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Chronique Livre :
JUSTICE DE RUE de Kris Nelscott

Chronique Livre : JUSTICE DE RUE de Kris Nelscott sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Nous sommes aux premiers jours de l’année 1970, et pourtant rarement un roman de Kris Nelscott n’aura semblé aussi actuel.

Smokey Dalton, alerté par son fils Jimmy, retrouve dans un hôtel sordide celle qu’il considère comme sa nièce, la jeune Lacey, treize ans. Elle a été violée et battue.

Dalton n’aura alors plus qu’un objectif en tête : démanteler le réseau de prostitution et d’esclavage qui sévit dans cet hôtel depuis des années, attirant les jeunes filles scolarisées à l’école voisine, dans un quartier noir de Chicago.

Comme chaque fois, Nelscott frappe juste pour dénoncer l’atrocité des inégalités raciales et le silence assourdissant des autorités. Surtout quand les victimes sont des filles.


L’extrait

« Alors que je retournais le problème dans ma tête, je songeais à la proximité du Starlite avec l’école. Chicago comptait plus de 500 écoles publiques et tout le monde se moquait que celles de la Black Belt se situent dans des quartiers mal famés. Je n’avais moi-même jamais vraiment réfléchi au fait que le Starlite se trouve aussi près d’une école qui associait primaire et collège, persuadé que le véritable problème pour les gosses, c’était les gangs du quartier.
Après tout, pourquoi des clients de prostituées, des macs et des voleurs à la petite semaine s’intéresseraient-ils à des enfants ?
Maintenant, c’était évident.
Je tournai à droite juste avant d’atteindre l’école et le fourgon zigzagua à nouveau. Les rues étaient plus glissantes ici, et je devais faire attention à ne pas commettre une erreur fatale. Le Starlite était pourvu d’un parking, mais comme il n’avait pas été déblayé depuis la dernière tempête de neige, je me garai en oblique devant le restaurant. À peine à l’arrêt, je bondis dehors, claquai la portière du fourgon et filai sans la fermer à clé. Ici, la glace sur le trottoir s’était brisée en gros morceaux. Je continuai à courir et priai pour ne pas tomber en l’entendant craquer sous mes pas. Je ne voyais Keith nulle part. Ni aucun téléphone public.
Je jurai bruyamment. Bien sûr que je n’en voyais aucun ! Les établissements comme le Starlite avaient des téléphones à tous les étages au cas où des résidents indigents auraient besoin de passer un coup de fil. Keith m’attendait à l’intérieur. Ou peut-être qu’il était allé chercher de l’aide à l’école. J’espérais de toutes mes forces qu’il ne se trouve pas à l’intérieur du Starlite. Parce que j’ignorais totalement ce que j’étais capable de faire si je trouvais un sale type en train de peloter Lacey.
La porte vitrée du Starlite était jaunie par la fumée de cigarette... et le temps. Impossible de voir à l’intérieur. Je sortis mon arme et tournai la poignée d’un coup sec. À peine entré dans le vestibule, je fis sauter le cran de sûreté de mon arme.
À cause de la fumée de cigarette et du faible éclairage, on y voyait difficilement. L’endroit puait l’alcool, la sueur et le sperme. À ma droite se trouvait la réception, si on pouvait appeler cet endroit ainsi.
Je pointai mon arme sur l’homme installé derrière le comptoir. Il leva les mains, les yeux ronds.
Je m’apprêtais à lui ordonner de me laisser entrer dans la chambre où se trouvait Lacey quand je perçus un mouvement. À côté du comptoir se trouvait un escalier que descendaient Jimmy et Keith en aidant Lacey à poser un pied devant l’autre, dans un douloureux mouvement. » (p. 23-24)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Septième épisode des aventures de Smokey Dalton, le détective privé noir, accompagné de son fils - presque - adoptif Jimmy, et la série ne faiblit pas, bien au contraire. Kris Nelscott expose, roman après roman, la tragique réalité de la communauté afro-américaine, misère, ségrégation, violence, arbitraire, lynchages, entre la fin des sixties et le début des seventies. Parti de Memphis et de l’assassinat de Martin Luther King (La route de tous les dangers), un meurtre dont le petit Jimmy, dix ans, abandonné par sa mère toxicomane, a été témoin, et raison pour laquelle il risque sa vie si le FBI retrouve sa trace, le récit se poursuit à Chicago où Smokey et l’enfant ont dû fuir afin de mettre le garçon à l’abri.

Smokey se nomme désormais Bill Grimshaw, patronyme emprunté à son ami Franklin qui les a accueillis à Chicago, et loge dans la black belt, les quartiers périphériques populaires afro-américains. Depuis leur installation, il a déjà eu maille à partir avec un gang local, les Blackstone Rangers, dont les membres recrutaient à la sortie de l’école de Jimmy et des enfants de Franklin. L’affaire semble réglée, Franklin et Smokey se relaient afin de conduire les petits à l’école et d’aller les y rechercher, ils ont mis sur pied, aidés par quelques bonnes volontés, un programme de soutien scolaire. Malgré le déficit en enseignants et en moyens de l’instruction publique dans la black belt, la situation paraît acceptable, même si Jimmy a peu de chances, s’il reste dans cet établissement, d’intégrer un jour la prestigieuse université de ses rêves.

En ce début janvier 1970, alors que Smokey, regardant ses finances, se dit qu’il serait peut-être temps de se remettre au travail, un coup de fil l’interrompt. C’est Keith, le fils de Franklin, qui lui annonce que Lacey, sa sœur de treize ans, a été amenée de force à l’hôtel Starlite par un inconnu ; et que Jimmy essaie de la libérer... Le détective part aussitôt, et lorsqu’il parvient dans la chambre, Jimmy a mis le ravisseur en fuite, mais l’adolescente a été abusée et violemment frappée par son agresseur. En état de choc, grièvement blessée, elle devra être hospitalisée. Le détective s’en veut, voilà plusieurs mois que son fils le prévient que Lacey change de vêtements une fois arrivée à l’école, qu’elle fréquente des inconnus en-dehors de l’enceinte du collège et qu’elle risque d’avoir des ennuis. Smokey n’y a pas pris garde. Il n’en sera que plus déterminé à retrouver le coupable et à trouver un moyen de résoudre le problème posé par la proximité du Starlite, un hôtel de passe, à deux pas d’une école primaire et d’un collège, dont les tenanciers pouvaient observer les adolescentes depuis leurs fenêtres, et choisir ainsi celles à aborder par leurs rabatteurs.

Fou de rage, Smokey va, dans un premier temps, devoir se réfréner, il est effrayé par ce q'il pourrait faire par colère. Avant tout il lui faut parvenir à élaborer un plan, une stratégie pour infiltrer le milieu de la prostitution pédophile, tenu par la mafia. Ensuite, il s’enfoncera dans une de ses enquêtes les plus ardues et pénibles. Ce récit est peut-être le plus sombre de la série, celui dans lequel le détective est le plus désarmé, et face au visage le plus révoltant du crime organisé. Sans doute parce que, pour une fois, il a failli, n’a pas su réagir à temps, son enquête prend davantage les allures d’une croisade punitive personnelle que celles qu’il mène pour ces clients.

Certes l’action se déroule en janvier 1970, mais quelle actualité dans ce texte ! La traite des êtres humains, les violences faites aux femmes et aux enfants, la corruption généralisée de la police et de la classe politique, rien ne nous semble dater de cinquante ans, hélas...

On retrouve avec plaisir tous les personnages habituels, Laura Hathaway, son amie-amante blanche et riche et leurs relations très compliqués, Sinkovich, le flic blanc qui aimerait s’associer à Smokey, même si sa manière de s’exprimer pourrait aisément le faire passer pour un membre du Ku Klux Klan (qu’il n’est bien sûr pas), ou Marvella, la très belle voisine de Dalton et Jimmy, toujours prête à donner un coup de main, et bien d’autres qui ne seront pas de trop pour faire face à des adversaires puissants et dangereux. On retrouve également l’excellente traduction de Benoîte Dauvergne, et ce n’est pas un détail anodin.

Smokey, d’une intégrité absolue, légèrement psychorigide, est aussi parfois un homme du passé pour qui les rôles sont distribués une fois pour toute : les hommes protègent les faibles femmes et, s’il ne les confine pas dans leur cuisine, ou à la garde des enfants, le détective ne pensait jamais les associer sur le terrain au cœur du danger. Cette triste affaire sera l’occasion pour lui de progresser et de faire confiance, d’ouvrir son horizon et de se débarrasser de clichés idiots.

L’intrigue est terriblement prenante, comme à l’accoutumée chez Kris Nelscott, de nombreux éléments historiques réels viennent appuyer la trame du roman et donner de la force à ses personnages. Les drames que vivent les populations afro-américaines aux États-Unis ne sont pas nés sous l’administration Trump, les relations de cette fraction des citoyens avec la police a toujours été abominable, il est bon que des autrices de l’envergure de Nelscott le démontre.

Sauver les enfants, écarter les mafieux, déloger l’hôtel, aider Lacey à poursuivre sa jeune existence avec ce traumatisme terrible, voilà la très délicate mission que Smokey et ses ami.es se sont fixée, et ils ne peuvent ne compter que sur leurs propres forces pour y parvenir, ni la police, ni les politiciens racistes et corrompus ne lèveront le petit doigt pour porter assistance à des « Nègres » de la black belt...

Un nouveau coup de maître pour Kris Nelscott avec ce magnifique polar, plus sombre encore que les précédents, dans lequel, pour la première fois, Smokey admet que la volonté ne suffit pas et qu’il faudra se résoudre à demander de l’aide, quitte à s’en sortir seul plutôt que de couler ensemble par respect pour ses principes. Dans la chaîne alimentaire, Kris Nelscott démontre, de brillante manière, que si toute la population afro-américaine est victime de la ségrégation, qui n’avait plus court en 1970, les femmes et les enfants subissaient plus encore, étant tout en bas de la chaîne alimentaire, la pression et les violences des grands prédateurs.

Un nouvel épisode formidable de la saga Smokey Dalton, plus âpre et dur encore que les précédents, le détective noir de Chicago face à un réseau de prostitution d’adolescentes, une série totalement addictive !


Notice bio

Née en juin 1960, Kristine Rusch est connue pour ses écrits de Fantasy et de Science-Fiction ; on lui doit notamment la série des Feys ainsi que quelques épisodes de Star Wars ou de Star Trek. Elle a d'ailleurs été durant six ans la rédactrice en chef du Magazine of Fantasy and Science-Fiction.
Elle choisit le pseudonyme de Kris Nelscott pour développer les aventures de son personnage Smokey Dalton (privé noir dans les années soixante aux États-Unis) et ainsi marquer le changement de genre. Justice de rue est le septième volume des enquêtes de Smokey, après La Route de tous les dangers, À couper au couteau, Blanc sur noir, Les Faiseurs d'anges, Que la guerre soit avec nous ! et Quatre jours de rage, tous parus aux éditions de l'aube.
Elle signe également certains de ses ouvrages sous le pseudonyme de Kristine Grayson et, sous le nom de Sandy Schofield, elle a coécrit, avec son mari, un manuel des apprentis écrivains.


La musique du livre

Ella Fitzgerald - Mack The Knife

The Supremes - You Keep Me Hangin' On

Petula Clarck et Dean Martin - Medley in Dean Martin Show


JUSTICE DE RUE - Kris Nelscott - Éditions de l’aube - collection L’aube Noire - 384 p. octobre 2020
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoîte Dauvergne

photo : Onasill ~ Bill pour Visual Hunt

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