Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JESSE LE HÉROS de Lawrence Millman

Chronique Livre : JESSE LE HÉROS de Lawrence Millman sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée.

Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait.

Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.


L'extrait

« Jesse regarda son père allumer la télé. Il faillit sauter de joie quand il vit les images de la guerre. La guerre de son frère Jeff. Le Vietnam. Le Vietnam était son émission préféré de tous les temps. Il s'asseyait sur le bord d'une chaise pour regarder les soldats se battre. Il espérait voir un jour son frère parmi eux. Il scrutait l'écran avec intensité, cherchait à apercevoir Jeff dans la végétation. Il cherchait son frère dans les jungles, les villages de huttes et les hautes montagnes, partout. Juste un aperçu et il serait satisfait. Mais tout ce qu'ils montraient, c'était d'autres soldats, des soldats d'autres familles. Le garçon était sûr que les gens de la télé avaient leurs chouchous. S'il avait su écrire, il aurait troussé une lettre bien venimeuse. Montrez un peu mon frère, bande de ramasse-crottes ! Les vieux qui diffusaient la guerre énervaient vraiment le garçon. Ils refusaient de jouer le jeu. Et Jesse de penser : Qu'on envoie ces cols blancs à l’équarrissage.
Mais personne ne pouvait lui gâcher son plaisir. Même pas les cols blancs. Il adorait le bruit des bombes qui tombaient, et encore plus le bruit de celles qui explosaient. Boum ! Boum ! Boum ! Les soldats qui faisaient une descente dans un village. Les gros hélicos à double rotor,les B52, les chars Big Boy et toutes ces belles plages. Il ne supportait pas quand il n'y avait plus de bombe et que la télé montrait de la bouffe pour chat. » (p. 12-13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Tout ça s'est joué à peu de chose, vraiment peu. Le doigt du père de Jesse a su, au dernier moment, dégager le cou du nouveau-né, enserré par le cordon ombilical, lui permettant ainsi d'avaler sa première bouffée d'air, mais un chouïa trop tard pour qu'il n'y ait pas de dommages irréversibles au cerveau de l'enfant. Du coup, le vieux se traîne une charrette de culpabilités diverses et variées dans laquelle on peut distinguer le fait de laisser son fils débile, maintenant grand adolescent, regarder trop souvent la télé et les reportages sur la guerre du Vietnam qui fait rage, d'être accaparé par son boulot au point de ne pas pouvoir passer assez de temps avec lui, la valse hésitation qui l'habite quant au placement de Jesse dans une institution spécialisée. Ce que lui recommande tout son entourage, même Jeff, son autre fils, parti combattre le communisme dans le sud-est asiatique, devenant ainsi l'objet de tous les fantasmes de Jesse.

Oui, oui, de tous, puisque même lorsqu'il viole une gamine du quartier, même là, c'est à une scène de bombardement et de bataille qu'il songe. Le sexe-mitraillette, la jouissance-bombardement. Pour lui, il n'y a pas agression, il lui a juste prouvé son amour, c'est ainsi que se comportent les personnages des films et ne comprend pas tout le foin que le pasteur et les parents font pour quelque chose d'aussi naturel. Son état mental et la volonté de la famille de la jeune fille de ne pas faire de publicité à l'affaire fera passer Jesse entre les gouttes, mais l'ombre de l'institution pointe à nouveau son nez. La communauté presse son père de prendre enfin la bonne décision. Jesse devient la brebis galeuse, les gamins se sont toujours moqués de lui, c'est au tour des adultes désormais de le chasser dès qu'il approche. Il traverse cette hostilité palpable sans la comprendre, pour lui, bientôt, il prouvera sa valeur et tout le monde l'acclamera.

Le jeune arriéré ne se pose pas trop de questions, il est comme étranger aux réactions que suscitent ses actes d'exhibitionnisme, ses agressions ou les interrogations intimes qu'il n'hésite jamais à adresser aux femmes qu'ils croisent quelque soit le lieu. Il est direct, sans barrière, loin d'être bête, Jesse va droit au but sans les barrières de l'éducation et de la retenue.

Bonheur : son frère revient le lendemain en permission. Il va avoir des renseignements de première main sur le conflit qui le fascine tant et, qui sait, peut-être, pouvoir repartir avec lui dézinguer quelques bataillons ennemis. Mais Jeff commence son séjour parmi eux en lui collant une bonne raclée, fâché qu'il est de ce que son petit frère a commis, et, surtout, refuse de raconter ses exploits, se fermant aussitôt qu'il le questionne. La frustration est intense. Puisque c'est ainsi, autant aller voir par lui-même si la patrie a besoin de lui sur le front et anéantir une bonne fois pour toute ces millions de vietcongs menaçants.

Lawrence Millman, avec un très grand talent, nous donne à voir le monde à travers le prisme de Jesse. Un monde faussé, gauchi par les images de massacres et de carpet bombing, d'enfants qui courent nus recouverts de napalm et de corps de vietcongs entassés sur les bords des rizières ravagées, présentées comme le bien et la civilisation contre les horreurs du communisme. La violence est son quotidien, elle est sa normalité, Jesse n'a pas les filtres nécessaires pour traiter les infos qu'il reçoit, il n'a accès qu'au premier degré. John Wayne ne meurt pas d'une balle, il poursuit sa route, juste un peu gêné par la blessure, les femmes que les héros allongent sur leurs lits, les remercient d'avoir pris du temps, alors que la bataille fait rage, afin de leur donner de l'amour. Les filles, les femmes, ce grand mystère qu'il n'est pas sûr d'avoir encore découvert en entier, son pénis-mitrailleuse qu'il caresse dans la rue lorsque ses rêves l'entraînent dans des combats furieux contre des bridés planqués sous le couvert de la végétation, ce qui invariablement ramène sur le tapis la menace qu'il ne comprend pas réellement de la mise en institution.

Jesse vit dans un univers parallèle où la mort n'est pas une réalité palpable. Les héros de ses films réapparaissent bien ensuite dans d'autres aventures, la faucheuse ne peut être aussi définitive et tragique que le disent les adultes. Pour montrer qui il est, prouver sa valeur et voir enfin de ses yeux la vraie guerre, pas celle que les vieux ne montre qu'avec parcimonie à la télé, il décide de partir au Vietnam, à pied, avec sa petite amie Grace. Grace est à peu près aussi inadaptée que lui. Elle est l'enfant incestueux que son grand-père a eu avec sa propre fille. Forte charge génétique qui a créé un ado très limitée intellectuellement prête à suivre qui le lui demande, dépourvue d'affects apparents, Grace est la compagne idéale pour Jesse.

Le Vietnam, ça peut pas être loin, il suffirait d'une carte, d'un plan pour y parvenir. C'est peut-être de l'autre côté de la colline, c'est pour ça qu'on ne le voit pas de la fenêtre. En plein hiver, sous la neige, les voilà tous les deux partis pour un périple qui tiendra à la fois du grand guignol et du conte cruel. C'est la logique de Jesse qui analyse les scènes, qui dissèque les événements en les rapportant à ce qu'il connaît. Un mélange d'absurde et de candeur, magnifiquement transcrit par l'auteur et superbement traduit par Claro. On se demande vraiment pourquoi ce texte de 1982 est resté jusque-là ignoré. Sonatine est coutumière de ces splendides trouvailles, on se souvient de l'édition des romans de Shane Stevens qui avait fait, à juste titre, grand bruit à l'époque. La froide détermination du jeune handicapé et son détachement souverain vis-à-vis des tragédie qu'il cause tout au long de sa cavale instillent un sentiment de malaise chez le lecteur qui ne sait plus s'il doit se réjouir de le voir s'en tirer ou espérer la fin de sa macabre déambulation.

Le dénouement est à la hauteur du reste du roman, abrupt, surprenant, dramatique. Jesse le héros est un de ces récits qui dérangent, qui nous parle de nos rapports aux images et aux influences de celles-ci dans le royaume de l'enfance ou pour ceux qui n'ont pas les codes permettant de les décrypter. Ce roman de l'innocence de Jesse, qui ne fait que mettre en acte ce qu'il a vu cent fois sur le petit écran, accomplir ce qu'il pense que ceux qui sont célébrés par les médias ont fait, est d'une intensité rare. Ce jeune handicapé est un Candide au milieu du monde des hommes et si ce qu'il commet nous fait froid dans le dos, c'est sans aucun doute pour mieux nous interpeller sur l'humanité telle que nous l'avons bâtie.


Notice bio

Né en 1948 à Kansas City, Lawrence Millman est romancier et auteur de récits de voyages.


La musique du livre

Hank William - I'm so Lonesome I Could Cry


JESSE LE HÉROS – Lawrence Millman – Sonatine Éditions – 206 p. mars 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claro

photo : scène de guerre au Vietnam

Chronique Livre : LA CONFESSION de John Herdman Quatre Sans Quatre : Actu 7 - août 2018 Radio : DES POLARS ET DES NOTES #48