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Chronique Livre :
L'AFFAIRE PERCEVAL de Pascal Martin

Chronique Livre : L'AFFAIRE PERCEVAL de Pascal Martin sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Perceval est au top, adulé, reconnu, jalousé ! La Grande Tchatche, son émission en prime time, est un succès colossal. Le public adore, l’audimat est au sommet, la productrice est comblée…

Pourtant, quelqu’un veut la peau de Perceval et s’acharne sur lui. Pourquoi ?

Pauvre clown effrayé sur la piste du grand cirque médiatique, Perceval se voit contraint de quitter la scène et de prendre la fuite.

Mais son persécuteur le traque. Perceval, pétrifié, découvre alors que la télé réalité est devenue pour lui… réalité.

Il est au bord du gouffre mais ne veut pas être éliminé, quitter les sunlights et sortir du jeu. Ce serait pire que mourir !

Alors à l’heure des fake news, du complotisme et de la victimisation triomphante, il n’a plus qu’une seule solution pour survivre : se lancer dans le vide.


L'extrait

« Clouer sur place son interlocuteur avec un bon mot, le laisser sans voix, pour Perceval il n'y a pas de sensation plus jouissive. Ça paraît simple et facile comme ça, mais ça ne s'improvise pas. Les gens ne se rendent pas compte du boulot que ça demande d'être clown à la télé. Perceval travaille ses saillies comme un torero ses mises à mort. La manière compte beaucoup. Il faut cueillir la bonne réplique dans l'instant, la présenter sans temps mort, pas même le temps de respirer, mais toujours avec élégance comme on offre une fleur fatale, belle et vénéneuse, en souriant. C'est ça le secret de Perceval : son sourire.
Pour le moment, il ne sourit pas. Il est allongé sur son lit, tête bien calée sur l'oreiller. Il s'efforce de lire les journaux que lui a apportés Sandrine. Il fait la chasse aux petits échos, aux indiscrétions, aux ragots qui vont nourrir ses bons mots. Cela demande un gros travail de recherche, particulièrement avec les politiques. Pour être sûr de taper juste, il faut tout savoir d'eux, de leurs vies, de leurs goûts, de leurs ambitions, de leurs trahisons, de leurs haines, de leurs amours... C'est d'autant plus difficile que c'est chez eux que les frontières sont les plus floues, les haines les plus recuites, les trahisons les plus fréquentes, et surtout lorsqu'ils sont dans le même camp.
Cool et mateur existe maintenant depuis un an. La rubrique de Perceval est diffusée chaque soir à 19h30. « C'est l'heure de Perceval ! » claironne Madeleine Robinson, la présentatrice de LGT, doigt tendu vers la caméra. Jingle ! Des cercles noirs concentriques apparaissent à l'écran, du polus petit au plus grand. Musique genre thriller. Vlan ! Une barre horizontale. Vlan ! Une barre verticale. Une cible. Le titre s'inscrit : Cool et mateur. L'allusion est claire : les types qui sont dans le collimateur de Perceval vont se faire épingler. Perceval, va les tirer comme des lapins. On va bien rigoler.
Pour l'heure, Perceval n'a pas envie de rire. Il a du mal à se concentrer sur sa lecture. Rien à faire, ses pensées s'échappent. Cette histoire de dépression et d'acte manqué, invoquée par Sandrine, c'est du bidon. Elle a autre chose en tête. Quoi ? Ses explications sont une façon d'avancer masquée, un rideau de fumée pour dissimuler ses véritables pensées. Sandrine est coutumière du camouflage. » (p. 26-27)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Que la télé abrutisse ceux qui la regardent n'est pas un scoop, la programmation, en général, ne va pas en s'améliorant et ressemble de plus en plus à un concours dont le but est de proposer les séquences les plus débiles ou les provocations les plus scandaleuses. Là n'est pas le propos de Pascal Martin, il passe de l'autre côté du miroir et s'emploie à démontrer qu'elle peut également rendre fous ceux qui la font. Les vedettes, les pseudo-stars du bon mot blessant, de la saillie percutante, de l'humiliation en direct. Tel Perceval, le personnage-phare, célèbre pour ses sorties drôles et acides envers les personnalités politiques et autres célébrités, victime, au début du récit, d'un accident de scooter. Rien de trop méchant, une cheville fracturée, mais d'après les témoins, les suites auraient pu être bien plus graves. Pour Perceval qui ne comprend pas ce qui a pu se passer - il a foncé droit sur un camion - la vraie catastrophe est de devoir céder sa place à l'antenne à Gamelin, un rival lorgnant sur son fauteuil doré depuis longtemps.

Perceval vit avec Sandrine, la productrice de l'émission La Grande Tachtche dans laquelle il tient sa chronique. Celle-ci, à son chevet, lui laisse entendre qu'elle est inquiète car cet accident a tout de la tentative de suicide, qu'il doit décrocher, prendre du recul, se reposer. Le comique sait qu'il ne faut espérer aucun passe-droit, l'audimat avant-tout, et depuis quelques temps, son humour semble moins percutant, moins méchant, il est sur un siège éjectable. Comme le scooter sortait de révision, et qu'il n'a jamais eu l'intention d'attenter à ses jours, la machine à parano se met en route. Doucement s'installe l'idée que quelqu'un, peut-être, a voulu le rendre indisponible afin de récupérer son poste. Un malheur n'arrivant jamais seul, d'autres incidents étranges, plus ou moins graves, vont se multiplier dans la vie de Perceval, même après qu'il ait trouvé refuge chez ses parents à Issoudun, sa conviction est faite : on veut sa peau !

Un journaliste d'investigation de la chaîne, Malone, ami de Perceval, va tenter de débrouiller le vrai du faux et de l'aider à découvrir le fin mot de l'histoire. Celui-ci vit avec Aiko, énigmatique domestique japonaise de Sandrine, qui va l'aider dans ses investigations. Tandis que Perceval franchit une à une les portes de l'enfer – ne plus apparaître à l'écran -, Malone et Aiko cherchent l'origine des mystérieux incidents. Un lien indéfinissable unit Aiko et Perceval qui se sont connus chez la productrice, un lien qui intrigue et agace Malone, mais sa compagne est secrète et ne livre que ce qu'elle veut bien laisser voir... ce qui ajoute à la confusion générale. Perceval, quant à lui, n'est pas un agneau innocent, peu à peu, on découvre ses faces cachées, ses coups bas et ce dont il est capable, non seulement pour briller, mais aussi pour se venger des années après avoir subi un affront.

Bienvenue au royaume du toc, de l'hypocrisie généralisée, au milieu de son peuple de faux-culs rapaces, capables de tout, le sourire aux lèvres, surtout du pire, pour grignoter une part de lumière ou un petit pouvoir. Tout le monde ment - on se croirait dans un épisode du Dr House -, échafaude des stratégies vénéneuses afin d'éliminer un rival ou garder le sacro-saint audimat au top. L'intrigue de L'affaire Perceval va vous faire rebondir d'un côté et de l'autre d'une vérité qui se dérobe sans cesse, vous perdre au milieu de supputations paranoïaques, de coups fourrés ignobles, vous introduire au sein du cercle restreint des premiers de cordée d'un média mainstream, et il y a fort à parier que vous n'aurez pas ensuite la tentation d'y faire votre vie. Les couteaux sont en permanence tirés hors des fourreaux, prêts à frapper dans le dos celui ou celle vers qui sont dirigés les projecteurs.

Pire que Dallas et son univers impitoyable, La Grande Tchatche et ceux qui gravitent dans son orbite se jalousent, intriguent, ourdissent, ce qui n'empêche pas certains d'entre eux d'entretenir des relations sentimentales sincères (ou presque), mais l'image prime, la communication précède l'essence, annihile les sens. Bien rythmé, à la fois drôle et très très acide, ce polar original fleure bon l'air du temps, celui des vendeurs de vent devenus rois et des courtisans lorgnant sur la place, et des médias que l'éthique n'étouffe pas...

À salaud, salaud et demi, nul n'est à sauver dans cette histoire mordante se déroulant dans les coulisses de la télévision-poubelle, un polar décapant qui ne peut que m'inciter à toucher à mon poste... pour l'éteindre.


Notice bio

Pascal Martin est né en 1952 dans la banlieue sud de Paris. Après une formation en œnologie, il devient journaliste, fonde sa boîte de production et parcourt le monde comme grand reporter. Ses reportages, très remarqués, sont alors diffusés sur toutes les chaînes de TV. En 1995 il crée les « Pisteurs », des personnages de fiction qui reposent sur son expérience de journaliste d’investigation, pour une série de films diffusés sur France 2. Après avoir enseigné quelques années au Centre de formation des journalistes, il développe avec Jacques Cotta une série de documentaires « Dans le secret de… » qui compte aujourd’hui plus de 40 numéros. Il réalise à cette occasion Dans le secret de la prison de Fleury-Mérogis et Dans le secret de la spéculation financière. C’est sur la base de ces deux enquêtes qu’il crée le personnage de Victor Cobus, jeune trader cousu d’or qui se retrouve du jour au lendemain dans l’enfer d’une prison. Pascal Martin s’est toujours inspiré de ses enquêtes journalistiques pour nourrir ses personnages de fiction en les inscrivant dans une dimension sociale et environnementale, comme dans son polar La reine noire, paru l'an dernier chez Jigal Polar.


L'AFFAIRE PERCEVAL – Pascal Martin – Éditions Jigal Polar – 255 p. mai 2019

photo : Pixabay

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