Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JEUX DE DAMES de André Buffard

Chronique Livre : JEUX DE DAMES de André Buffard sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

David Lucas, avocat pénaliste renommé qui exerce au Barreau de Lyon, reçoit ce matin-là aux aurores, un appel de policiers qui viennent de mettre en garde à vue une personne qui le sollicite pour sa défense.

À sa grande surprise, il apprend qu’il s’agit de son assistante, Dolorès, soupçonnée de complicité d’assassinat dans le cadre de l’homicide dont a été victime son mari plusieurs années plus tôt. L’affaire a été rouverte à la suite d’une dénonciation anonyme, en dépit du fait que l’auteure présumée avait à l’époque reconnu les faits et depuis été condamnée.

Dans le même temps, il est saisi d’une affaire qui défraye déjà la chronique : le meurtre dans un Relais & Châteaux des alentours de Lyon d’un agent de joueurs très connu…


L’extrait

« Dolorès en garde à vue pour une tentative d’assassinat, j’ai mis quelques minutes à digérer l’information. Le temps de filer sous ma douche, et de calculer si j’aurais le temps de passer par le cabinet pour organiser une journée qui allait être bouleversée par l’absence de celle qui était mon véritable bras droit. Mais déjà j’envisageais une foule d’hypothèses plus saugrenues les unes que les autres. Une, même si elle apparaissait invraisemblable, s’imposa très vite dans mon esprit : et si cette interpellation était liée à l’assassinat de son mari à l’occasion duquel nous nous étions connus ? Les faits remontaient à cinq ans en arrière. Son mari, un industriel reconnu dans la filière du plastique et dans l’entreprise duquel elle travaillait comme DRH, avait brusquement disparu. L’affaire avait défrayé la chronique.
Des promeneurs avaient retrouvé le corps caché sous des branchages, dans une forêt, à quelques kilomètres du siège de la boîte, une semaine après sa disparition. Le cadavre présentait plusieurs impacts de balles. L’enquête avait été rondement menée et les soupçons s’étaient portés sur sa secrétaire. Elle était sa maîtresse depuis des années et vivait mal d’être négligée par un amant qui collectionnait les aventures et, qui, petit à petit, la mettait à l’écart professionnellement. Elle avait reconnu les faits, sans difficulté. Elle avait expliqué avoir perdu la tête alors qu’elle était en plein burn-out, l’avoir attiré dans un de ces rendez-vous à la campagne où ils se retrouvaient pour une relation sexuelle, et l’avoir abattu avec un revolver qu’elle avait récupéré dans la collection d’armes de son mari. Personne n’avait, à l’époque, cherché plus loin. On avait des aveux, un mobile, une coupable parfaitement convenable. Elle pleurait beaucoup, regrettait terriblement et des experts psychologues étaient venus savamment confirmer que la surcharge de travail dont elle avait été accablée et la peur de perdre son emploi avaient pu lui rouiller l’esprit. S’ajoutait à cela le sentiment qu’elle avait pu ressentir de n’être qu’un objet sexuel aux mains de son patron. Personne ne l’avait enfoncée. À l’époque, Dolorès m’avait consulté alors que le corps de son mari n’avait pas encore été retrouvé. Les enquêteurs, après avoir envisagé une simple fugue, avaient fini par privilégier la piste criminelle. Ils l’avaient donc longuement interrogée. Leur couple battait de l’aile du fait des infidélités répétées de Grangeon. De nombreuses scènes, parfois violentes, les avaient opposés, y compris sur leur lieu de travail. Elle avait été soupçonnée, comme l’ancienne compagne de son mari dont il s’était séparé dans des conditions houleuses. D’autres pistes avaient été évoquées mais vite abandonnées du fait de la découverte du corps et des aveux de sa collaboratrice. Dolorès Grangeon m’avait demandé de me constituer partie civile en son nom dans la procédure qui s’était ensuivie. Mon assistante « historique » ayant pris sa retraite à cette époque et compte tenu des qualités que j’avais décelées chez elle, je lui avais proposé le poste. Je ne l’avais jamais regretté tant elle m’était devenue indispensable dans tous les domaines. » (p. 25-26)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Y a des jours comme ça où tout part de travers dès le lever, où la situation ne fait que s’aggraver d’heure en heure. On se dit que c’est une mauvaise passe, qu’il n’y a aucune raison que la série se poursuive et que demain est un autre jour, parfois c’est vrai. Ce n’est pourtant pas ce qui arrive à David Lucas, la cinquantaine fringante, avocat pénaliste brillant, médiatisé, à la tête d’un cabinet prospère, célibataire aux nombreux succès féminins, apprécié de ses clients et de ses collaboratrices – il ne mêle jamais plaisir et travail – pour sa pédagogie et sa faculté de travailler en équipe. Ce jour-là, David reçoit un appel de la police lui signalant que Dolorès Grangeon, son indispensable secrétaire, lui demande de l’assister alors qu’elle risque de se trouver mise en garde à vue, suite à des révélations anonymes relatives à l’assassinat de son mari, une affaire déjà jugée cinq ans auparavant.

Armand Grangeon, industriel, propriétaire d’une entreprise fort rentable fabriquant du plastique, avait été tué, deux balles dans le corps. Grande gueule, odieux, son argent lui permettait tout, surtout de collectionner les liaisons et de maltraiter les femmes, un type assez peu sympathique ayant de nombreux ennemis. Sabrina, sa secrétaire et maîtresse, principale suspecte n’avait pas tardé à avouer avant d’être envoyée pour quinze ans derrière les barreaux.

À peine remis de sa surprise, l’avocat apprend par la radio la mort d’un ses anciens clients, et presque ami, Nicola Ivanovitch. En appelant sa fille, Svetlana, celle-ci lui demande de la représenter car elle craint de se trouver impliquer par la police dans le meurtre de son père, agent de joueurs de foot et financier douteux, qui vient de survenir dans un hôtel où devait se tourner une émission de télévision dans laquelle il devait faire des révélations fracassantes. Là aussi, un nombre important de suspects, des présidents de clubs en passant par d’un joueur l’accusant d’avoir saboté sa carrière et la faune habituelle des marchés louches autour du football… Voilà qui commence à faire beaucoup…

Jamais deux sans trois, Maître Claire Dalbret, la collaboratrice de Lucas, se trouve en position délicate car elle se trouve mêlée à un dossier dans lequel elle est soupçonnée d’avoir outrepassé ses prérogatives d’avocate. Elle défendait Adana Hojda, une jeune Albanaise emprisonnée en compagnie de Sabrina, la meurtrière de Grangeon, et celle-ci est morte empoisonnée dans sa cellule. Belote, rebelote et dix de der, maître David Lucas ne sait plus où donner de la tête, son cabinet est totalement désorganisé, vidé de sa collègue et de sa secrétaire, et les rendez-vous pour des auditions ou des reconstitutions s’accumulent.

Maître David Lucas n’est pas Superman, il n’a pas le don d’ubiquité et ne se déplace pas à la vitesse de la lumière, pourtant, sans ménager sa peine, en respectant une éthique rigoureuse, il ne va pas reculer et prendra en charge les trois affaires qui vont, bien entendu, se compliquer au fur et à mesure. L’écriture de Jeux de dames est savoureuse, élégante, le rythme haletant - imaginez l’emploi du temps de l’avocat -, nous emporte loin d’un roman judiciaire pour nous plonger dans un polar des plus noir, truffé d’action, de coups fourrés et de rebondissements.

André Buffard a le don de conter juste et de captiver. En habitué des gardes à vue, de la procédure et des prétoires, il entraîne son lecteur à la suite de son personnage principal dans des intrigues tentaculaires où les apparences ne sont, évidemment, que trompeuses. Et de quelle manière ! Rien ne sera épargné à ce pauvre avocat : complot, manipulations, séduction, tentatives de corruption, tout y passe, pourtant, s’il aime jouer, parfois, avec les limites du droit, jamais il ne les franchit, usant de tout son talent afin de dénouer les situations les plus compromises et dénicher les premiers éléments de vérité dans des dossiers bien confus.

Premier roman que je découvre de chez Filature(s), une nouvelle collection créée par les éditions Dargaud qui sort un peu de son domaine privilégié de la bande dessinée, et y réussit très bien, du moins pour ce volume.

Un polar captivant, un avocat déterminé, plongé dans des intrigues tortueuses et trompeuses portées par une fort belle écriture, à découvrir !


Notice bio

André Buffard est bien connu des services de police, des magistrats, mais aussi cde nombreux criminels qu’il a défendu aux assises. Il a participé à quelques-uns des plus grands procès de ces quarante dernières années (parmi lesquels Carlos, Jean-Claude Romand ou encore des membres d’Action directe). Son premier roman, Le jeu de la défense, est disponible en collection Points et en cours d’adaptation à la télévision pour une série.


JEUX DE DAMES – André Buffard – Éditions Filature(s) – 301 p. avril 2020

photo : Free Photos pour Pixabay

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