Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'AIGLE DES TOURBIÈRES de Gérard Coquet

Chronique Livre : L'AIGLE DES TOURBIÈRES de Gérard Coquet sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Au pays de l’Aigle, la coutume ancestrale, le Kanun, fait force de loi ! Il n’y est question que de vendettas et dettes de sang… Et dans le nord de l’Albanie, entre contrebandiers, armées des Balkans et clans mafieux, le Kanun a fort à faire !

Susan s'y retrouve prise au piège avec son fils Bobby entre les absurdités du régime d’Enver Hoxha et la perte de ses illusions politiques.

Des années plus tard, en Irlande, terre celtique de beauté et de mystères, Ciara McMurphy, flic de son état, coule des jours tranquilles entre affaires courantes, Guinness et feux de tourbe jusqu’à ce qu’un rapace ne vienne troubler sa quiétude…

Bobby le fou, un fantôme du passé, un monstre dressé à tuer, semble de retour sur ses terres ancestrales avec l’étrange Markus Noli, émissaire d’Interpol, à ses trousses. Et dans leur sillage, une brochette de cadavres qui commencent à faire désordre…

Des rochers d’Aughrus Point écrasés par les vagues aux plages étincelantes de Bunowen Bay, Ciara, pour s’extirper des griffes de ces vautours, devra très vite apprendre à danser… Parce qu’ici, comme le dit la chanson : « La folie, ça se danse ! »


L'extrait

« Les journées étaient vides et cela durait depuis le début. Tout n’était qu’un enchevêtrement de besognes inutiles. Dans le couloir, le va-et-vient des policiers de la Sigurimi et les membres du Parti dessinaient des ombres distordues contre la cloison en verre martelé. La lueur des néons aseptisait ce bureau dans lequel le système la confinait sans lui donner d’explications. Susan déchira le feuillet de son agenda et passa au suivant, le jeudi 17 décembre 1981. Encore une journée pour rien ? Depuis un an, elle perdait son temps à paraphraser des articles de propagande que personne ne lisait, attendant de rencontrer l’Étoile brillant au firmament du ciel politique albanais : Enver Hoxha.
Un des pavés d’éclairage crachota des spasmes sur les tracts empilés contre les murs. Susan approcha une chaise, remonta sa jupe et grimpa sur l’assise. Le tube lui brûla les doigts mais cessa son clignotement. Pendant un temps qu’elle ne mesura pas, elle demeura sur son perchoir, priant un éventuel dieu communiste de l’emporter loin de ce pays de désolation.
C’était compter sans Bobby, son fils, qui l’attendait dans l’appartement étriqué d’une rue longeant le stade Qemal-Stafa. Quelle connerie de l’avoir emmené ! Le gamin était devenu une chaîne invisible qu’un marionnettiste militarisé tirait de temps en temps pour lui rappeler d’où venaient les consignes.
L’épuisement l’étouffait à force de côtoyer cette armée d’incultes élevés au rang d’intellectuels privilégiés, investis de tous les droits, celui de questionner, de torturer ou d’expédier n’importe qui vers la poussière d’une tombe sans avoir à se justifier. Ici, une erreur de jugement était soit un acte de soumission au Parti, soit une condamnation à mort.
De ces figurines fades, métastases d’un pouvoir cancérigène, accréditées pour s’incruster dans l’existence des autres, transpirait une froideur idéologique inquiétante ne laissant espérer aucune miette de compassion. Fabriquées sur le même moule, vouloir les différencier était une gageure. Même accoutrement militaire grisâtre, sans grade ni éléments distinctifs, même casquette avachies sur un crâne rasé, même faciès cuit par la réverbération des neiges des hauts plateaux ou le soleil de la côte adriatique. » (p. 8-9)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L’Albanie d’Enver Hoxha comme décor d’un début de polar, voilà qui n’est pas courant. Hoxha, Le Soleil du socialisme, célèbre pour ses discours, encore plus interminables et soporifiques que ceux de Fidel Castro, et ses défis permanents à l’URSS, à laquelle il était prêt à résister par les armes depuis son petit pays de trois millions d’habitants, voire à l'envahir si le Kremlin le chatouillait un peu trop. Bref, un type pondéré et raisonnable à la tête de la seule nation maoïste d’Europe. Une dictature féroce, ubuesque, kafkaïenne. Et mortelle pour tout ce qui pouvait, de près ou de loin, ressembler à un opposant ou un espion.

Nous sommes en 1981, le régime et Hoxha agonisent, toutefois la répression et la paranoïa n’ont pas faibli. Susan Guivarch une fervente militante communiste du PCOF, journaliste, envoyée spéciale du journal du parti, végète en Albanie attendant d’avoir l’honneur d’en rencontrer son leader et de réaliser une interview. Voilà un an qu’elle est sur place, avec son fils Bobby, à travailler dans un obscur bureau lorsque la situation semble se débloquer. Seulement Susan n’est pas vraiment française, elle est née McGrath, en Irlande. Cela suffit à l’assimiler à une agent de l’impérialisme anglo-américain et elle doit fuir en quatrième vitesse à travers les montagnes albanaises, aidées par son amant, Bessian Barjami, un flic de la police politique, et d’un contrebandier devant la faire embarquer pour l’Italie.

Voilà pour la première partie de ce roman, un périple palpitant, au cours duquel le lecteur découvre, après avoir goûté à l'horreur du régime en ville, l’Albanie ancestrale des campagnes, celle du code d’honneur, le Kanun, des Vierges de sang, des vendettas sans fin. Celle où on tue pour un regard, pour un manque de respect à une coutume inconnue. Lorsque Susan et son fils parvienne à poser le pied sur le bateau, un nombre considérable de cadavres jalonne déjà leurs parcours, des haines se sont cristallisées et des traumatismes définitifs installés.

Bien plus loin géographiquement et dans le temps, en 2015, en Irlande, dans le Connemara, Ciara McMurphy, le policière déjà présente dans Connemara Black, celle au passé complexe et au caractère bien trempée, n’est pas au mieux avec ses supérieurs. Elle est à deux doigts de se faire virée, en compagnie de son subordonné Bryan. Jamais foutue de respecter les règles et les procédures, les voilà transformés en agent spéciaux, un titre un peu ronflant pour un placard.

Un corps retrouvé dans une tourbière, puis un autre là, une vraie floraison de printemps de macchabées en quelques jours, vont les mettre sur la piste de Bobby, le fils de Susan, revenu en Irlande après un passé chargé pendant la guerre des Balkans, agrémentés de quelques exploits sanglants et explosifs sur la terre de ses ancêtres dans les rangs de l’armée secrète. Ciara n’est pas seule sur le coup, des agents de services du contre-terrorisme et un envoyé spécial d’Interpol, Markus Noli, traquent également, en apparence du moins, Bobby devenu un tueur sans limite, un psychopathe de compétition.

Entre les solides traditions celtiques, les habitudes de régler les conflits à coups de pétoires irlandaises et le code d’honneur albanais, la situation ne peut que se dégrader assez vite. Ça flingue, égorge, torture à tout-va, et tout le talent de Gérard Coquet est nécessaire pour que l’on ne se perde pas dans les méandres des rancunes d’autrefois et des colères d’aujourd’hui. Les anciennes milices irlandaises n’en ont pas encore tout à fait fini de régler leurs comptes, les rancoeurs habitent encore les différents clans, lâcher trois ou quatre bandits albanais, anciens criminels de guerre, au milieu de la lande, c’est allumer une mèche qui ne peut conduire qu’à une catastrophe.

Ciara et Bryan, en francs-tireurs, auront toutes les peines du monde à tirer le fil des multiples intrigues. Le temps presse, les corps s’accumulent, la folie sanglante gagne en intensité et, comme à l’accoutumée, nul ne veut parler aux flics. On préfère enterrer ses ennemis dans les tourbières que purger le passé une bonne fois pour toute. Quitte à s’allier avec le diable et danser avec lui une sarabande macabre du côté de Galway.

Érudit, d’innombrables légendes celtes et albanaises parsèment le récit, L’aigle des tourbières n’en est pas moins un polar dur, sans pitié pour ses protagonistes, et au rythme étourdissant. Ciara est un magnifique personnages, riche, empli de contradictions et de doutes, superbement animé par l’auteur, dans un environnement propice à toutes les manœuvres sordides. Une région dans laquelle le culte du secret est porté à son paroxysme. Gérard Coquet dévoile des destins singuliers, leur donne chair et densité, sa suite irlandaise est un modèle du genre !

Des plateaux quasi désertiques albanais aux landes tourbeuses d’Irlande, un splendide polar ébouriffant dans lequel folie et tradition dansent une bien macabre chorégraphie.


Notice bio

Gérard Coquet est né le jour anniversaire de la mort de Louis XVI… le 21 janvier 1956. Mais il jure encore qu’il n’y est pour rien. Issu d’une longue lignée de blanchisseurs, il passe son enfance avec sa jumelle à se cacher au milieu des draps séchés au vent. Puis dans un ordre aléatoire se succèdent le collège des Lazaristes, un diplôme d’expert-comptable, la guitare basse et la création de ses premières chansons. D’ailleurs, tout vient sans doute de là, l’écriture… Après la reprise de l’entreprise familiale, il devient juge consulaire avant de créer récemment un cabinet d’architecte.
Premier roman, premier succès, avec le magnifique Connemara Black (Jigal Polar – 2017), Prix du Livre Insulaire 2017, les enquêtes de Ciara McMurphy se poursuivent dans ce nouveau polar.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : Bernard O’Scanaill, Clanad, Whipping Boy, The Altered Hours, Will Millar - Steal Away, Johnny Cash - Galway Bay, The Stars Of Heaven - Speak Slowly, Dr. Strangely Strange - Kip of the Serenes...

The Pogues - Love You ‘Till the End

Cara Dillon - She Moved Trough the Fair

The Celtics Crossroads - Ned of the Hill

The Waterboys - Fisherman’s Blues

That Petrol Emotion – Babble - Instable

The Radiators - Let’s Talk About the Weather


L'AIGLE DES TOURBIÈRES – Gérard Coquet – Éditions Jigal Polar – 279 p. février 2019

photo : Pixabay

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