberté de ne pas être conforme.


Un petit morceau ?

« Mafalda lui a suggéré de créer un blog anonyme et de rédiger son journal intime en ligne pour s'y poser quotidiennement, raconter ses rencontres, ses découvertes et peut-être trouver des réponses à ses questions... Elles en ont parlé jusqu'au petit matin et puis Mafalda a donné le jour à Queer Spirit en quelques clics. C'est Daria qui a suggéré ce titre, en référence au Teen Spirit de la chanson de Nirvana repris par Virginie Despentes pour l'un de ses romans et c'est Maf qui a trouvé le pseudo : La Souris Déglingos, un hommage à un groupe punk qui existait bien avant que la souris informatique soit inventée.
Elles bossent ensemble depuis ce jour. Quand Maf repère une arnaque, Daria se charge de diffuser l'info sur son blog. Il lui arrive aussi d'intervenir In Real Life, comme ce soir, mais c'est plus rare.... Malgré les risques que ça implique, la journaliste adore ça. C'est dans ces moments-là qu'elle a vraiment l'impression d'être utile, quand la vraie vie rejoint l'autre...
Daria se connecte sur son blog en marmonnant : « Finie la rigolade, Roméo et Juliette ! » »


Psycho-Flore et Dance-Pat en causent

Dance Flore : L’histoire de #Jenaipasportéplainte, c’est à la fois une histoire de vengeance, genre le plat qui se mange très froid, et une dénonciation de l’homophobie. Les personnages principaux sont des femmes dont deux, lesbiennes, qui ont été victimes, encore adolescentes, d’un viol qui les hante depuis quinze ans. Elles cherchent à se venger de leurs violeurs, des hommes protégés par des flics ripoux et des notables vicieux. Leur vengeance est celle de femmes qui n’ont pas réussi à faire punir qui que ce soit parce que, par peur et par honte, parce que lesbiennes et donc indésirables dans la société, elles n’ont pas porté plainte.

Psycho-Pat : Il y a en quelque sorte un autre personnage principal, un fil rouge présent tout au long du roman : le monde virtuel. Ce sont les réseaux sociaux. Twitter, Facebook et compagnie qui ont permis à certaines filles de s’organiser ou de découvrir qu’elles n’étaient pas seules face à la détresse ou aux agressions. Voire de tenter de riposter. Ils ont la double utilité de sortir les jeunes gays de leur isolement et celles victimes de viol de pouvoir confronter leurs réactions et parcours.
Là, elles peuvent multiplier les avatars, devenir autres, se multiplier et affronter crânement ce qui les terrifie dans la vraie vie, In Real Life (IRL) comme il est souvent précisé dans ce récit.


DF : Je remarque que les personnages sont d’ailleurs très souvent démultipliés sous des masques divers : Solün - c'est ainsi qu'on l'appelle mais ce n'est pas son véritable prénom- se cache, elle était reporter et elle vit dans un semi anonymat, Z a changé de nom, de vie, de pays ainsi que Fanette, Claire découvre qu’elle n’est pas être celle qu’elle croit être, Mafalda est un personnage sans patronyme réel mais le sosie de Beth Ditto… C’est une constante dans ce roman que les personnages empruntent des noms, des personnalités, des avatars, tous à la recherche de ce que la vie réelle ne peut leur offrir. Ils s'inventent une identité qui les masque et les définit à la fois : renonçant à celle donnée par une société qui les rejette ou leur impose une vie dont ils ne veulent pas, ils s'en fabriquent une autre sur mesure. Ainsi masqués d'eux-mêmes, les personnages peuvent vivre en accord avec leurs aspirations profondes.
Le roman est initiatique dans la mesure où il leur permet de se découvrir, aux deux sens du terme, à travers l’amour et une forme de justice solidaire qu’ils doivent réinventer.

PP : Elles vivent toutes à la limite de la fiction et du réel. La dualité est grande entre cette homosexualité “idéale” et la réalité et les dangers du dehors qui la menacent. Vivre à visage découvert est un péril en soi. Pas étonnant de retrouver des personnages de bandes dessinées dans les avatars et des archétypes culturels, on n’y meurt pas, n’est jamais gravement blessé. Ces héros triomphent des épreuves les plus terribles sans une égratignure, c’est rassurant. Prenons Z par exemple, elle réussit dans sa carrière de musicienne au prix d’un reniement total de son histoire. Comme si elle n’avait pas existé alors qu’elle est fondatrice. Elle est victime mais ne peut vivre que dans la clandestinité, reniée par sa famille pour son homosexualité, en grand danger dans la société par ce qu’elle sait des violeurs. Elle est paradoxalement célèbre mais ce n’est que son personnage qui est connu. La vengeance devait lui permettre de réintégrer sa vie, de la reprendre en main, d’enfin redistribuer la peur et les rôles. Il reste cette impression prégnante qu’elle n’a pas une vision bien nette de ce dans quoi elle s’engage. Z et ses amies vont vite être dépassées par le projet et être plus sur la défensive que dans la poursuite du projet initial.


DF : Le viol a ceci de particulier qu’il est rarement puni et que la victime se sent coupable au point de ne pas faire la démarche de porter plainte. La blessure est intériorisée et mêlée à tant de honte qu’elle peut rendre la vie impossible à supporter. Plusieurs des victimes de ces salauds se suicident. Il y a non seulement l’opprobre jeté sur les victimes qui doivent se justifier mais aussi la difficulté à obtenir justice. J’aime bien la combativité de ces femmes, dans le roman, qui refusent de se laisser faire et qui décident de se rebeller en utilisant des moyens techniques modernes… et quelques vieilles recettes.

PP : Il est rarement puni parce que peu de femmes portent plainte, d’où le titre. Là, le problème est particulièrement délicat puisqu’en plus les femmes vont devoir affronter un potentat local protégé par les flics de sa région et les préjugés liés à leur orientation sexuelle. Il faut donc, en parallèle à la police, la mobilisation des activistes des réseaux sociaux pour soutenir leurs actions. Il y a comme un cri d’alarme d’une communauté qui n’est pas reconnue, pas aidée face aux discriminations dont elle est victime.


DF : J’aime bien ce réseau et toutes les allusions à des séries télévisées qu’on aime. On sent que l’entraide est très vive, une sorte de communauté se met en place pour agir et dénoncer les abus, protéger les plus naïfs et éviter les catastrophes, pièges tendus par les “casseurs de PD”. Beaucoup des jeunes qui se confient sur le blog de la Souris Déglingos tenu par Daria, journaliste le jour et justicière la nuit, sont en rupture de ban avec leur famille dont ils ont été rejetés pour cause d’homosexualité. La communauté LGBT tresse un filet de sécurité pour leur venir en aide et leur épargner les pires déconvenues et, en particulier, de tomber sur ceux qui veulent absolument les détruire. L’homosexualité est encore rejetée, punie, montrée du doigt.

PP : Le livre ne commence pas n’importe quand, Daria est agressée au moment où la communauté LGBT a été la cible de cette horreur de Manif pour tous qui a été le prétexte pour une frange de la population, certes la plus réactionnaire, de déverser sa bile sur elle. Le discours homophobe a été validé par les politiques, les religieux, qui ont exploité les réactions les plus stupides. Les fauves étaient lâchés dans la nature. Les agressions se sont multipliées, ce qui ne posait plus vraiment de problème avant cette affaire du mariage pour tous est redevenu un abcès pour certains. On a le sentiment dans ce polar qu’il y a deux mondes qui vivent en parallèle mais ne se croisent jamais. L’un perdu dans une fiction idéale et les méandres du net, l’autre menaçant ou indifférent à ce que l’autre vit.


DF : Oui et le roman débute par une scène ou l’on voit des graffeurs à l’oeuvre. Leur but : dénoncer les abus commis par les prêtres pédophiles. D’un côté la Manif pour tous et la haine des gays, de l’autre les agressions pédophiles des prêtres… Le modèle hétéro a du plomb dans l’aile.
Dans ce récit, on a l’impression que tout ce qui est vivant, créatif et amoureux est du côté de la communauté LGBT, non? Claire, mariée et hétéro, par exemple, ne se sent proche des revendications de cette communauté que lorsqu’elle tombe amoureuse de Solün, l’ancienne reporter tout terrain. Z est musicienne, Daria est journaliste et blogueuse, Mafalda est un cyber génie… Les autres sont si ternes !

PP : Tu oublies JP qui est hétéro et artiste. Mais oui, c’est tout de même symptomatique des limites du communautarisme. On a observé ce travers avec les Afro-américains, le Black Panthers Party, qui a dérivé vers le Black is Beautiful. À force d’être cerné et persécuté, un ensemble humain en vient à oublier les potentialités et les qualités de ceux qui, à tort ou à raison, sont assimilés aux persécuteurs. En ce sens, Marie-Hélène Branciard fait vivre son petit groupe tel qu’il doit être pour conserver sa cohérence. Des Indiens dans une réserve-cocon d’amitié. Accepter les qualités et talents qui pourraient provenir des “autres” serait en quelque sorte une trahison à la cause. Leur monde est à la fois parfait, tel que tu le décris, et en même temps terrifiant puisqu’il est source de mise au ban et de maltraitances. Et cette éviction de la société est le fait de gens qui sont loin d’incarner les valeurs derrière lesquelles ils se cachent pour imposer leurs oukases ineptes.

L’enquête est en ce sens initiatique puisqu’elle va permettre à ce groupe d’intégrer que l’extérieur peut les aider, prend leur plainte au sérieux et se bat pour coincer les agresseurs.


DF : JP est touchant en amoureux transi de Daria. Le pauvre sait bien qu’il n’a aucune chance. Dans le récit, tu le dis très bien, les hétéros peuvent aussi devenir des alliés et mépriser toute forme de discrimination. Lors de l'enquête, hétéros et gays peuvent se rencontrer et de faire confiance. Les viols sont pris au sérieux et la police permet l'arrestation des coupables. Les victimes sont enfin lavées de leur honte, leur souffrance est reconnue en tant que telle et leur appartenance au monde LGBT n'a aucune importance. C'est étonnant d'ailleurs qu'il faille la souffrance pour abolir les discriminatoires l'espace d'un instant. Ça dit quelque chose de plutôt déplaisant sur notre société.

PP : L’enquête, en elle-même, est surtout dirigée vers le comment coincer des coupables connus que vers qui sont les coupables. La solution est toute trouvée, la difficulté est de contourner les barrières de protection mises en place pour atteindre les violeurs et les punir. Le suspense tient par la position sociale, la puissance du notable qui protège et couvre.


DF : Peu importe qui sont les victimes des viols, en fait, le violeur est souvent protégé, d’une manière ou d’une autre et la victime montrée du doigt, comme il est dit dans le roman, parce qu’elle avait bu, parce qu’elle ne s’est pas assez débattue, parce que le violeur est son copain, son mari…Alors quand elle est lesbienne, en plus !
C’est de toute façon une manière de nier l’autre, de l’humilier, de le salir. Le roman parle de ça aussi, de cette société qui méprise le corps des femmes, surtout celles qui s’écartent de l’hétérosexualité.

PP : C’est vrai que l’appropriation du corps des femmes est un phénomène universel et on en parle que du bout des lèvres. Le mariage même, en un sens, participe à cette captation du ventre des femmes à des fins successorales et il est intéressant de noter que la communauté lesbienne qui se bat contre cette mainmise mâle hétéro sur le ventre des femmes, milite pour accéder à ce droit. Avec raison d’ailleurs, c’est juste paradoxal. Et tu as raison, la meilleure façon de faire taire l’autre est de lui dénier son humanité. C’est un des points essentiels de romans comme #Jenaipasportéplainte, faire vivre au lecteur la différence mais, surtout, l’exacte ressemblance à lui de cet autre qui fait si peur.


DF : J’aime bien la façon dont Marie-Hélène Branciard utilise les moyens modernes de communication : les mails, sms, les blogs, internet, Twitter, FaceBook et le darknet qui sont à la fois espace immense de liberté et rétréci à une communauté très soudée. On peut y naviguer sous toutes sortes d’avatars mais aussi s’y donner avec franchise et en toute honnêteté. Ce sont des espaces d’exposition de soi, d’exhibition de soi et de partage, donc des espaces dangereux. A la fois cocon sécure de réseau amical et repaire de prédateurs, de fous radicaux et intolérants. Je trouve que le roman rend ce double aspect très net : Daria et Mafalda attrapent les “casseurs de PD” par le même biais qu’elles permettent à des jeunes en déroute de se confier et de se constituer un réseau protecteur, par exemple.

On a aimé la vivacité et le naturel des dialogues, on s’y croirait. Marie-Hélène Branciard a un vrai talent pour saisir les personnages sur le vif et leur donner du relief. Le monde LGBT qu’elle peint avec optimisme et conviction est vaillant, bien accroché à son époque et follement séduisant : l’amour, le désir et l’amitié y règnent sans partage.


Notice bio

Née au XXème siècle au Sahara, Marie-Hélène Branciard a été chargée d'études sociologiques et journaliste. Actuellement webmaster, elle tient un blog dédié au journalisme, au design et à l'écriture. Elle a déjà publié Les Loups du Remords en 2015, déjà aux éditions du Poutan.


La musique du livre

Comme dans Les Loups du Remords, la playlist est copieuse, pour tous les styles et tous les goûts, voici quelques exemples, choisis tout à fait arbitrairement, en plus de ceux-ci, vous pourrez trouver : Rihanna, Jean-Jacques Goldman, Nirvana, Jacques Brel, Édith Piaf, Orelsan, Oum Kalsoum, Django Reinhardt, Elvis, Janis Joplin, Miles Davis, Benjamin Biolay...

Notre sélection, un poil jazzy...

Billie Holiday - Easy Living

La Souris Déglinguée – Rock'n'Roll Vengeance

Jean Guidoni - Djemila

Daniel Darc – Je Me Souviens, Je Me Rappelle

Nina Simone - Sinnerman


#JENAIPASPORTÉPLAINTE - Marie-Hélène Branciard - Éditions du Poutan - 260 p. septembre 2016

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