Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
L’AMITIÉ EST UN CADEAU À SE FAIRE de William Boyle

Chronique Livre : L’AMITIÉ EST UN CADEAU À SE FAIRE de William Boyle sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Veuve d’un célèbre mafioso de Brooklyn, Rena Ruggiero n’apprécie guère les lourdes avances de son voisin octogénaire Enzio qu’elle finit par assommer à coup de cendrier.

Persuadée de l’avoir tué, elle « emprunte » la magnifique Impala du séducteur éconduit pour filer chez sa fille Adrienne, qui lui claque la porte au nez.

En face, une voisine compatissante lui offre l’hospitalité : la pétillante Lacey Wolfstein, ancienne star du porno, est ravie d’avoir un peu de compagnie. Mais l’ambiance se tend quand Richie, l’amant d’Adrienne, tueur de la mafia, débarque avec un joli magot obtenu en massacrant une bande rivale. Et il est suivi de près par Enzio, pas si mort que ça.

Mieux vaut décamper rapidement, d’autant que le clan décimé par Richie n’a pas dit son dernier mot.


L’extrait

« Et le perron aussi. Elle revoit encore Vic gisant là, en ce jour horrible il y a neuf ans. Elle garde un souvenir très précis de la flaque que le sang avait formée sur les marches. Pour peu qu’elle se penche au-dessus du ciment, elle y verra encore quelques taches brunes indélébiles. Pauvre Vic. Il devait être en train de regarder les pigeons sur le toit de l’immeuble en face - Zippo, le propriétaire, guidant son bataillon ailé à l’aide d’un grand drapeau noir. Et c’est là que Little Sal s’est approché, l’arme au poing.
Rena était dans la cuisine, occupée à cuire des côtelettes de veau à la poêle. Elle a entendu le coup de feu, mais elle l’a pris pour un raté d’allumage, ou un gros pétard lancé par des petits crétins. Ce n’est que lorsqu’elle a entendu des hurlements, des sirènes et des crissements de pneus qu’elle est sortie. Quitter la cuisine, longer le couloir, dans ses souvenirs tout ça se déroule au ralenti. Elle ne s’imaginait pas que quelque chose ait pu arriver à Vic. Il était assis là, tranquille, il n’était pas au boulot. La peur avait toujours été présente en elle, mais pas à ce moment-là. Ils s’apprêtaient à écouter la retransmission d’un match de base-ball en mangeant leurs côtelettes. Little Sal était déjà loin lorsqu’elle est arrivée au chevet de Vic.
Rena se revoit penchée au-dessus de lui dans l’ambulance vers l’hôpital, pleurant, étreignant son chapelet. Vic exerçait une profession peu recommandable, mais il avait une voix douce et des yeux sombres et rêveurs. Ses associés l’appelaient Vic le Tendre. Il leur en avait rapporté, de l’argent, aux Brancaccio. Des montagnes de fric. Non, cette histoire n’avait rien à voir avec le boulot, c’était juste un problème avec un petit voyou, un gamin appelé Little Sal qui avait voulu se faire une réputation en dégommant un affranchi. Il avait tué Vic alors qu’il sirotait son expresso, un sachet de fleurs de courge - cadeau de leur voisine Francesca - posé sur la marche à côté de lui.
Tout le monde est au courant pour Vic, son boulot, les circonstances de sa mort, mais personne ne rentre dans les détails avec elle. Personne ne lui demande ce que ça fait de voir votre mari se vider de son sang devant vos yeux. Ou de laver au jet le sang séché sur votre perron juste après avoir enterré le seul homme que vous ayez jamais aimé. Sur le moment, les Brancacccio ont pris soin d’elle, ils ont payé les funérailles, lui ont donné de l’argent, mais personne ne vient plus la voir. Il faut dire qu’elle n’était pas très proche des autres épouses. » (p. 16-17)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Fête des voisins...

Tout ça, c’est la faute au viagra. Et à Enzio. À quatre-vingt ans passés, le voisin de Rena Ruggiero, veuf depuis quinze ans, s’est mis en tête ce matin-là que le jour était venu de parvenir à ses fins : coucher avec la séduisante sexagénaire. Après un banal bouquet de fleurs, à force d’insistance pénible, le vieux filou réussi à l’attirer chez lui. Disons qu’elle accepte un café afin de se débarrasser de l’importun, bien décidée à expédier le biscuit promis et l’expresso pour regagner ses pénates. Hélas, Enzio, prévoyant, a avalé une petite pilule bleue et accueille sa voisine avec un film X sur son immense écran plat.

Hors de question que la belle se dérobe ! À partir de là, les faits s’enchaînent, le ton monte jusqu’à une empoignade à l’issue de laquelle Enzio se retrouve allongé sur le sol, le crâne fracassé par un coup de cendrier, saignant au point que Rena pense l’avoir tué. Réflexe de femme de mafioso, elle s’empare des clés de la splendide Impala de collection du vieillard libidineux et part en cavale chez sa fille Adrienne, avec qui les rapports sont, pour le moins, tendus. Elles ne se sont pas parlé depuis une bonne quinzaine d’années...

La violence ne fait pas partie de l’univers de Rena, même si son époux, Vic le Tendre, exécuteur et capo d’une famille de la mafia newyorkaise, en avait fait son gagne-pain, il n’avait jamais mêlé sa femme à ses affaires. Fervente catholique, Rena, pour ceux qui connaissent les Soprano, correspond idéalement au profil de Carmela, vieillie d’une quinzaine d’année. Façade impeccable de bourgeoise, prompte à s’agenouiller pour un chapelet ou deux, charité et miséricorde pour viatiques, mais n’ayant jamais rechigné à vivre de l’argent sale des meurtres et des différents trafics de Vic. En panique après la scène entre Enzio et elle, s’attendant à tout instant aux hurlements des sirènes de la police, la veuve arrive devant chez Adrienne qui refuse de la laisser entrer, pas plus qu’elle ne l’autorise à serrer deux minutes dans ses bras sa petite-fille Lucia, quinze ans, qu’elle n’a pas vue depuis plus de dix longues années.

Rena trouvera finalement refuge chez une singulière voisine, habitant face à la maison d’Adrienne, Lacey Wolfstein. Ex-star du X, reconvertie un temps dans l’escroquerie auprès de riches et cacochymes touristes en Floride, profitant du magot accumulé à Long Island, Wolfstein a le cœur sur la main, toujours prête à assister son prochain, sa prochaine surtout, elle a tôt fait de prendre Lucia, qui déteste sa mère, et Rena sous son aile. Et elles vont en avoir le plus grand besoin car Enzio, pas aussi mort que Rena ne le pensait, ne va pas tarder à débarquer à la recherche de la prunelle de ses yeux, la Chevrolet. Il sera suivi par un gangster en cavale, ancien amant d’Adrienne venant de dévaliser et d’exterminer un clan mafieux, puis par une ancienne victime de Lacey, et quelques autres imprévus, tous plus dangereux les uns que les autres...

Lucia, Rena et Wolfstein en point de mire de tous ces patibulaires individus, pour de multiples motifs, cherche refuge chez Mo, une ancienne actrice porno, amie et complice de Lacey. La course-poursuite va durer tout au long de ce récit, hilarant, une véritable et délicieuse comédie noire peuplée de formidables personnages, surtout féminins. Les hommes y sont soit psychopathes, soit pitoyables, voire décédés pour ceux qui bénéficient des meilleurs rôles... Accompagnées de Mo, portée sur la bouteille et largement aussi déjantée que sa copine, la grand-mère et la petite-fille vont nouer connaissance, dans la douleur et l’incompréhension mutuelle, alors que leurs deux complices de fugue accumulent les initiatives afin d’échapper à leurs poursuivants. Ça flingue à tout-va, un simple marteau devient un instrument terrifiant, les morts se multiplient dans une sorte de happening loufoque et jubilatoire.

Malgré les dangers et les frissons, le suspense et les coups du sort qui attendent les quatre fugueuses, on ne cesse de rire du début à la fin, tout en suivant l’évolution des sentiments entre Rena et Lucia, ou les aventures passées d’anciennes combattantes du porno de Mo et Wolfstein. Ce roman est un pur moment de plaisir, ce qui n’est pas si courant en ce moment, superbement écrit et traduit, et, sous la caricature, le comique évident, la tendresse n’est jamais loin et transparaît dans biens des scènes de ce road-trip réjouissant !

Une grand-mère, sa petite-fille et deux ex-stars du X en cavale, la mafia aux trousses, une comédie noire hilarante et touchante totalement réussie.


Notice bio

William Boyle est né et a grandi dans le quartier de Gravesend, à Brooklyn, où il a exercé le métier de disquaire spécialisé dans le rock américain indépendant. Il vit aujourd'hui à Oxford, dans le Mississippi. Dès la publication de son premier roman, Gravesend (Rivages/noir, 2016), il est repéré comme une étoile montante du roman noir américain. Livre après livre, il tisse la chronique de Gravesend et de ses habitants "aux vies minuscules vécues sur la corde raide".


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Mariah Carey - The Emancipation of Mimi - It’s Like That, Mary J. Blidge - The Breakthrough, Rhiannon, You Can’t Always Get What You Want, Bobby Darin - Mack the Knife, Jimi Hendrix - Red House, Iron Maiden - Wasted Years, Motörhead - Aces of Spades, Bobby Vinton - Roses Are Red, Bruce Springsteen...

Stevie Nicks - Edge of Seventeen

Destiny's Child - Bootylicious

Peggy Lee - I’m a Woman

Chi Coltrane - Thunder and Lightning

Dio - Rainbow In The Dark

Lou Reed - Dirty Boulevard


L’AMITIÉ EST UN CADEAU À SE FAIRE - William Boyle - Éditions Gallmeister - 375 p. juin 2020
Traduit de l’américain par Simon Baril

photo : Michael Gaida pour Pixabay

Chronique Livre : CHICAGO BLUES de Killian Day Chronique Livre : LE SÉMINAIRE DES ASSASSINS de Petros Markaris Chronique Livre : L’AFFAIRE N’GUSTRO de Jean-Patrick Manchette