Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JOUEUSE de Benoît Philippon

Chronique Livre : JOUEUSE de Benoît Philippon sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Maxine est une de ces femmes à qui rien ne résiste.

Elle tombe sous le charme de Zack, joueur de poker professionnel comme elle, mais elle n’en montre rien. Un manipulateur professionnel ne dévoile jamais son jeu.

Maxine propose à Zack une alliance contre un concurrent redoutable. Piège ou vengeance…

Zack n’en sait rien. Mais comment résister à la tentation du jeu ?

Maxine est une tornade qui défie le monde si masculin des joueurs de poker.
Elle est bien décidée à régler ses comptes, coûte que coûte.


L’extrait

« Le père ne voulait pas que son fils trime comme un con. Faire les trois-huit, compter les mois avant la retraite, compter les semaines avant les vacances, compter les heures avant la fin de la journée. « Tant qu’à compter, compte les cartes », il lui disait. Tout ce qui se joue avec de l’argent au bout, son père l’a enseigné à Zack quand il était gamin. Dès que ça nécessitait réflexe, stratégie, veine, arnaque, il lui expliquait les rouages. Son vieux lui a tout appris, de l’appât du gain à la méfiance de l’adversaire. Il lui rabâchait que la société est fondée sur le mensonge : « L’État t’arnaque, les impôts te volent, ton patron te ment, ta femme te trompe, y a pas de raison de rentrer dans le rang. T’es pas un mouton. Sauf si t’as in penchant pour les abattoirs. Tu veux finir aux abattoirs, toi ? »
« Non », répondait le petit Zack décontenancé par la logorrhée paternelle.
« Le système, t’es forcé d’y participer, que tu le veuilles ou non. Par contre, y a des moyens de tirer ton épingle du jeu et d’en sortir gagnant. Faut pas hésiter à la jouer tordue. Eux se privent pas, toi non plus. On appelle ça la manipulation. Faut bien connaître les règles, pour mieux les contourner. Tout est question de mensonge. Tu leur fais croire que t’es un agneau, un petit bestiau naïf et inoffensif, et dès qu’ils baissent la garde, c’est toi qui les plantes. Le miracle de l’illusion, mon p’tit gars. Avec ça, tu pourras faire de vieux os, comme ton père. »
Ils ont commencé tout doux, ils jouaient le repas à la bataille. Si Zack perdait, il bouffait pas. Résultat, le gamin a perdu quatre kilos entre cinq et six ans. Le message est bien passé. Après, c’est son père qui a appris le régime, c’était une question de survie pour l’enfant en pleine croissance.
Pourquoi la mère ne s’érigeait-elle pas contre cette dérive vers la maltraitance ? Parce qu’un cancer du sein trop tardivement détecté l’avait emporté et qu’elle n’avait, de ce fait, plus son mot à dire. Le père dévasté par cet abandon, aussi fulgurant qu’injuste, a reporté son attention sur son alcoolisme et sur l’éducation de son fils.
Plus Zack grandissait, plus la leçon se durcissait : « Y a pas d’états d’âme à avoir quand tu baises les plus faibles. Ceux qui signent pour un tour de table, y sont au courant du risque qu’ils prennent. Quand tu montes sur un ring, tu sais que tu vas prendre des coups dans la gueule, qu’tu vas saigner, t’as même notion que tu peux finir K.-O. À la fin du match, y doit en rester qu’un debout. Et ça doit être toi. Coûte que coûte. » (p. 7-8)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Roman noir sur tapis vert...

La vie de Zack n’est pas qu’une longue suite d’amusements, même s’il la passe à jouer. Il quête le brelan, le carré, la quinte flush, aide le destin le cas échéant, des louches et fructueuses parties de poker dans les cercles de jeu clandestins du mafieux Milan Krakovic aux tables minables des loges de concierge, tout est prétexte à parier, bluffer et arnaquer. Le jeune homme suit en cela, à la lettre, l’éducation paternelle. Depuis tout petit, il joue et survit grâce à ses gains (voir l’extrait).

Pour monter ses combines, Zack compte sur un complice de taille, un géant noir, ami inséparable depuis l’enfance, Baloo. Un type du genre pas-de-chance, seul survivant d’un accident qui a coûté la vie à toute sa famille. Il a beau siffloter « il en faut peu pour être heureux » toute la sainte journée, Baloo, c'est l’archétype du suicidaire, du déprimé à qui rien ne peut redonner la joie de vivre, Zack l’a déjà récupéré plusieurs fois in extremis. Afin de se sentir utile, lorsqu’il ne triture pas les cartes en compagnie de son copain, Baloo traque nuitamment les agresseurs de femmes dans les rues, et malheur à ceux qui tombent entre ses pattes.

Les deux compères, véritables caméléons, virtuoses des brêmes et de la psychologie des joueurs, possèdent une panoplie complète de scénarios qu'ils égrènent, selon les tables où ils s’invitent. Ils savent bluffer comme personne, tricher aussi, bien sûr, charmer le péquenaud, semer les graines afin d’attirer les pigeons à plumer, pas toujours en douceur, mais Ballo est là quand les choses s’enveniment. Au cours de leurs pérégrinations dans les milieux mal famés du jeu illégal, ils vont être confrontés à une surprenante adversaire. Belle à faire hurler Zack tel le loup de Tex Avery. Énigmatique à souhait, aussi douée qu’eux pour vider les poches des adversaires, elle semble à la recherche d’un partenaire pour une mystérieuse arnaque de très grande ampleur.

Maxine, c’est le prénom de la mystérieuse joueuse, impressionne Zack au point que de vieux tics, qu’il a eu tant de difficultés à faire disparaître, reviennent, ce qui est très dangereux dans sa spécialité où rien en doit trahir une émotion. Zack, l’amour, ce n’est pas son truc, il collectionne les amantes de passage, du sexe brut, un refus des sentiments et une façon de traiter les femmes qui agace son ami Baloo, pourtant, avec Maxine, ce n’est plus tout à fait le même...

Ces trois-là vont se chercher, se disputer, se trahir, s’engueuler sévère avant de réussir à s’unir pour un projet essentiel à Maxine. Une partie unique, qui pourrait changer sa vie, contre un adversaire redoutable, un politicien capable de toutes les roueries. Ils participeront à bien des parties à hauts risques, à des bastons épiques et des arnaques de virtuoses, au cours d’un road trip parsemé de violence, d'humour et de jolis clins d’oeil, aussi. Comme il est nécessaire d’être quatre pour faire un bon trio - demandez aux mousquetaires - Jean, sept ans, le fils de la voisine de Maxine, une professionnelle de la picole, se joint à eux puisqu’il ne peut compter sur sa mère pour veiller sur lui. Le gamin est surdoué, et pas qu’un peu, à se demander qui de Baloo ou de lui éduque l’autre...

Benoît Philippon, j’en suis sûr, est un gentil, un type bien qui sait glisser des sourires et de la tendresse aux milieux des pires turpitudes, à l’aise dans son éthique, qu’il sait partager dans des histoires à la fois bien noires et pleines d’espoir. Zack et Baloo, à eux deux, ressemblent en bien des points à Raymond, le héros de Cabossé, son premier roman. Ce côté chevalier servant esquinté, vivant aux contacts d’individus peu recommandables, protégeant une belle, capable de se débrouiller bien souvent toute seule, faisant naître l'amour chez ceux qui ne l'espéraient plus. Joueuse est, par nombre de côtés, une comédie tendre, même si les coups pleuvent et les balles sifflent aux oreilles, même si les salauds sont bien plus nombreux que les belles personnes. Zack l’astucieux et Baloo, sa morale, combattent le crime et l’exploitation des femmes, Maxine démonte de manière éclatante, et parfois brutale, toutes les inepties récurrentes sur les prétendues faiblesses féminines. Harceleurs, sexistes, misogynes et autres idiots malotrus se souviennent longtemps après leur passage des leçons de respect dispensées par le trio...

Par-delà les bagarres, nombreuses, et les fusillades, on ne rigole pas avec les tricheurs, Joueuse est un roman bien noir, empli d’amour qui fait du bien et de minables vicieux à corriger, un polar tendre et musclé à la fois, émouvant et captivant.


Notice bio

Benoît Philippon passe son enfance en Côte d'Ivoire, aux Antilles, puis entre la France et le Canada. Il devient scénariste à vingt ans pour le cinéma et l'animation. Il réalise son premier long-métrage, Lullaby for Pi, avec un casting international (Forest Whitaker, Clémence Poésy, Rupert Friend), sorti en 2010 ; puis un film d'animation (coréalisé avec Alexandre Heboyan), Mune, le gardien de la lune (prix du meilleur film à Tokyo, Toronto, Erevan), qui fut le septième plus gros succès français à l'étranger en 2015. Benoît Philippon aime mélanger les codes et naviguer entre les genres. Après Cabossé (la Série Noire, Gallimard) et Mamie Luger (EquinoX), Joueuse est son troisième roman.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Jay-Z, Booba, La Compagnie Créole...

La chanson de Baloo

Alain Bashung - La Nuit, Je Mens

Rihanna - Diamonds

Scorpion - I’m Still loving You

Francis Cabrel - Encore et Encore

Technotronic - Pump Up the Jam


JOUEUSE - Benoît Philippon - Éditions Les Arènes - collection EquinoX - 357 p. mars 2020

photo : xeno_mas pour Pixabay

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