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Chronique Livre :
KISANGA d'Emmanuel Grand

Chronique Livre : KISANGA d'Emmanuel Grand sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Joli coup pour Carmin. Le fleuron minier français signe un partenariat historique avec la Chine afin d’exploiter un exceptionnel gisement de cuivre au Congo. Annoncé en grande pompe par les gouvernements respectifs, soutenu par les banquiers d’affaires, le projet Kisanga doit être inauguré dans trois mois.

Un délai bien trop court pour Olivier Martel, l’ingénieur dépêché sur place pour le piloter, mais en principe suffisant pour les barbouzes chargées de retrouver un dossier secret susceptible de faire capoter toute l’opération s’il tombait entre de mauvaises mains. Celles de Raphaël Da Costa par exemple, un journaliste qui s’est déjà frotté par le passé à Carmin et aux zones grises du pouvoir.

Trois mois, le temps d’une course-poursuite haletante au coeur de la savane katangaise et sur les pistes brûlantes du Kivu, pour découvrir ce que dissimule le nom si prometteur de Kisanga.


L'extrait

« « Monsieur le ministre, pourquoi soutenez-vous personnellement le projet Kisanga ?
- C’est un projet emblématique de la nouvelle coopération que le gouvernement a engagé avec les autorités chinoises. Nous travaillons ensemble sur le continent africain pour faire progresser les infrastructures, développer l’industrie et réduire la pauvreté dans ces pays. Cette date importante marque le début d’une ère nouvelle. Et c’est bien sûr pour nous et pour nos entreprises la promesse d’un grand marché et de milliers d’emplois. »
Raphaël coupa le son et reprit le combiné qu’il n’avait pas raccroché.
- Quel clown !
- Si seulement il pouvait avoir raison.
- Philippe, la nouvelle alliance de la France et de la Chine en Afrique, c’est pas un sujet tabou, ça. On a le droit d’en parler, si BFM le fait…
- Que veux-tu dire ?
- Je ne te parle ni de CMA ni de Carmin. Je te propose un papier sur le nouvel eldorado du XXIe siècle auquel la France projette de prendre part. C’est un beau sujet. Alors ? Oui ou non ?
Dorget hésité pour la forme. La perspective de ne plus avoir Da Costa dans les pattes pendant deux mois était séduisante. Et puis après tout, il n’était pas son père. Il l’avait prévenu. S’il se mettait dans la merde, cette fois-ci, il n’irait pas l’en sortir.
- Phil ?
- C’est d’accord. Mais ce que je t’ai dit tient toujours. N’en fais pas une affaire personnelle. Ne prononce même pas le nom de CMA. » (p. 49-50)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Fanfares, grandiloquence, banquets et cocktails, c’est la fête pour l’industrie minière française : Carmin, notre plus grosse société vient de conclure un partenariat historique avec Shanxi, fleuron fouisseur de l’empire du Milieu. L’objet de cet accord : l’exploitation d’une région entière du Congo - au Katanga - un gisement de cuivre qui multiplie de manière inespérée les réserves mondiales estimées. Il n’y a qu’à se baisser pour ramasser le minerai vert, tout juste s’il n’est pas déjà sous la forme de tuyaux pour robinetterie ou fils électrique. Un joint-venture à 50/50 où tout le monde gagnera une fortune. Y compris les politiciens locaux pour lesquels le qualificatif de corrompus ne reflète que de loin la réalité.

Ne vous y trompez pas, ce n’est pas un mariage de conte de fée ou de soap. Plutôt l’emménagement de deux serpents dans le même panier, guettant l’instant propice à dévorer l’autre. Sans compter sur les amis de la famille, tous les as des placements financiers qui vont grenouiller autour et les politiciens bien décidés à avoir leur parts en retombées électorales ou en espèces sonnantes et trébuchantes. Derrière la façade rutilante, se cache une partie de poker menteur menée par de grands professionnels et un maître d’oeuvre machiavélique.

La célébration est d’autant plus solennelle que ce n’était pas gagné. Carmin a un passif assez lourd en RDC, une sale affaire (CMA), au moment du génocide rwandais, dans laquelle l’état français est mouillé, complicité de la République et du monde de l'argent, c'est connu mais ça ne fait toujours pas propre. Enfin jusque-là, depuis, les choses ont évolué, quoi que... L’entreprise a sauvé les meubles ou presque - un dossier l’impliquant, ainsi que l’armée française, traîne toujours quelque part - et Raphaël Da Costa, un journaliste à l’ancienne, un type qui retourne le terrain, a bien failli faire éclater le scandale. Les Chinois, de leur côté, ont été proprement virés du Congo après avoir dépassé toutes les limites dans le pillage sans vergogne des richesses locales, sans respecter aucun de leurs engagements. les Français leur donnent un nouvel accès au pays, c’est une chance qu’ils attendaient depuis leur départ précipité.

Alain Butard, le tout-puissant PDG de Carmin a fait de ce partenariat le bouquet final de sa carrière. Dans trois mois, après les premiers coups de pelleteuse donnés, il passera la main. D’ici-là, il charge une équipe réduite de quatre cadres, chapeautée par son homme de confiance, Nicolas Speck, du personnel triés sur le volet, de se rendre au Congo et de mettre en route le projet. Le dossier est capital également pour le ministre des Affaires étrangères, François-Xavier de Meyrieux, la simple vue de Da Costa à la réception où a été annoncé ce fabuleux contrat suffit à lui filer des angoisses, au point même qu’il monte une opération nettoyage dès qu’il apprend le départ du journaliste pour la RDC…

Bienvenue au banquet des rapaces qui blablatent “enmêmetemps” sur le bien-être et le développement des populations, l’écologie et autres babioles sans importance, alors qu’ils négocient en loucedé afin de mettre à sac les richesses d’un pays qui paie en monnaie de sang, depuis des décennies, la malchance d’être fabuleusement pourvu en minerais divers et rares.

Emmanuel Grand dresse un tableau, hélas tout à fait réaliste, de la situation catastrophique de la République Démocratique du Congo et des affairistes qui lui sucent littéralement le sang. Aussi à l’aise à faire évoluer ses personnages dans les pince-fesses où se côtoient premiers de cordée et maîtres du monde (du temps où ce n’étaient pas les mêmes), s’arrangeant entre deux petits-fours sur la manière de mieux pressurer les pauvres ou engranger quelques milliards supplémentaires, que dans les coupe-gorges que sont devenus les bureaux des grandes sociétés ou dans la touffeur de la forêt primitive, à suivre un ministre en campagne pour une élection municipale en Mayenne ou les investigations pointues d'un ingénieur scrupuleux et d'un journaliste obstiné.

Il sait immerger son lecteur tant dans les hautes sphères du pouvoir que dans un groupe de mercenaires ou une enquête journalistique, les arcanes des placements à deux chiffres ou l’âme d’un milicien Maï-Maï, du grand art !

L’intrigue est construite de main de maître, touffue comme la jungle, âpre comme les coups bas dans le milieu industriel. Le plan diabolique qui la sous-tend est si minutieusement monté que deux grains de sable sont nécessaires pour le gripper. Outre Da Costa, nous en avons parlé, fouineur invétéré à qui l’étouffement de l’affaire CMA est resté en travers de la gorge, Olivier Martel, jeune ingénieur dépêché au Congo afin d’assurer la logistique et le démarrage du chantier, relève plusieurs anomalies qui vont le conduire à douter de tout ce que sa hiérarchie raconte et à mener ses propres investigations qui vont le mener de surprise en surprise jusqu’à un dénouement époustouflant.

Martel et Da Costa, pas pour les mêmes raisons, peu importe, seront les cailloux dans les godasses de ce plan aux apparences mirifiques. Un dans chaque chaussure, plus rien ne peut marcher comme prévu. Comme de bien entendu, chacun des partenaires en présence dans le contrat, officiellement et officieusement, va se sentir trahi par les interventions, parfois hasardeuses, du duo et réagir en urgence. La symphonie sirupeuse annoncée devient cacophonie menaçante et discordante. Au bal des faux-culs, la moindre fausse note transforme la valse aérienne en pogo meurtrier...

Kisanga est un vrai grand thriller avec de superbes morceaux de réalité odieuse dedans. Des personnages forts, pas des archétypes, des êtres multiples et complexes au centre d’une histoire qui mêle un côté presque documentaire sur ce qu’est l’exploitation par le capitalisme mondialisé et libéral de l’Afrique, du Congo en particulier, à un superbe suspense allant crescendo dans un scénario tout à fait exceptionnel par sa redoutable efficacité.

Pour mémoire : non, l’accumulation démentielle de richesse par des entreprises ne peut pas être éthique ni morale, non, elle ne peut pas être sans impact sur la planète et ne ruisselle pas sur les gens qui ont le malheur de vivre là où le sous-sol est un pactole. La dimension sociale, politique de Kisanga n’est en rien une divagation d’auteur, c’est une transcription très réaliste de la cruelle situation de ce pays africain qui meurt de sa richesse, pillé par des sociétés françaises, canadiennes, anglaises, américaines ou chinoises qui entretiennent les guérillas locales afin de maintenir leur contrôle sur la terre et ses minerais ou la forêt et son bois.

Accepter de se laisser leurrer aux discours lénifiants du libéralisme, c’est assumer l’esclavage des enfants, les milices sanguinaires, la corruption et les crimes qui seront commis au nom de Sainte-Rentabilité. C’est une illusion criminelle. Tout n'est pas pessimiste chez Emmanuel Grand, il nous parle également de nouveaux hommes politiques africains qui pourraient renverser la table si on les laisse vivre assez longtemps pour cela... Pas sûr.

Lisez Kisanga, un excellent reflet non déformant d’un des sales aspects de notre monde, un seul, mais déjà terrible, à travers une histoire ahurissante et palpitante !


Notice bio

Emmanuel Grand, né à Versailles en 1966, a passé son enfance en Vendée et vit aujourd’hui en région parisienne. Il est l’auteur de deux polars très remarqués: Terminus Belz (prix Polar Lens, Tenebris et prix du polar SNCF) et, en 2016, Les salauds devront payer (prix Interpol’Art).


La musique du livre

Alexandre Borodine - Quatuor N°2 en ré majeur

Koffi Olomidé - Sens Inverse

Pepe Kalle - Naji

Tabu Lay Rochereau - Pitié

Franco et le TP OK Jazz - Azda


KISANGA – Emmanuel Grand – Éditions Liana Levi – 387 p. mars 2018

photo : descente d'un mineur à la recherche de cuivre et de cobalt au Congo

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