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Chronique Livre :
L'AFFAIRE LÉON SADORSKI de Romain Slocombe

Chronique Livre : L'AFFAIRE LÉON SADORSKI de Romain Slocombe sur Quatre Sans Quatre

photo : une rue de Paris en 1941 (Wikipédia)


Le Pitch

Avril 1942 : Paris reprend des couleurs après un hiver particulièrement rude, le souvenir de la drôle de guerre s'éloigne, l'Occupation s'installe. L'inspecteur principal adjoint Léon Sadorski est fier de lui et assez content de son sort. C'est un bon flic, enquêteur hors pair, il remplit plus que correctement sa fonction à la troisième section des Renseignements Généraux, il s'occupe du « rayon Juif ».

Patriote, - il s'est engagé volontairement à dix-sept ans lors de la grande boucherie de la der des der - il est de surcroît antisémite et pétainiste, c'est vous dire si l'époque lui convient, si ce n'est qu'il garde quelque rancune contre les Boches et ne goûte guère l'occupation. Il arrête et envoie à Drancy plus que son quota de Juifs et ne dédaigne pas de prêter la main à ses collègues des Brigades Spéciales quand il s'agit d'interpeller des « terroristes ».

Bon mari, Léon est aux petits soins pour Yvette, son épouse au tempérament de feu. Il n'hésite pas à franchir quelques lignes jaunes pour arrondir les fins de mois et la gâter lorsqu'une opportunité de spolier un Juif se présente, il ne faut pas être trop à cheval sur le règlement non plus... Tout ce petit bonheur bascule lorsqu'il est arrêté par la Gestapo, envoyé en Allemagne et incarcéré à Berlin. Celle-ci souhaite en faire un des ses informateurs au sein de la Préfecture de Police de Paris. Même s'il n'est pas collabo dans l'âme, il est des marchés difficiles à refuser.

Il devra, dès son retour à Paris, retrouver son ancienne maîtresse, Thérèse Gerst, une bien étrange femme que les Nazis soupçonnent d'appartenir à un réseau de résistance. Léon, va poursuivre plusieurs lièvres à la fois, mais ne lâchera jamais la proie pour l'ombre...


L'extrait

« - Je me demande..., prononce lentement Sadorski. Le père Metzger cause plusieurs langues. Ça fait quand même penser à un infiltré de la IIIe Internationale... Un judéo-bolchevik... Il y avait beaucoup de youpins en Alsace, et ce depuis longtemps ! Hitler a expulsé les derniers en juillet 1940. Metzger, le nom me paraît juif à moi aussi en fin de compte. La mère est allemande mais ça ne veut rien dire, c'était truffé de cocos, là-bas dans leur pays, avant qu'Hitler remette de l'ordre ! Rappelez-vous le Front Rouge, l'organisation paramilitaire communiste. Elle pourrait appartenir à la sous-section juive du PC. Vous voyez ça, camouflées en Alsaciennes proboches et en filles faciles...
- Elles n'ont pas encore descendu de soldat chleuh, en dépit des occasions, remarque Lavigne.
- Ça ne veut rien dire. Les sœurs Metzger attendent peut-être le gros gibier. Un officier supérieur SS... Un général...
- Bon sang ! grogne Bauger. Tu pourrais bien avoir raison. Et les collègues ont rien vu !
Sadorski sourit froidement. Il allume une cigarette.
- L'enquête est à moi maintenant. J'irai faire un tour demain avenue Kleber, commencer par interroger les bignoles. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ceci n'est pas un thriller.

Je vous la fais façon René Magritte parce que ce livre - appelons-le roman noir et n'en parlons plus - est glaçant du début jusqu'à la fin sans que soient mises en scène les œuvres sataniques d'un quelconque génie du mal frappadingue. On y trouve des meurtres, des sadiques, des pervers, du sang qui gicle, des victimes innocentes, des enquêtes policières, des scènes d'action... On dirait donc fiction, imagination, tout ça... mais non. Vie quotidienne dans des circonstances exceptionnelles ! Léon Sadorski, n'est pas un démon fantastique, un mec cornu tout droit venu des Enfers. Que nenni ! C'est un excellent flic, un chien qui ne lâche jamais son os, c'est un homme tout ce qu'il y a de plus commun, ou presque. Peut-être un léger air de famille avec le héros du remarquable livre La mort est mon métier de Robert Merle dans la méticulosité à accomplir l’innommable avec conscience et efficacité.

Il aime sa femme, le sexe un peu fantaisie, le pognon, le Maréchal et sa patrie. Il déteste les Juifs, les communistes et n'apprécie pas tellement les Boches. Il obéit aux ordres, devance même un peu ses objectifs, traficote les dossiers quand ils ne sont pas assez convaincants, rien d'extraordinaire, on en connaît d'autres aujourd'hui encore... La Gestapo gestapise, torture, arrête, déporte, exécute, la Wehrmacht occupe et boit du champagne, Paris chante le printemps... Alors, me direz-vous, qu'y a-il donc de si effroyablement surprenant dans ce roman ?

Nous y reviendrons. Paf, suspense ici aussi ! D'abord vous dire que le pauvre Léon va en voir de toutes les couleurs, entre le rouge des cocos, le jaune des étoiles ornant les poitrines et le vert-de-gris des Fridolins, sans compter le noir des uniformes SS, il a bien du mal à s'y retrouver. Enfin, quand je dis pauvre, il ne faut pas exagérer. Il peut tout de même se muer en salopard de première : il vole, ment, triche sur les dossiers pour envoyer certains à la mort sans une once de remords. Sadorski éprouve même de troubles sensations à la vue de certaine fillette dont sa position lui permettrait d'abuser.

Il est antisémite par conviction, au moins autant que Louis-Ferdinand Céline - ce n'est pas peu dire - anticommuniste viscéral par ricochet - les Juifs, c'est bien connu, sont banquiers ET communistes -, pro Léon avant-tout. L'inspecteur ne fait pas partie de l'immense majorité des Français de l'époque qui attendait, vaille que vaille, de voir comment allaient tourner les événements avant de lever bien haut le bras en un salut ignoble ou de se coller un brassard FFI et de tondre la voisine. Fallait juste pas se gourer dans le timing pour assurer son avenir.

Sadorski n'est pas de cette trempe, il agit. Il n'aime pas les Allemands, leur reconnaît une certaine efficacité mais il les trouve bêtes. Ils ont gagné, il faut faire avec, sans leur servir la soupe, ou alors en crachant un peu dedans avant. Pour lui, tout ça, ce désastre, le triomphe de Hitler, c'est la faute des judéo-bolcheviks et des politiques, tous pourris et tout le toutim. Il travaille à y mettre bon ordre en éliminant la cause des malheurs de son pays. À Drancy les « youpins » ! Ce qui arrive ensuite n'est pas de sa compétence, il ne fait qu'exécuter les consignes, même si c'est avec un certain plaisir. S'il peut gratter un peu ici ou là, mettre de la margarine dans les rutabagas, il ne s'en prive pas. Même emprisonné en Allemagne, il ne va pas se laisser aller à une peur animale bien naturelle. Léon pense, réagit en stratège.

Hyper documenté, réaliste, passionnant, L'Affaire Léon Sadorski se lit comme un livre d'Histoire, avec la passion d'un grand roman policier et l'impression de comprendre enfin quelques ressorts de cette période que la France a pris grand soin de ne jamais examiner précisément.

Bon, c'est bien mignon, mais il a de quoi de si flippant alors ce bouquin ?

Son actualité ! Voilà ce qui est terrifiant. Il est souhaitable que le passé, surtout s'il fut aussi effroyable, reste dans les mémoires telles des balises servant de garde-fous. Par contre, lire un récit située en pleine occupation, soixante-dix ans après, et constater que des phrases d'époque semblent sorties de Unes de nos journaux d'aujourd'hui ou des bouches de nos politiciens républicains, là, vous tremblez sévère. Jugez plutôt cette déclaration du procureur de la République de la Seine en 1942 :

« Les circonstances sont plus fortes en période exceptionnelle, que les principes généraux du droit »

Ça ne vous rappelle rien de récent ? Les arguties juridiques à éviter, l'état de droit empêcheur d'enfermer en rond, la constitution qui a bon dos, l'enfermement préventif... non, vraiment ?

Comme un parfum de déjà vu récemment également dans ce qui suit...d'une mesure qui a tant occupé nos médias... À noter que « les autres » dont il est question sont les Juifs qui avaient perdu la nationalité française du simple fait de leur soi-disant appartenance raciale, ineptie scientifique, vraie barbarie...

«  On trouve quand même des rouges français, fait remarquer Sadorski.
Ça veut dire que leur patrie, c'est Moscou ! Faudrait les dénationaliser comme les autres... »

Ok, ok, mais nous, on a des excuses, on a les migrants, on est envahi de partout par des gens qui fuient la guerre plutôt que d'affronter l'ennemi... Oui, oui, oui, il y a des personnes dans un grand état de détresse.... Et l'exode alors ? Ça se passe en 1940, rien que du bon Français pur jus... On en parle plus ?

« Hommes et femmes, sous la chaleur accablante, gisent le long des trottoirs et des ruisseaux. Le square du Théâtre est devenu un vaste dortoir où sont affaissés les corps exténués. »

J'ai commencé avec Magritte, je peux poursuivre avec Dali, La Persistance de la Mémoire, c'est pas gagné quand même...

Une des forces de Romain Slocombe ? Nous présenter dans un terrifiant miroir notre propre visage de 2016 à travers un voyage dans le passé putride de notre pays. Ce n'est pas la seule, il y a l'intrigue, sinueuse, reptilienne, qui surgit quand on s'y attend le moins, l'atmosphère remarquablement retranscrite de ces années où le crime faisait la police, où le vice était la loi.

Les personnages sonnent vrai : les salauds, les héros, les opportunistes, ceux qui déclinent tellement d'identités différentes qu'ils n'en ont plus aucune, cette femme qui chante l'espoir en attendant la guillotine, ces comtes et barons autoproclamés, roturiers avant-hier, ces agents doubles, triples, qui ne savent même plus qui ils servent en définitive. Et tous les autres, qui attendent ils ne savent quoi en râlant sur le Anglais qui bombardent ou les Boches qui rationnent, mais pas trop fort, des fois qu'on les entende... Il y a cette police parallèle aux mains des droits communs libérés par la SS, la Gestapo allemande, les dénonciateurs, les imbéciles, les trop malins qui ne le sont pas tant que cela, les non-dits, les femmes toujours en première ligne des victimes potentielles des uns ou des autres, leur choix n'étant jamais le bon... Et tant de choses encore, à commencer par le talent de narrateur de Slocombe et sa belle écriture.

La Bête Noire frappe un très grand coup avec L'Affaire Léon Sadorski ! Il faut lire ce roman et le faire lire, c'est d'une importance capitale aujourd'hui. En abandonnant ses valeurs, l'état de droit ne sort jamais vainqueur contre la barbarie. Ce sont ces valeurs humanistes qui peuvent mobiliser les énergies libératrices, et les petites et grandes lâchetés qui secrètent des Léon et consorts.


Notice bio

Romain Slocombe est né en 1953 dans une famille franco-britannique. Il est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Monsieur le Commandant (Nil, collection Les Affranchis) sélectionné pour le Goncourt et le Goncourt des Lycéens 2011.


La musique du livre

Occupation ou pas, show must go on ! Il faut bien divertir les troupes teutonnes, faire danser le Chleuh, les miliciens et le bon peuple, enfin celui qui a les moyens de payer, les autres font la queue pour du pain noir et un quart de lait...

Tino Rossi passe à l'ABC tous les jours, en 1941, un public botté ou collabo vient y entendre Maria.

En prison à Berlin, Léon écoute une prisonnière, qui attend son tour de passer à la guillotine, chanter J'attendrai, d'habitude interprétée par Rina Ketty, tandis que la soldatesque s’époumone sur Horst Wessel Lied.

À Paris, au cabaret Chez-Elle, rue Volnay, Lucienne Boyer chante Si Petite, Jacques Pills et Georges Van Parys, Chaque chose à sa place.

C'est toujours en prison que Sadorski entendra les résistants allemands qui montent à l'échafaud cracher L'Internationale en allemand à la face de leurs bourreaux.

L'AFFAIRE LÉON SADORSKI – Romain Slocombe – Robert Laffont – collection La Bête Noire - 495 p. août 2016

Chronique Livre : LA FILLE-HÉRISSON de Jonas T. Bengtsson Chronique Livre : LE DIABLE DANS LA PEAU de Paul Howarth Radio : DES POLARS ET DES NOTES #50