Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JUSQU'À LA BÊTE de Timothée Demeillers

Chronique Livre : JUSQU'À LA BÊTE de Timothée Demeillers sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Erwan est ouvrier dans un abattoir près d'Angers. Il travaille aux frigos de ressuage, dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s'entrechoquent sur les rails. Une vie à la chaîne parmi tant d'autres, vouées à alimenter la grande distribution en barquettes et brochettes.

Répétition des tâches, des gestes et des discussions, cadence qui ne cesse d'accélérer... Pour échapper à son quotidien, Erwan songe à sa jeunesse, passée dans un lotissement en périphérie de la ville, à son histoire d'amour avec Laëtitia, saisonnière à l'abattoir, mais aussi à ses angoisses, ravivées par ses souvenirs. Et qui le conduiront à commettre l'irréparable.


L'extrait

« Au moins deux ou trois ans de retraite. Je ne demande pas vraiment plus. Deux ou trois ans. Et être encore suffisamment en forme pour profiter. pour oublier tout ça. Après, je peux crever. Mais qu’on me donne au moins ça. Au moins ces quelques années de retraite. C’est ce qui se dit, à l’abattoir. Pour les rares qui réussissent à l’atteindre intacts. Ceux que les mêmes gestes répétés à l’infini sur quarante ans n’ont pas trop amochés. Les mêmes gestes, les mêmes mouvements du corps. Les mêmes muscles qui travaillent. Les mêmes tendons, les mêmes os. Les mêmes os, qui au fil du temps se déforment, se calcifient. On devient des sortes de mutants, à travailler à la chaîne. On devrait étudier ça en anatomie. Le corps d’un ouvrier à la chaîne. Les transformations du corps d’un ouvrier à la chaîne. Les douleurs. Les maux. La journée, ça va encore. Parce que les muscles sont chauds. parce que les tendons sont chauds. Mais une fois au repos. La nuit. Les douleurs apparaissent. Les sales douleurs de trop répéter les mêmes mouvements mécaniques. Avec l’angoisse croissante de se dire que demain ça n’ira que plus mal. Parce qu’il faudra y retourner. Il faudra recommencer. Il faudra altérer son corps un peu plus encore. Et ne rien dire. Et se taire. Jusqu’à ce qu’on craque. Jusqu’à ce que le corps dise stop. Jusqu’à ce que la tête dise non. Les mêmes gestes heure après heure. Jour après jour. On demandera peut-être un changement de poste. Un changement de poste qui veut juste dire un changement de geste. Aller abîmer un peu l’épaule après avoir bousillé le poignet. Quand le muscle, le tendon, l’os devient trop irrécupérable. Alors terminer sans encombre jusqu’à la pleine retraite, c’est l’aspiration de tous.
Tout comme quelques années de paix après l’usine.
Juste quelques années de retraite. » (p.49-50)


L'avis de Quatre Sans Quatre

CLAC ! CLAC ! CLAC ! Le bruit de la machine, cette chaîne qui va, étape après étape, transformer une vache vivante en morceau de bidoche sanguinolente sous cellophane. Le bruit incessant qui résonne dans la tête des hommes et des femmes qui souffrent tout au long de son parcours, les pieds dans le sang et les tripes, l’odeur immonde collée à la peau, aux cheveux, résistante à la douche et aux shampooings. Le son métallique des crochets qui déchirent les tendons, défilant sans arrêt, chargés de masses violacées. Une vie qui se résume à des gestes et des trajets mécaniques, une atmosphère de mort dans un froid de chien qui gèle le coeur et l’âme. Une misère humaine et animale qui ne cesse jamais, même une fois l’abattoir quitté, le travail achevé. On ne sait pas qui est le plus mort, des bêtes ou des ouvriers abrutis de douleurs, de fatigue, le cerveau mangé par les gestes robotisés, noyé dans l’hémoglobine.

Clac ! Voilà ce qui cogne dans la tête d’Erwan, même maintenant qu’il est en taule. Ce ne sont pas les cris de ses co-détenus, pas les clés dans les serrures, toujours ces clac qui scandent ses journées interminables. C’est pas un méchant, Erwan, c’est un “rien”. Un mec qui n’a pas monté sa start up, qui parle pas le langage novlangue imbuvable des cadres, il a foiré l’école comme sa famille l’a raté, son tyran de père et sa lâche de mère. CDD, puis CDI, l’aubaine dans la région où il n’y pas d’employeurs. Il usait son corps et sa tête à gagner sa vie, à leur faire engranger des bénéfices toujours plus important. Un numéro sur la chaîne,, interchangeable, sans visage, dépersonnalisé, “le planton des frigos” comme l’appellait son responsable, cadre dans les bureaux.

Erwan fumait un peu beaucoup de shit pour tenir le coup mais, au boulot, il tenait la cadence, assumait son poste à responsabilité dans son usine de mort angevine. Il triait les carcasses suivant les demandes des clients, supportait les grandes gueules qui racontaient pour la millième fois les mêmes vannes éculées, une sorte de bruit de fond absurde qui meublait à la pause ou avant l’embauche. Les cliquetis des crochets, le crissement des couteaux sur le cuir, le cri strident des scies électriques s’occupaient du reste du temps.

Il raconte tout Erwan, depuis sa cellule partagée avec Mirko, un taiseux rivé à la télé. Sans trop d’émotions, il détaille un constat. Tout comme c’était ,l’usine. Les jolies secrétaires qui ne sont pas pour eux, parce que les femmes qui bossent sur la chaîne, elles se transforment en hommes avec les bottes, les couches de polaires et le tablier sanglant. Celles avec les jolies jambes, les seins de rêve et les mini-jupes sont pour les encravatés des bureaux, ceux qui donnent les ordres avec mépris et ne descendent de leur Olympe que pour engueuler les prolos incapables ou marmonner des trucs incompréhensibles mais certainement essentiels. Il raconte tout et ne regrette pas de ne pas y être, c’est ce travail qui l’a transformé en bête comme lui transformait les vaches en viande.

L’été, il y a les saisonnières, alors bien sûr qu’il y a cru un peu avec Laëtitia, une petite étudiante bossant à l’abattoir, aux brochettes, pour se faire du fric. Mais les saisons, ça dure pas une éternité, ça tourne pas sans fin comme les carcasses sur la chaîne. Il en a été tout déréglé, Erwan. Jamais il avait eu une nana comme ça, jamais il aurait osé espérer, lui, le quasi puceau qui n’osait pas dire aux femmes ce qu’il faisait pour gagner sa vie. De peur qu’elles aient peur ou qu’elles soient dégoûtées. Du coup, la suite, c’était sûr que ça allait arriver… Surtout que l’espoir, il en avait pas en réserve, pas plus que ses collègues qui croyaient plus en rien.

Les parlottes des politicards, par exemple, ben ils s’en foutent. C’est pas ça qui va soulager les muscles qui brûlent ou les articulations usées. C’est pas le banquier poudré qui se paie un costard en deux coups de téléphone ou un produit financier toxique qui va leur apprendre ce que c’est que bosser ou souffrir au travail. À part leur expliquer que ce sont eux qui coûtent trop cher et qui coulent les finances de la France... Aucune pudeur.

Les jeunes n’écoutent même pas les discours, les vieux pensent à voter pour la fille du borgne, parce qu’on l’a jamais essayée, on sait pas. Ce sera pas pire de toute façon que tous ceux qui les ont trahis jusque-là, qui s’en sont mis plein les fouilles en leur crachant dessus. Elle est pareille mais faut bien faire quelque chose, pouvoir gueuler sa rage une fois tous les deux trois ans.

La retraite, y a que ça qui les tient. Enfin, peut-être. Y arriver déjà, beaucoup n’ont pas tenu, sont morts avant ou sont tellement abimés que c’est pas vraiment une sinécure de plus rien foutre dans cet état-là. Ils demandent pas longtemps, ils seront foutus de toute façon. Deux ou trois ans peinards à pêcher à la ligne en s’envoyant du blanc bien frais ou à taper le carton avec les potes au bistrot. Mais pour ça, faut pas crever avant. Pas être foutu dehors parce que l’usine sera partie à Pétaouchnok afin que les actionnaires grattent encore plus sur le peu de gras qui leur reste. Même depuis sa taule, il y pense, Erwan, avoir encore une ou deux années de bonus, après sa sortie. Finir enfin un peu tranquille, sans le bruit dans la tête, sans rien d’autre que le bouchon sur l’eau. Il en est jamais vraiment sorti de son usine, elle lui a mangé la tête.

Jusqu’à la bête n’est pas un roman militant. Engagé, certes, un des rares témoignages littéraires sur la condition ouvrière, la misère des corps meurtris et des âmes massacrées par l’abrutissement de la chaîne, dans les conditions effroyables d’un abattoir industriel aseptisé. La mort de masse apparemment proprette. Des ouvriers qui se tuent autant qu’ils tuent les animaux dans une sorte de valse dépourvue d’émotion. Ils meurent à petit feu, perdent leur identité, l’usage de leurs articulation, de leur pensée, leur différence de sexe ou d’opinion, ne formant plus qu’un seul corps peu à peu digéré par la chaîne inexorable.

À travers le destin d’Erwan, Timothy Demeillers trace un parallèle flagrant entre la vie des ouvriers et celles des vaches qu’ils débitent en portions comestibles ou en déchets commercialisables sous d’autres formes. Comme elles, il ne restera rien d’eux à la fin de leurs carrières, tout y sera passé. Bien sûr, il interpelle sur la consommation de protéines carnées, sur le sort des animaux tout autant que celui des hommes et des femmes qui tuent pour nous. Bien sûr il y a le drame, l’événement, amené lentement, inexorablement comme la chaîne entraîne les carcasses, il y a les sentiments, les espoirs déçus, la routine nauséeuse, mais là n’est pas l’essentiel. Ce récit presque - c’est un comble - désincarné frappe par sa puissance évocatrice, la force des images, des odeurs, des bruits, de l’inhumanité qui imprègne les rapports sociaux tel le sang du bétail se répandant au fil de la journée sur le carrelage immaculé.

Un roman essentiel à l’heure où l’on veut nous faire croire que tout travail est un bonheur, que les droits des salariés sont un poids et que la pénibilité ne peut être qu’un caprice de nantis pourvus d’un emploi. Une histoire de mépris de classe et de genre qui tourne mal. Le dédain tourne toujours mal, les “riens” ne laissent jamais la morgue les écraser trop longtemps. Jusqu’à la bête est un témoignage rare et sans fard sur une réalité subie, aussi précieux que ceux d’auteurs comme Ernest J. Gaines dans L’homme qui fouettait les enfants. Ils démontrent que l’inexplicable ne l’est bien souvent que parce que personne n’a envie de voir plus loin que l'évidence et tout le monde se contente de la condamnation factuelle et facile : la folie, l’acte d’un déséquilibré, d’une personnalité particulière… Surtout pas la barbarie des conditions d'exploitation de l'homme, le mépris de classe ou le racisme.

Pas simple de faire la fête à son steak saignant après...


Notice bio

Timothée Demeillers est né en 1984. Il est passionné par l'Europe centrale et orientale. Après avoir longtemps vécu à Prague, il s'est établi entre Paris et Londres où il partage son temps entre le journalisme et la rédaction de guides touristiques. Prague, faubourg est, son premier roman est paru chez Asphalte en 2014.


La musique du livre

Nick Cave & The Bad Seeds - The Mercy Seat

Viktor Tsoi & Kino - Spokoynaya Noch'

Nils Frahm – Says

King Krule - Out Getting Ribs

Einstürzende Neubauten - Steh Auf Berlin

The Stranglers - Golden Brown


JUSQU'À LA BÊTE – Timothée Demeillers – Asphalte Éditions – 150 p. août 2017

photo : Pixabay

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