Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
KAWEKAWEAU de Than-Van Tran-Nhut

Chronique Livre : KAWEKAWEAU de Than-Van Tran-Nhut sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

À peine installé au Viêt-Nam avec sa femme, Viktor reçoit un colis de Lucie, son amour de jeunesse, récemment décédée. Elle lui lègue non seulement des objets de leur vie commune, mais aussi un ultime défi : résoudre une énigme liée au lézard géant rapporté de Nouvelle-Zélande par un équipage français au XIXe siècle — le mythique kawekaweau marqué d’une malédic­tion.

Plongé dans le journal d’un célèbre amiral, arpentant les Antipo­des aux côtés de scientifiques, d’artistes et de matelots, alors que s’ouvre à eux un territoire inconnu, Viktor s’aperçoit qu’entre les lignes du rapport officiel se cache un drame ignoré de tous. Le dessin d’une jolie Maorie, un fragment de jade vert, des pho­tos d’un monde évanoui...

Et si ces objets d’un autre temps recelaient, eux aussi, le dernier message de Lucie à Viktor ?


L'extrait

« La main sur l'interrupteur, il se rappela le colis sur lequel tombait un rond de lumière. Les notaires.
Il entendit sa femme entrer dans la douche. Il aurait sûrement le temps de jeter un coup d'oeil sur le contenu. L'adhésif accrochait bien. Il dut le couper avec des ciseaux. Au fond du carton, un sac en toile et une lettre.
Ce qu'il y lut lui donna le vertige.
Maître Villard du cabinet Maillant & Bourdeleau annonçait qu'il lui envoyait quelques effets de Lucie Marceau décédée deux mois auparavant, comme le stipulait son testament.
Le barrage qu'il avait érigé contre les souvenirs de sa vie antérieure céda. Lucie, un nom qu'il avait banni de son esprit depuis longtemps. Dans ce nom, il y avait sa jeunesse et ses espoirs, des jours d'été sans fin et des années si vite écoulées.
Elle avait cherché à renouer le contact deux ans plus tôt et il l'avait sèchement rembarrée. Ce qui est perdu est perdu, lui avait-il répondu. Lettres mortes et retrouvailles refusées. Rien à faire pour des blessures fossilisées. Et maintenant, il était de toute façon trop tard.
Il fut tenté de tout jeter à la poubelle. Que lui importait de recevoir des affaires de cette femme qui n'était plus rien pour lui ? Il lui en voulait de venir encore le harceler, même après sa mort. Qu'elle aille au diable, qu'elle repose en paix, qu'elle le laisse tranquille.
Il flanqua un coup de pied à la boîte. Un tintement lui indiqua que quelque chose venait de se briser. Cela venait de l'intérieur du paquet.
À moins que ce ne fût à l'intérieur de son cœur. » (p. 19-20)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Viktor Bachmann est marié et heureux, il vient d'emménager à Hué, ancienne capitale impériale du Viêt-Nam et commence à donner des cours à l'université locale où il trouve, chez les étudiants, une certaine fraîcheur et une appétit d'apprendre qu'il commençait à ne plus ressentir auprès de ses élèves à Harvard.

Passionné de littérature française, des grands classiques, il aime sa nouvelle vie et ne voit pas d'un bon œil arriver le colis envoyé par les notaires chargés de la succession de Lucie Manceau, son amour de jeunesse. On sent qu'entre ces deux-là, la rupture a été cruelle et qu'il n'a rien pardonné. Lucie a tenté plusieurs fois vainement de reprendre contact, Viktor est toujours resté inflexible.

Aujourd'hui, alors qu'elle est décédée dans un accident de kayak en Norvège, Lucie lui envoie un message d'outre-tombe. Quelques vieilles affaires datant de leur histoire et une énigme qu'elle avait commencé à résoudre avant de mourir. Il y est question d'un animal naturalisé mythique, une sorte de grand lézard, un gecko, découvert en 1986 dans le muséum d'histoire naturelles de Marseille, dont le rembourrage contient un bijou étrange. Apparemment une malédiction rôde autour de cet animal disparu depuis longtemps, et de tous ceux qui l'ont approché.

Ronchonnant, mais piqué au vif malgré tout par la curiosité, Viktor se penche de mauvais gré sur cette étrange histoire, lance de multiples recherches via internet et commence à en perdre le sommeil. D'autant plus que le fantôme de Lucie s'installe dans son bureau et le pousse à lui venir en aide : elle n'a que sept jours avant de disparaître tout à fait et souhaite connaître le fin mot de ce mystère. Commence alors un voyage immobile, une quête dans les recoins d'écrits anciens, de livres de bords de différentes expéditions avant de se fixer sur ceux de l'amiral Jules Dumont d'Urville qui a accompli en 1827, sur l'Astrolabe, un périple dans les terres australes, notamment la Nouvelle-Zélande dont est originaire l'animal et le bijou.

C'est au milieu des hommes d'équipage, des artistes embarqués afin de dessiner les lieux, la faune, la flore, les « Naturels », en l'occurence les Maoris et des officiers de bord que le lecteur suit les avancées de Viktor et du spectre de Lucie. Les documents sont précis, détaillés, à l'excès même puisqu'il n'est pas si facile d'extraire ce qui est relatif à l'intrigue qui préoccupe les enquêteurs. Le temps manque, les recherches doivent être de plus en plus pointues et les registres de bord bientôt ne suffisent plus, il faut élargir la bibliographie par des fouilles quasi archéologiques supplémentaires dans les arcanes du web.

Viktor perd le sommeil, Rachel se fâche de plus en plus souvent, il en néglige presque ses étudiants, surtout que, parallèlement, un éditeur le presse de lui donner son avis sur un recueil amphigourique écrit par un chercheur à propos des textes de théâtre d'Alfred de Musset. Ce travail annexe lui fournira l'occasion de bien des surprises également. Ce travail va conforter ce que lui disait Lucie : il faut se méfier des apparences...

Voilà le thème essentiel de ce polar singulier : les apparences trompeuses. Ce sont elles qu'il faut traquer dans les recoins d'anciens textes, qu'il faut débusquer méticuleusement, une à une, pour faire toute la lumière, aussi bien sur l'énigme du Kawekaweau que sur la propre vie de Viktor, son histoire avec Lucie et ce qu'il en reste au fond de lui, ou sur le texte à critiquer. La chasse aux renseignements à travers les documents d'époque est passionnante, le lecteur vit avec les explorateurs dans l'île nord de Nouvelle-Zélande au début du XIXème siècle, apprend les coutumes locales, la rude vie des marins, le travail des naturalistes et des artistes qui accompagnaient les voyages. Le chassé-croisé des différentes intrigues est parfaitement mené, avec ce qu'il faut de suspense pour toutes les vivre en même temps, même si deux siècles les séparent.

Ah, il faut ajouter que Than-Van Tran-Nhut écrit avec élégance, tout en nuance et en camaïeu de sentiments, sait faire vivre l'impatience de Lucie et la détermination de Viktor, une Rachel excédée ou les paysages délicats de Hué, avec, au passage, quelques rappels de l'effroyable boucherie que fut la guerre du Viêt-Nam. Un polar vraiment bien documenté, ainsi que vous le découvrirez dans la post-face, narrant un énorme travail d'enquête et une belle symbolique sur le passé venant demander des comptes, ou, plutôt, révéler des incompréhensions.

Prêts pour la chasse au kawekaweau et sa terrible histoire ? Embarquez avec Viktor sur l'Astolabe, sans hésiter !


Notice bio

Than-Van Tran-Nhut est ingénieur en mécanique, diplômée du California Institute of Technology. Elle est l'auteur notamment des enquêtes du mandarin Tân, qui se déroule dans le Viêt-Nam du XVIIème siècle (Philippe Piquier Éditeur). Elle a découvert la Nouvelle-Zélande en 199è et y a séjourné en 2014 en tant que lauréate de la résidence d'écrivain Randell Cottage à Wellington.


La musique du livre

Outre quelques cassettes dans le colis que Lucie envoie à Viktor, de la musique du temps de leur amour, Genesis et The Police, sans morceau spécifique, un seul titre traverse le roman :

The Cure – Just Like Heaven


KAWEKAWEAU – Than-Van Tran-Nhut – Éditions Au Vent des Îles – collection Littérature du Pacifique – 222 p. janvier 2018

illustration : Baie Houa-Houa - Naturels exécutant une danse à bord de l'Astrolabe (Nouvelle-Zélande) par Louis Auguste de Sainson, 1833 (détail) - Wikimedia Commons

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