Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'ACCIDENT DE L'A35 de Graeme Macrae Burnet

Chronique Livre : L'ACCIDENT DE L'A35 de Graeme Macrae Burnet sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Avocat respectable dans une petite ville alsacienne, Bertrand Barthelme, trouve la mort une nuit dans un accident de voiture.

Lorsque l’inspecteur Georges Gorski vient annoncer la triste nouvelle à sa femme, celle-ci lui apparaît peu affectée.

Une seule question semble l’intriguer : que faisait son mari sur cette route au milieu de la nuit ? Question banale en apparence, mais qui va vite mener Gorski à s’interroger sur la vie de cet homme et de ce couple de notables apparemment sans histoires.


L'extrait

« « Voilà, il y a une chose qui me tracasse. Mon mari a dîné en ville, hier soir. »
Gorski l'observa dans le rétroviseur. Elle s'était penchée légérement en avant sur la banquette arrière. Le visage plein d'attente.
« Hun-hun, fit-il.
- Il dînait avec certains de ses confrères – son club, comme il disait – tous les mardis soirs. Donc, voyez-vous, il n'avait aucune raison de se trouver sur l'A35.
- Où dînait-il ?
- À l'auberge du Rhin. »
C'était un restaurant sur l'avenue de Bâle, le moins miteux de ce que Saint-Louis avait à offrir.
« Peut-être qu'hier ils sont allés ailleurs. À Mulhouse, par exemple », suggéra Gorski.
Cela expliquerait parfaitement pourquoi Barthelme roulait dans le sens nord-sud au moment de l'accident.
« Pourquoi aurait-il fait cela ? » objecta Mme Barthelme.
Gorski se tut. Comment voulait-elle qu'il réponde à cette question ? Et puis, quoi qu'il en soit, ça n'avait aucune importance.
« Vous comprenez mon étonnement, insista Mme Barthelme. Ça m'a empêchée de dormir toute la nuit.
- Je comprends, répondit Gorski, mais je ne vois pas bien ce que je peux faire. Si aucun crime n'a été commis, l'enquête se limitera aux causes de l'accident. Ça relève du médecin légiste et non de la police. »
Mme Barthelme se laissa retomber en arrière et baissa les yeux. Gorski se demanda si elle était consciente qu'il pouvait la voir dans le rétroviseur. Il l'avait déçue. Son fils avait le regard rivé vers la vitre, comme s'il n'avait rien entendu de la conversation ou, du moins, comme si ça ne l'intéressait absolument pas. Ils arrivèrent au niveau de l'accident. La Mercedes était en train d'être chargée sur la remorque de la dépanneuse. Gorski augmenta subtilement la pression sur l'accélérateur. Mme Barthelme détourna le regard puis se tamponna les yeux avec un petit mouchoir. Elle avait des traits extrêmement délicats. Gorski se sentit obligé de dire quelque chose.
« Je suppose que, jusqu'à ce qu'on ait déterminé la cause de l'accident, il ne serait pas inopportun de mener quelques investigations discrètes sur les allées et venues de votre mari. »
Le visage de Mme Barthelme s'illumina d'un coup. Elle se pencha de nouveau en avant et posa la main sur l'épaule de Gorski.
« Je vous en serais très reconnaissante », dit-elle.
Gorski se força à sourire. Elle était très jolie, et il n'avait de toute façon rien de plus urgent à faire. » (p. 42-43-44)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Youpi ! La suite de La disparition d'Adèle Bedeau est parue ! Enfin, pas réellement la suite puisque l'affaire avait été résolue. Ce sera donc une nouvelle enquête du ténébreux commissaire Gorski dans les rues de Saint-Louis, cette petite ville grise d'Alsace dans laquelle il est responsable de la police. Graeme Macrae Burnet, disciple, ô combien doué, de Simenon est un maître en manipulation de son lecteur, tout paraît vrai, l'époque revendiquée du manuscrit, l'atmosphère, le décor, et pourtant...

L'entourloupe débute dès la crytpo-préface. Celle-ci explique que le texte qui va suivre est un manuscrit confié à un notaire par un certain Raymond Brunet qui a mis fin à ses jours et ne se terminera qu'au dernier mot d'une postface, du même tonneau, ajoutant encore à la confusion. Ce roman serait l'oeuvre d'un écrivain décédé, il aurait été écrit au début des années 80 et contiendrait une bonne part autobiographique. Brunet serait un natif de Saint-Louis ayant attendu des années le décès de sa mère avant de publier son récit, afin de ne pas la blesser... Jolie histoire, plausible, parfaitement amenée, impossible de ne pas mordre à l'hameçon.

Tout commence par un banal accident de la circulation, un mardi soir, sur une chaussée mouillée. La Mercedes d'un notaire, Bertrand Barthelme quitte la route et s'encastre dans un arbre, il meurt. Le commissaire Gorski appelé sur les lieux ne constate rien de particulier, mis à part quelques éraflures manifestement pas dues à la collision. Reste la corvée d'annoncer le décès à la famille, pas l'aspect le plus agréable du métier. Une fois au domicile, le policier, après avoir triomphé du barrage obstiné de Thérèse, la gouvernante, remarque l'apparente indolence avec laquelle la très belle Lucette Barthelme accueille la triste nouvelle. Celle-ci se dit souffrante, sa table de chevet est effectivement encombrée de médicaments, pourtant Gorski ne constate aucune trace de pathologie physique grave. La veuve commence à l'intriguer, et le troubler, dès cette première rencontre. Le fils Barthelme, Raymond, un ado arrogant de 17 ans, ne semble guère plus chagriné.

Le lendemain, alors qu'il accompagne la veuve à la morgue afin qu'elle reconnaisse le corps, celle-ci fait part au commissaire de son étonnement que son mari se soit trouvé sur cette route un mardi soir. Habituellement, ce soir-là de la semaine, il dîne au restaurant avec des amis, une sorte de club de notables, et l'A35 ne fait pas partie de son trajet pour rentrer. Gorski, qui n'est pas débordé par le travail - Saint-Louis n'est pas la capitale du crime -, et, il faut le dire, séduit par la jeune femme, accepte de mener quelques investigations. Le flic se questionne sur cette entorse à l'emploi du temps du notaire, et cette enquête lui permettra de revoir Lucette.

En marge de la procédure – rien n'indique qu'il y a matière à enquêter -, le flic désoeuvré, peu respecté par ses hommes, quitté depuis quelques temps par son épouse, dont il ignore les intentions définitives, pas plus qu'il ne sait s'il souhaite renouer ou si la situation lui convient tout à fait, va vérifier l'emploi du temps du notaire, ses fréquentations et chercher les raisons qui l'ont amené sur cette route en pleine nuit. Le meurtre d'une prostituée occasionnelle, à Mulhouse, commis le soir de l'accident, à une heure pouvant faire de Barthelme un suspect, le conduit à contacter le commissaire chargé de l'affaire, sous des prétextes plus que tirés par les cheveux...

Raymond, le fils, de son côté, fouille le bureau de son père et découvre une adresse qu'il ne connaît pas griffonnée sur un morceau de papier, il décide de sécher les cours et de mener sa propre enquête. Même pour un ado, ce garçon est étrange, son personnage est une des grandes réussites de ce roman qui en compte de nombreuses. Ses recherches vont peu à peu constituer un parcours initiatique précipitant ce fils de bourgeois de province dans des milieux qui lui sont étrangers. Le jeune Raymond, sûr de ses qualités, semblant sortir du cocon dans lequel il a toujours été enfermé et, découvrant la vie et les autres, se plonge dans des situations qui lui échappent toutes.

Gorski, en déséquilibre permanent, titube dans sa vie comme dans son travail, attentif aux regards des autres, de Lucette Barthelme, de son épouse (ex?), de ses subordonnés, des habitués des bistrots de Saint-Louis ayant chacun leur protocole immuable. Gorski aux rébellions infimes, mais n'hésitant pas à mentir, forcer à bas bruit le passage, piétiner la procédure, afin de suivre un vague pressentiment. Jamais parfaitement à l'aise, jamais très mal non plus, il s'imbibe de son environnement, et de quelques verres, assez souvent, au point, parfois, de devenir invisible pour mieux surgir là où on ne l'attend pas. En porte-à-faux vis à vis de son couple, se remettre ensemble ou pas, de son poste de commandement également, incapable de se faire respecter de ses hommes, il avance imperturbable - en apparence -, dévoile les dessous pas très nets des notables, les cachotteries des autres, et parvient à ses fins.

Et puis il y a l'atmosphère fantastiquement bien rendue de cette petite ville de province, perdue aux confins de la France, de la Belgique et de la Suisse, une cité où il ne se passe jamais rien - toujours en apparence. Une mare lisse dont la vase recèle la part obscure de Saint-Louis dont les bulles nauséabondes viennent crever parfois la surface. Des rues et des cafés à l'ambiance lourde des regards des habitants, sans cesse à épier, à juger. Saint-Louis correspond à la perfection à Gorski qui n'a pas une haute opinion de lui-même, il peut s'y faire mépriser tout à son aise. Couleur passe-muraille, il glane les rumeurs, les commérages, suit son flair et cherche ce qui peut justifier ses intuitions, jamais sûr de rien, donc toujours prêt à accepter les indices les plus improbables, tout du grand flic à la Maigret, récoltant les soupçons au gré de conversations anodines ou de promenades apparemment sans but.

L'accident de l'A35 respire la nostalgie des Chabrol et Simenon qui décrivaient si bien la vie cachée de la bourgeoisie provinciale, ses petits secrets minables, honteux, la froideur des sentiments, le mépris, la peur du scandale. Son flic, hanté par ses angoisses et ses hypothèses, me fait également penser à Adamsberg, en plus retenu, sotto voce, avec cette même faculté, partant de rien, d'un micro-indice, à s'autopersuader qu'il y a là quelque chose à creuser...

Une écriture élégante, recherchée, au cordeau, qui vous mène pieds et poings liés là où Burnet l'a décidé, sans vous laisser un instant le temps de réagir, tant vous êtes intégralement pris dans cette intrigue policière, et ces personnages aux mille nuances, qui avait tout pour ne pas en être une.

Formidable polar, tout en charme désuet et violence contenue, une intrigue oppressante et des personnages ciselés plus vrais que nature, un grand roman d'un grand auteur !


Notice bio

Graeme Macrae Burnet est l’un des grands espoirs de la littérature écossaise. Né en 1967 à Kilmarnock, il a été professeur d’anglais à Prague, Bordeaux, Porto et Londres, avant de s’installer à Glasgow. Son premier roman, The Disappearance of Adele Bedeau (2014), La disparition d'Adèle Bedeau (Sonatine Éditions – 2018), est un hommage à l’œuvre de Simenon, dont il est tout autant un fervent admirateur qu’un spécialiste aguerri. Ce roman lui vaut de remporter le Scottish Book Trust New Writer Award 2013. L’Accusé du Ross-shire, son deuxième roman arrive dans les finalistes du Man Booker Prize 2016, provoquant un véritable phénomène d’édition en Écosse et dans tout le Royaume-Uni.
Il aime : Georges Simenon, George Orwell, Crime et Châtiment, Madeleine Bourdouxhe, Edna O’Brien, Samuel Beckett, Sparklehorse, Violent Femmes, Starships de Nicki Minaj, Johnny Cash, les bars, Taxi Driver, Cabaret, les ânes, le ragoût de panse de porc, l’Applecross Inn, l’odeur de la marée basse, l’existentialisme, le karaoké, le mot « buzzard ».


L'ACCIDENT DE L'A35 – Graeme Macrae Burnet – Sonatine Éditions – 297 p. septembre 2019
Traduit de l'anglais par Julie Sibony

photo : Pixabay

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