Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
KARST de David Humbert

Chronique Livre : KARST de David Humbert sur Quatre Sans Quatre

photo : karst (Pixabay)


Le pitch

Trop curieux, trop honnête. Pour le lieutenant Paul Kubler, la sanction est un aller simple Paris-Rouen, avec affectation dans un commissariat de quartier de la cité normande, sa ville natale. Les premiers dossiers n’ont pas de quoi faire vibrer cet ex du quai des Orfèvres: promeneurs agressés dans les bois, ouvriers en colère pour cause de plan social…

Mais un matin, les robinets des Rouennais commencent à crachoter de l’eau en Technicolor. Rose pâle, puis vert fluo. Quelqu’un pollue les sources. Du ministère de la Santé à la préfecture, on met la pression: il faut éviter l’affolement des usagers et stopper la crise.

À cent à l’heure sur sa vieille Honda ou suspendu en spéléo au cœur des grottes, Kubler doit à tout prix découvrir le secret des profondeurs de la craie, le secret du karst.


L'extrait

« - Lieutenant Kubler. Bien que fraîchement débarqué chez nous, vous enquêtez sans mon autorisation, et de surcroît en dehors de notre périmètre ! Vous vous foutez de ma gueule ? hurle le divisionnaire, écarlate, en tapant du poing sur son bureau.
C'est confirmé, ça ne lui plaît pas du tout.
- Vous croyez que vous pouvez outrepasser la hiérarchie, empiéter sur le territoire des collègues, faire votre petite cuisine dans votre coin ? Nom de Dieu, on est pas au 36, ici ! Je vais être franc avec vous, Kubler, je n'ai jamais demandé à vous récupérer dans mon commissariat, vous m'avez été imposé et je n'ai pas eu mon mot à dire. Après la merde que vous avez foutue à Paris, je m'attendais à ce que vous vous teniez à carreau ! Mais non, monsieur joue les enquêteurs en solo et fouine partout ! Je vous préviens, j ene vais pas vous laisser mettre le bordel dans ma boutique !
Je ne bronche pas et attends que l'orage passe. Le commissaire sort un mouchoir, essuie son front puis ses lunettes ; consciencieusement. Ça semble le calmer. Il me regarde longuement, je reste de marbre.
- Personne ne les a jamais vus ? Ni les collègues, ni les voisins, ni les ouvriers ?
Ah, on dirait qu'il a mordu quand même. » (p.39)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Kubler, c'est pas pour dire mais il agace tout le monde, même sa mère. Il est bien gentil ce lieutenant de police, bien mignon avec son goût pour la bonne bière et sa moto antique, mais personne, surtout pas sa hiérarchie ne lui demande de faire autant de zèle et de laisser traîner ses yeux où il ne faut pas. Il vient de Paris, du 36, Quai des Orfèvres, et a déjà écopé d'une mutation (avec promotion, mais tout de même) pour motif de fouinage intempestif sans autorisation de ses supérieurs dans de sales affaires. Le lieutenant Paul Kubler connaît Rouen comme sa poche, il y a grandi, ses parents y habitent toujours, son abruti de frère aussi. L'accueil dans son nouveau commissariat n'est pas des plus chaleureux, faut dire qu'il y met du sien.

Rien à faire, il ne change pas : premier jour, manif des prolos d'Eurogaz qui risquent fort de se retrouver au chômage par la volonté de leur direction, Paul repère un groupe douteux de racailles déparant le décor des syndicalistes et ouvriers énervés. Colère du commissaire. Le lieutenant est prié de se conformer aux ordres, même si ses observations titillent les oreilles du chef qui subodore une embrouille pas très nette et lui demande, une fois le savon passé, de rester en alerte. Tout en lui refourguant en plus une enquête technique et complexe sur un ou des énergumènes s'amusant à colorer l'eau potable desservant l'agglomération rouannaise. Une fois en rose, une fois en vert, genre la gauche plurielle façon Hollande des débuts, mais dans des verres séparés. Pas trop de dégâts, c'était des colorants inoffensifs mais l'alerte est donnée, on peut empoisonner la flotte des habitants de Rouen et des environs.

Jeu de DUP...

Le lieutenant entre alors dans le monde merveilleux des Déclarations d'Utilité Publique (DUP), comme celles qui protègent les sources d'eau potable, celui également des savants experts, fonctionnaires pointilleux et des chercheurs, autant dire qu'il se noie dans les informations, sigles et acronymes. Noyade assistée par le préfet et son directeur de cabinet pesant sur ses épaules en réclamant des noms et faits, et les journaux pas beaucoup moins pressants, le monde entier lui réclame des résultats sur un dossier qui demande une approche longue et attentive tant il est complexe. Ce n'est pas une intrigue traditionnelle, des voleurs, des gendarmes, des pétoires, là, il n'y a pas de mobile apparent, un flic largué et des bétoires. Nuance ! Les bétoires sont des orifices dans le sol par où entrent les eaux de pluie avant de filer vers les nappes phréatiques, filtrées auparavant par le karst, ces petites failles dans le calcaire normand. Tout cet écosystème est fragile, agressé par les divers polluants et ennuie profondément ceux qui veulent bétonner tout le bocage. Où pénètrent les eaux de pluie, comment elles s'infiltrent, où débouchent-elles ? un parcours fantastique et insoupçonné qui va se révéler peu à peu dans Karst.

Un individu, ou un groupe d'individus, colore l'eau potable sans nuire à la santé pour on ne sait quel mobile. Kubler fouine, investigue, cherche et progresse, sans cesser de poursuivre son enquête sur les drôles de zigotos repérés au milieu des gaziers. Il retrouve un pote de jeunesse, universitaire, qui va l'éclairer sur les us et coutumes des pros du captage de sources. Enfin, ça, ce jeu un peu débile, ça tient jusqu'à la première morte. Une fois ce prenier corps sur la table du légiste, Kubler se rend bien compte que ce qui pouvait être pris pour des protestations d'écolos bascule du côté obscur de la force, vers la piste criminelle et qu'il faut envisager des sommes considérables en jeu pour en arriver à de tels résultats. Surtout que le compteur à cadavres ne reste pas bloqué sur un...

Et course de kar(s)t...

Loin d'être un exposé sur les rouages de la distribution d'eau potable, ce polar très bien écrit, apprend mais passionne tout autant par son flic drôle et obstiné, ses personnages campés avec précision, les descriptions d'aspects peu reluisants du monde du travail et des fossoyeurs d'entreprises, des luttes silencieuses afin d'obtenir des modifications des implantations de zones protégées. Et s'il n'y avait que cela, mais le lieutenant a l'art et la manière de se mettre dans des situations périlleuses : courses-poursuites, bastons sévères, accidents de la circulation, ça rigole pas tous les jours avec Kubler qui pilote sa moto comme ses relations amoureuses, par à-coups. Il flirte avec la ligne jaune et une témoin capitale, serre souvent les freins un poil trop tard mais garde sa lucidité malgré un gnon phénoménal à lui décoller la tête. Vous l'aurez compris, il lui en arrive des choses à ce brave Paul qui mérite un peu plus à chaque page sa Chimay ou sa Goudale bien fraîche.

Roman policier, certes, mais excellente vulgarisation scientifique également, spécialité dont Liana Levi a le secret, comme c'était déjà le cas dans L'Équation du Chat de Christine Adamo. L'énigme criminelle mêlée à la découverte d'un domaine complexe fait mouche dès lors que l'auteur maîtrise les deux versants de son projet. C'est aussi le cas ici, où, pour un premier roman, David Humbert s'impose comme un virtuose. On est loin de la mécanique quantique de Schrödinger mais, croyez-moi, les failles karstiques, les captages et les calculs des hydrogéologues ne sont pas de la petite bière non plus. Ça tombe bien, c'est la tournée de Kubler qui va nous amener au bout de ces intrigues embrouillées. L'éternelle combat entre le bien commun et l'égoïsme avare, ce qui est bon pour toute la communauté qui s'oppose parfois à quelques intérêts particuliers, est bien sûr le fond de l'affaire, mais aussi le peu de poids de la survie de toute une population face à un gros chèque à rédiger, la cupidité n'a pas de limites, la bêtise non plus d'ailleurs...

Sous les bouses de nos veaux coule la Seine, et nos pesticides, faut-il qu'il m'en souvienne...

Paul Kubler, c'est quand il veut, moi, je le reverrais volontiers ce flic sympa et complexe. Dilettante et sérieux, méprisant les manœuvres politiques de sa hiérarchie. J'espère que la Normandie lui offrira d'autres occasions d'enquêter sur des intrigues aussi passionnantes. Les titres qu'il écoutent confirment l'homme de goût, et son petit côté justicier solitaire me plaît énormément.

David Humbert possède le style et le rythme des polars captivants, reste à souhaiter que Karst ait de nombreux petits frères !


Notice bio

David Humbert est né en 1973 en Franche-Comté. Géologue à Rouen, il travaille depuis quinze ans à la protection des nappes phréatiques de Haute-Normandie. Également journaliste scientifique, il collabore à différents magazines (notamment Science et Vie) sur les questions d’environnement. Karst est son premier roman policier.


La musique du livre

Jimi Hendrix – Hear My Train A Comin

Miles Davis – Ascenseur pour l'échafaud

Serge Gainsbourg – Balade de Melody Nelson


KARST – David Humbert – éditions Liana Levi – 381 p. avril 2017

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