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JUSTE APRÈS LA VAGUE de Sandrine Collette

Chronique Livre : JUSTE APRÈS LA VAGUE de Sandrine Collette sur Quatre Sans Quatre

l'auteur

Sandrine Collette est une romancière française née en 1970. Elle a publié plusieurs fictions chez Denoël, dont son premier roman, Des nœuds d'acier en 2013 qui remporte le grand prix de littérature policière et le prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne, Il reste la poussière en 2016 qui a obtenu le prix Landerneau du polar.


En peu de mots

Oh, c'est très très simple, vous allez voir ! Après un raz-de-marée qui a tout envahi, restent quelques buttes émergées. Sur l'une d'entre elles vit une famille de 11 personnes, 9 enfants et leurs parents.

Plus rien n'est accessible, les provisions diminuent et l'eau monte chaque jour un peu plus. Il va falloir prendre une décision et partir. Oui, partir, mais la barque n'a que huit places.


L'extrait

« Ils étaient là tels des chatons trempés sous la pluie, calés les uns contre les autres avec leurs regards hébétés, les yeux qui cillaient à cause des rafales de vent et des averses chaudes. Devant eux, c'était la mer, mais pas que. Derrière, à gauche, à droite, c'était aussi la mer. En six jours, ils n'avaient pas eu le temps de s'habituer, mais ils avaient compris que le monde ne serait plus jamais comme avant. Ils ne disaient rien. Juste, ils se tenaient pas la main tous les onze, le père, la mère et les neuf enfants, visages fouettés par le temps devenu fou, par le déluge qui ne s'arrêtait pas, ou si peu, les obligeant à se replier autour de la maison.
Six jours depuis la vague.
Le raz-de-marée était arrivé et personne ne l'avait entendu.
Ou si quelqu'un l'avait entendu, c'était déjà trop tard.
S'ils auraient dû le prévoir ? À quoi bon se torturer, avait chuchoté le père, à présent que c'est fait.
Depuis, ils n'avaient pas vu âme qui vive ; Pata avait dit qu'ils étaient peut-être les seuls survivants, rapport à cette fichue colline qui coupait les pattes des petiots quand ils rentraient de l'école à la fin de la journée, oui cette colline qui leur avait sauvé la vie parce qu'elle était perchée trop haut et qu'elle montait trop fort. Le village se trouvait en bas, dans la vallée où il n'y avait plus rien à voir. Cependant, à cet instant, ils se tournèrent d'un bloc vers elle, comme si la pensée leur était venue tous ensemble ; et dans la vallée, c'était encore la mer.
La vague avait déferlé sur le monde et avait tout emporté, maisons, voitures, bêtes et humains par milliers, attrapant les chair et les murs en béton pour ls enfouir sous les lames et les courants effrayants, les écraser, les gober sans retenue – si elles s'étaient retirées, les eaux auraient laissé derrière elles des champs lessivés, jonchés de corps morts et de débris d'os, de métal et de verre, mais elles n'étaient pas redescendues, elles s'étaient installées là, envahissantes et meurtrières, et depuis six jours elles charriaient des arbres arrachés, des poutres brisées, des cadavres au ventre gonflé que les petiots regardaient passer en essayant de les reconnaître. » (p. 9 et 10)


En plus de mots.

- Je t'ai vue, tu as pleuré !
- Pfff. Ben oui. J'ai pleuré.

« Madie a répété : Plus d'amour. Plus d'honneur. Nous sommes comme des bêtes. »

Un monde désolé, la mer à perte de vue, plus que du rien liquide, tantôt furieux, tantôt calme. Le temps aussi s'est détraqué, reconfiguré soudainement, après la vague, une succession désordonnée de tempêtes et d'orages. La chance de cette famille, c'est de vivre tout là-haut sur la colline, un crève-pattes pour les enfants qui rentrent de l'école mais un mur contre lequel la vague s'est brisée. Le choc a été rude, la maison ébranlée par le fracas et la violence des flots s'abattant sur eux. Impossible de savoir s'il y a d'autres survivants, on ne voit plus rien et se déplacer est seulement possible par bateau, et c'est dangereux.

« Cette nuit-là, ils auraient voulu l'oublier, depuis les parents jusqu'au bébé, une nuit qui avait laissé la maison suintante d'eau et les esprits pleins d'une épouvante inextinguible, l'océan se glissant partout, sa langue entraînant sur son passage tout ce qu'elle pouvait emporter, tout ce qu'elle pouvait détacher, et déchirer, et ramener avec elle au cœur des flots dont rien ne reviendrait jamais. »

La vie s'organise, Madie et Pata ont des réserves de nourriture et des poules, en nombre, ce qui leur permet de se nourrir. 9 enfants, c'est quelque chose. Il y a le plus grand, Mattéo, de 16 ans et la plus petite, Marion, à peine un an. Ca fait six jours que la vague est passée, six jours d'espoir, pensant voir l'eau baisser, six jours à regarder passer les cadavres qui flottent lentement entre les morceaux de bois et les bouts de plastique. Les vieux avaient prévenu, cependant, et les plus trouillards -peut-être les plus avisés – étaient déjà partis.

11 personnes, c'est un monde à soi, un monde en soi, un monde qui s'équilibre tout seul. Même si trois des 9 enfants, ceux du milieu, sont différents : Louie a une patte folle, Noé ne grandit pas et Perrine a perdu la vue d'un œil. Le boiteux, le nain et la borgne, disent les plus grands derrière leur dos.

« -  Parce que je suis trop petit, que Louie a une jambe malade et Perrine un seul oeil, c'est pour ça qu'ils nous ont laissés ? Parce qu'ils ne nous aimaient pas ? »

La survie s'organise, Pata est persuadé que l'eau va baisser, cette présence clapotante, ce monstre liquide et féroce va bien finir par repartir d'où il est venu. Les enfants s'habituent à ce nouveau paysage, à l'eau qui a mangé la terre autour d'eux, qui est entrée dans leur cave et a rendu toute communication avec autrui impossible. C'est une atmosphère de début du monde, un Eden précaire et fragile d'où les prédateurs ont été bannis, ne reste que la famille primordiale, essentielle, cellule de base. L'eau les entoure désormais, dessus et dessous, et leur petite bulle entre les deux.

Mais Pata se trompe, Madie le sait, elle. L'eau monte. Et pas insensiblement. Elle monte vite. Elle, plus sagace, moins entêtée à faire correspondre la réalité à ses désirs, comprend que la seule solution est de partir, quoi qu'il en coûte. Fuir, prendre la mer avant qu'elle ne les prenne, tous, en prédatrice ultime, en monstre implacable à la puissance de titan.
Un matin, c'est l'absence d'odeur qui accueille les trois enfants partageant la même chambre. Pas de bruit, pas d'effluves. Un film muet. Et une lettre de Madie dans la cuisine.

La barque ne peut recevoir que 8 personnes. 11 moins 8 = 3. Eux trois. La promesse de revenir dans deux semaines. Mais deux semaines, c'est presque inimaginable.

Dès lors, il y a deux guerres de survie : celle des trois petits abandonnés à eux-mêmes et celle de la famille entassée dans la barque, à la recherche d'un nouveau monde où aborder, comme une odyssée moderne recélant des pièges et des chausse-trappes mortels, des monstres et des mains tendues, parfois, comme une nouvelle genèse, les contours du monde refaçonnés par la vague, îles soudaines, vallées englouties, villes à jamais sous-marines.

Et la fissure qui ne se colmatera jamais : Madie ne peut pas pardonner d'avoir dû laisser trois de ses petits, d'avoir préparé le voyage à leur insu, en se cachant, elle a honte et elle n'a de cesse de retourner les chercher comme promis. Mais comment faire ? Le voyage aller est si aléatoire et périlleux... Comment être sûre de tenir la promesse ?

Quant aux petits, ils ont confiance en la promesse de leur mère et attendent, entre jeux et sérieux, entre bravoure et peur, sans prise sur quoi que ce soit, livrés aux éléments comme à eux-mêmes. Ils suivent les recommandations de leur mère qui a réparti la nourriture sur deux semaines, ramassent les œufs des poules désormais en liberté – les renards se sont noyés – et tentent de vivre du mieux qu'on peut quand on n'a que 11 ans et moins. Louie, le plus âgé, prend tous les risques pour aller récolter des pommes de terre dans un champ auquel on n'accède que par la mer, Perrine fait à manger et gère le rationnement, et Noé, tout petit bonhomme, oscille entre effroi et espoir, au gré des journées interminables de ce mois d'août. Temps suspendu sans autre boussole que le niveau de l'eau, le lever et le coucher du soleil.

Cependant l'eau continue sa progression, contre tout bon sens, contre toute raison, elle atteint le rez-de-chaussée bientôt. Partir ? Mais par quel moyen ? Et comment les parents les retrouveraient-ils ? Rester ? Mais c'est la mort certaine.
Le roman tient à la fois du conte et de la légende, un conte noir et terrifiant dans un monde noyé, rétréci à l'extrême, dont les contours mouvants peuvent conduire à la mort. L'homme est en lutte contre une nature qui a décidé de se passer de lui totalement, qui s'acharne à sa perte, le privant de tout repère et de toute sécurité.

La famille devrait constituer un refuge, mais elle est disloquée, éparpillée, déchirée. Les trois enfants doivent prendre leur survie en main seuls, pendant que leurs parents cherchent un futur pour eux tous.

Un roman extrêmement émouvant - et plein de suspense - qui raconte l'amour, celui qui fait prendre tous les risques et qui donne tous les courages pour sauver les siens. Comme de prendre le risque de franchir périlleusement la mer- hommes, femmes, enfants - pour trouver une vie meilleure en Europe, loin des bombes et de la guerre, peut-être, si on accepte de leur faire une place.


JUSTE APRÈS LA VAGUE - Sandrine Collette - Éditions Denoël - collection sueurs froides - 302 pages 18  janv 2018

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