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Chronique Livre :
JOUR COUCHÉ de Emilio Sciarrino

Chronique Livre : JOUR COUCHÉ de Emilio Sciarrino sur Quatre Sans Quatre

Emilio Sciarrino est un jeune auteur né à Palerme mais qui écrit en français. Il a reçu le prix du Jeune écrivain en 2007 pour Ne rien faire, publié chez Buchet-Chastel. Il a écrit également La Maladie, publié en 2015 chez Christophe Lucquin et des nouvelles en italien et en français.


Prologue
« Si vous lisez ces mots, c’est que je ne suis plus là. Ceci est ma démission. Je m’appelle Marco, j’ai trente ans et je suis un raté. Je fais partie de « ceux qui ne sont rien », comme on dit, et le pire, c’est que je croyais avoir réussi ma vie. Au moins, ceux qui ne sont rien, ils le savent. On ne les entend jamais, d’ailleurs. Mais croire qu’on est quelqu’un, et découvrir qu’on n’est rien, c’est perdre deux fois.

Au collège, quand on demandait à mes camarades quel travail ils voulaient faire plus tard, ils répondaient : « Gagner beaucoup d’argent. » Les professeurs, choqués, avaient beau leur expliquer que ce n’était pas un travail, et encore moins un but dans la vie, c’était peine perdue. En fait, ces gamins avaient tout compris. L’ambition de « faire du fric » les guiderait au lycée et dans leurs études supérieures. Pour certains, les plus habiles ou les plus chanceux, elle se réaliserait. Moi, j’étais d’un autre avis. Je voulais faire un travail intéressant, culturel, épanouissant. J’hésitais : artiste, écrivain ou journaliste ? Je ne me préoccupais pas de l’argent. Bref, j’étais un idéaliste.
Il fait nuit. Je marche dans Paris. Demain je devrais prendre l’avion pour rentrer à Rome et voir ma famille. La dernière fois, mes cousins se sont écharpés à propos de la politique. Ils se sont traités mutuellement de fascistes et de populistes, juste pour faire avancer le débat. Cette fois, tout le monde sera triste parce que le projet de revenu universel est tombé à l’eau. Ce sera le grand sujet de conversation. L’autre sujet ? La crise, le chômage, la précarité, bref : ma situation et mon avenir. » (p. 7 et 8)


« Génération précarité »

Marco est un jeune homme d’une trentaine d’années qui vient de terminer sa thèse sur les animaux dans la littérature. Il a travaillé à la Sorbonne, chargé de cours, de TD, de corrections, tous les travaux mineurs dont les professeurs se déchargent communément sur les thésards qui cherchent à gagner leur vie tout en espérant se faire repérer dans le but d’obtenir ensuite un poste, un vrai, pas une forme de précarité nouvelle.

Le milieu universitaire est gentiment croqué : les thésards sont utilisés par les professeurs en poste et méprisés, juste bons à occuper des emplois subalternes et peu honorifiques.

Le nombre de postes ne cessant de diminuer, les places sont évidemment de plus en plus chères et les professeurs tendent à se coopter d’une façon qui rend l’obtention d’une place sûre encore plus hasardeuse que jamais.

Marco, qui a espéré en travaillant avec vaillance et persévérance en être récompensé, en est pour ses frais, et au sens propre puisqu’il passe d’un salaire plutôt confortable à la misère de Pôle Emploi.

Là, on lui fait comprendre qu’il est bien sympathique avec ses histoires de thèses et de doctorat mais que tout ça ne fait pas un bon CV propre à faciliter l’emploi, le vrai. Et, franchement, lui fait pâle figure.

Candide au pays des requins

Marco, c’est Candide, il est naïf et épris de concepts simples comme celui qui ferait qu’avec une thèse on puisse envisager un poste à l’université. Il n’est même pas regardant sur le lieu et va jusqu’à postuler en province – oh mon dieu ! - mais il se rend compte que tout ceci n’est qu’un affichage puisque le poste en question est réservé de longue date à un autre… les apparences sont sauves, l’entretien a bien lieu mais il n’en sortira rien pour Marco qui perd ses illusions au fur et à mesure que ses moyens de subsistance fondent comme neige au soleil.

Personne n’est hélas impressionné par son CV qu’il bidonne aussi un peu, si l’occasion le permet, comme lorsqu’il répond à une annonce pour un emploi de professeur dans une école privée pour délinquants juvéniles dont même l’Éducation Nationale désespère. Le jeune directeur le détourne de son funeste projet d’emploi, jugeant que Marco, avec ses manières policées, sa silhouette mince et sa naïveté charmante, ne fera tout simplement pas le poids face aux élèves qui ont eu du mal à retenir conjugaisons et règles d’accord du participe passé au cours de leur existence turbulente.

Pourtant, Marco s’accroche tant bien que mal et trouve d’abord un emploi de répétiteur auprès d’un enfant mal élevé – je vous laisse le plaisir de découvrir son portrait et celui de sa mère ! – qui déteste l’école et préfère jouer aux jeux vidéos, bien sûr, cas typique.
Marco fait de son mieux, s’investit même énormément, c’est d’ailleurs assez lucratif, la mère de l’enfant n’hésitant pas à rétribuer généreusement celui qui permettrait à son fils de faire la carrière de diplomate - illusion qu’encourage hypocritement Marco – dont elle rêve pour lui.

Les illusions perdurent 

Que de déboires pour ce jeune homme qui ne veut rien d’autre que de gagner sa vie correctement, peut-être même, si c’est possible, d’une manière qui soit en rapport avec ses diplômes universitaires, afin de pouvoir payer sa part de sa colocation parisienne et de mettre un peu de champ entre lui et son banquier qui a perdu son sourire en même temps qu’il s’est mis à lui téléphoner plus souvent, et pas pour lui dire des choses aimables.

« - Je suis devenu pauvre, ai-je dit à Jean, mon chômage est de 26,50 euros par jour.
- C’est déjà pas mal, il a répondu.
Jean était encore ne pyjama, en train de fumer du shit devant la télé. Je suppose qu’il n’avait pas bougé de ja journée. Peut-être qu’il était descendu au Leader Price du coin, sans quitter ce même pyjama, pour acheter de la bière et des chips. Il incarnait vraiment la fureur de vivre de la nouvelle génération. »

Le colocataire de Marco est un garçon plutôt aimable, qui ne travaille pas – fils de parents fortunés qui l’en dispensent – et passe tout son temps à jouer et à gagner au poker en ligne tout en fumant pas mal de pétards, qu’il partage, en ami, avec Marco. Cynique et désabusé, Jean assiste avec pas mal d’amusement et une pointe de condescendance aux efforts de Marco pour se trouver un travail, une activité par essence méprisable. Seulement, voilà, les parents de Marco ne peuvent pas lui offrir une telle aubaine.

« L’esprit de sérieux, ce n’était pas pour nous. L’existence n’avait pas d’importance tant qu’on avait une extra life en réserve. Nos parents, sans le vouloir, nous avaient nourris de mythes que la réalité avait niés. Nous étions tous des bourgeois. Et ça nous allait très bien. Nous connaissions l’histoire de l’URSS et de l’Amérique, le napalm et le goulag. Nous avions tous les jours sous les yeux les guerres aberrantes et un monde inhumain. Mais nous avions été biberonnés à l’ultracapitalisme, emmaillotés par la civilisation de consommation, bercés par la société du spectacle, bref, modelés comme de bons petits serviteurs de la pensée unique.
Certes, on avait cru un instant à une autre voie, faite d’écologisme, de féminisme et de droits à la différence, mais c’était parti dans toutes les directions, puis chacun en avait arraché sa part, à droite comme à gauche, les chacals avaient dépecé le cadavre encore vivant de ces idéaux. Le bien et le mal s’étaient transvasés, l’un dans l’autre, dans une soupe amorale. Même Star Wars nous avait appris que la force est ambiguë, et que l’on bascule en un clin d’oeil du mauvais côté. On nous hurlait de danser avec les loups. Nos voix se dispersaient aux extrêmes ou tombaient dans le vide de l’abstention, fausse façon de ne pas choisir. Se coucher et ne rien faire, alors, était la seule action sensée dont ma génération fût capable. »

Bien entendu, il pourrait retourner en Italie et vivre auprès d’eux, mais il y a Marie, une jeune femme dont il est amoureux.

« Marie continuait de parler frénétiquement. J’étais furieux, je ne comprenais plus rien de ce qu’elle me disait. Je n’allais pas laisser la politique s’immiscer dans mon couple. J’essayai de me concentrer sur toutes ses qualités : elle sentait toujours bon, elle était d’une grande intelligence. Ses madeleines faites maison et ses fellations étaient délicieuses. C’était le genre de femme avec qui je me voyais passer ma vie, si seulement elle avait été un peu plus relax. »

Pour elle et sans enthousiasme car il préfèrerait de loin faire l’amour avec elle, il fait l’expérience de « jour couché », cette nouvelle forme de protestation qui consiste à se coucher par terre, sans manifester, sans mot d’ordre, sans revendication. La force du mouvement, qui se propage et prend de l’ampleur, est précisément d’être muette et allongée, contrepoint à la vie agitée, complexe, perpétuellement précaire qu’on érige en modèle social incontournable. S’allonger, en profiter pour se parler peut-être, mais surtout ne rien faire est une force d’opposition bien plus déstabilisante que toutes les marches et les protestations habituelles. Le philosophe bien connu, dont la pensée s’étale dans les médias qui comptent, Alphonse Sauerkraut tente d’aller se mêler à ces gisants, son plaid sous le bras et l’expérience n’est pas de tout repos, hélas conclue par une bordée de grossièretés qui se trouvent bien entendu répercutées tous azimuts sur tous les écrans hexagonaux.

Burn-out et toilettage

Marco n’est pas au bout de ses déceptions, son couple avec Marie bat de l’aile, ses ennuis financiers gagnent en acuité, sa relation avec Jean se détériore, en particulier quand il se rend compte que son ami, habile à exploiter le filon de la vacuité intellectuelle, a réussi à faire publier un roman autofictionnel chez un éditeur ayant pignon sur rue, et que c’est un immense succès qui le projette soudain à la une de toute la littératosphère !

Comme dans les Lettres Persanes en leur temps, on reconnaît dans jour couché la satire drôlatique et finement observée, en moraliste, de nos mœurs modernes - y compris du monde universitaire, rappelant d’ailleurs les romans de David Lodge-, la gravité décelable derrière le sourire. Les références sont faciles à décrypter, on reconnaît sans mal les différents romans, événements et personnalités auxquels Sciarrino fait allusion, critiquant et moquant les travers de notre société auxquels le pauvre Marco se heurte avec une constance attendrissante. L’accès au travail, la surqualification qui rend l’emploi impossible, l’argent-roi, la surmédiatisation qui décide de tout, finalement, l’absence de valeurs morales et intellectuelles, la dépression et le burn-out, les maux de notre époque sont exposés avec force et finesse au travers des aventures malheureuses de Marco, trentenaire perdu comme presque tous les autres de sa génération, qui finira non pas par cultiver son jardin, mais par envisager de toiletter chiens et chats avec Marie, lui qui déteste pourtant les animaux, sauf en littérature puisque c’était le sujet de sa thèse.

La vie n’a vraisemblablement pas fini de lui peser…


Musique

Orelsan - Paradis


JOUR COUCHÉ - Emilio Sciarrino - Éditions Le Rouergue - collection  La brune au Rouergue  256 p. mars 2019

photo : La Sorbonne

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