Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'AMOUR DES LOVING de Gilles Biassette

Chronique Livre : L'AMOUR DES LOVING de Gilles Biassette sur Quatre Sans Quatre

 Photo : Martin Luther King lors d'une manifestation contre la guerre du Vietnam 1967 (Wikipédia)


L'extrait

« Une fois James Vincent Pugliese rendu à la liberté vint l'heure de Richard er de Mildred. Une affaire rondement menée : l'avocat expliqua en effet que les jeunes époux reconnaissaient les faits, et donc leur culpabilité. Le juge pouvait dès lors rendre son verdict. Un verdict lourd, pour un crime grave aux yeux de la loi de Virginie, et du juge. Sans trembler, Leon M. Bazile condamna le jeune couple à un an de prison, conformément aux textes en vigueur. Car si la loi interdisait les mariages mixtes dans l'État de Virginie, comme Raymond l'avait appris à Richard, elle punissait également, et avec la même sévérité, les couples ayant quitté les frontières le temps d'une cérémonie. Pour le magistrat dans sa robe noire comme la nuit, cette loi était bonne et juste. Comme à l'accoutumée, Dieu était pris à témoin.
Dieu Tout-Puissant a créé les races blanches, noire, jaune, malaise et rouge, et les a placées sur des continents séparés, lança le juge du haut de sa tribune. Le fait qu'il a séparé les races montre qu'il n'avait pas pour intention qu'elles se mélangent. »


Le pitch

2008, Barack Obama vient juste d'être élu président. Le jeune journaliste de l'Alexandria Chronicle, John Bouvier, doit rencontrer l'ancien homme fort de Virginie Harry Connors. Étoile montante républicaine des années cinquante, il était même question qu'il se présente à la présidentielle. Gouverneur puis sénateur, Connors a pesé de tout son poids pour empêcher la fin de la ségrégation dans le sud même alors que les droits civiques étaient enfin reconnus aux afro-américains.

En fouillant le passé, John Bouvier découvre la triste histoire de Richard et Mildred Loving persécutés pour le seul crime de s'être mariés à Washington en 1958 et les sombres secrets du vieux politicien. Richard est blanc, Mildred est métisse, le délit est constitué même si la démarche est tout à fait légale dans les autres états du pays. De jeunes avocats travaillant pour le mouvement des droits civiques vont tout mettre en œuvre pour casser le jugement mais il faudra compter sur les basses manœuvres du sénateur pour le défendre.

Harry Connors, très âgé, sent qu'il n'en a plus pour longtemps et dévoile peu à peu ses véritables intentions. Son obstination à gâcher la vie des Loving va s'inscrire dans une forme de logique d'une hypocrisie absolue, l'avidité du pouvoir et la justification de l'obscurantisme le plus rance...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Seul crime commis : s'être mariés...

Loin de la biographie détaillée et militante, l'astuce de l'auteur tient au fait de raconter petit à petit l'histoire des Loving au travers les mémoires du vieux sénateur et permet de parcourir l'ensemble du contexte politique de la Virginie de l'époque et les forces et contradictions en présence et de nous livrer une vision de l'Amérique aujourd'hui avec la vie de John Bouvier, ses amours recomposés, l'élection de Barack Obama, deux univers intriqués, coexistants dans une même pays.

Pourquoi s'être autant acharné sur ce couple ? Ces deux-là voulaient juste suivre le cours normal de leur vie amoureuse et se marier sans ostentation ni provocation, discrètement. Insupportable pour les tenants de la ségrégation et Connors va tout faire pour leurs mettre des bâtons dans les roues. Les lourds secrets vont peu à peu apparaître, hypocrisie, mauvaise foi, calculs minables, le bien commun a toujours eu le dos large...et les intérêts particuliers bien souvent tenus d'idéologie parée des arours du bien commun.

Le calvaire des Loving est symptomatique d'une tranche peu reluisante de l'histoire des États-Unis. Presque une histoire de fou, incroyable, insensée, même si, malheureusement nous savons que Gilles Biassete l'a tiré de la sordide réalité d'une époque et d'un état qui n'a pas renoncé du tout à la ségrégation raciale alors que la nation en a, légalement du moins, terminé avec cette verrue. Même au soir de son existence, aucun remord ne pèse sur le vieux politicien mais Biassette réussit le tour de force de le rendre diablement humain, fragile, son écriture ne juge pas, elle narre, elle nous emmène dans le fil du temps.

De 1958 à 2008, cinquante ans mais deux réalités pour un même pays...

À l'heure où des courants obscurantistes et des idéologies archaïques et rances traversent notre propre pays, la relecture de cette honte américaine est salutaire pour ceux qui seraient tentés de basculer dans le sordide communautarisme, le racisme, le rejet et la sclérose culturelle et cultuelle. D'autant que ce roman est fort agréablement écrit, il intrique habilement petite et grande histoire, anecdotes réelles et personnages imaginaires. Il peut de plus être lu par un large public et faire découvrir que ces insanités ne datent pas de temps si anciens et qu'il faut prendre garde à un retour toujours possible de la sottise commune servant la soupe à quelques uns.


Notice bio

Gilles Biassette est journaliste et spécialiste de la politique américaine au journal La Croix. Il a déjà couvert trois campagnes présidentielles aux États-Unis 2004, 2008 et 2012. Sa série de reportages, intitulée Les Couleurs de l'Amérique, lui a valu le prix Louis Hachette pour la presse écrite. Il est également co-auteur de Travailler plus pour gagner moins : la menace Wal-Mart (Buchet-Chastel, 2008). Son dernier livre Où va l'Amérique ? De Wall Street à Main Street (Éditions Baker Street) a été nominé pour quatre prix littéraires.


La musique du livre

La période évoquée étant particulièrement riche, il y a tout naturellement pas mal de musiques et de styles apparaissant au fur te à mesure des événements.

Richard et Mildred Loving entendent Twilight Time des Platters en voiture alors qu'ils se rendent à la cérémonie de mariage qui va les conduire à la prison et à l'exil.

Goddam Mississippi de Nina Simone, entendu par John Bouvier alors que Washington fête la victoire de Barack Obama, et plus loin dans le livre, il écoute Paris-Texas de Ry Cooder alors qu'il vient de raccompagner sa compagne Kate.

Mildred, Richard et des amis sont présents à la grande manifestation de 1963 à Washington pour les droits civiques et le discours de Martin Luther King, Mahalia Jackson y chante How I Got Over.

L'AMOUR DES LOVING – Gilles Biassette – Éditions Baker Street – 327 p. mai 2015

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