Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L’APICULTEUR D’ALEP de Christy Lefteri

Chronique Livre : L’APICULTEUR D’ALEP de Christy Lefteri sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

Nuri est apiculteur, sa femme, Afra, est artiste. Ils vivent tous deux avec leur jeune fils, Sami, dans la magnifique ville d'Alep, en Syrie. La guerre éclate et ravage tout, jusqu’aux précieuses ruches de Nuri. Et l'inimaginable se produit. Afra ne veut plus bouger de sa chambre. Pourtant, ils n’ont pas le choix et Nuri déploie des trésors d’affection pour la convaincre de partir.

Fous de douleur, impuissants, ils entament alors un long périple où ils devront apprendre à faire le deuil de tout ce qu'ils ont aimé. Et apprendre à se retrouver, peut-être, à la fin du voyage, dans un Londres où les attendent des êtres proches. Pour reconstruire les ruches et leur vie.


L’extrait

« J’ai peur des yeux de ma femme. Rien n’en sort, rien n’y entre. Ce sont des pierres, des pierres grises, des pierres marines. Regardez-la. Regardez-la, assise au bord du lit, qui fait rouler la bille de Mohammed entre ses doigts, sa chemise de nuit par terre. Elle attend que je m’occupe d’elle. Mais je prends mon temps pour enfiler mon maillot de corps et mon pantalon, car je suis las de l’habiller. Voyez les plis de son ventre couleur de miel du désert, la peau plus sombre dans les creux, les fines, fines lignes argentées sur ses seins, et les petites coupures au bout de ses doigts, dont les crêtes et les sillons étaient autrefois tachés de peinture bleue, jaune ou rouge. En ce temps-là, son rire était d’or. On le voyait autant qu’on l’entendait. Regardez-la, car je crois qu’elle est en train de disparaître.
– J’ai fait des rêves éparpillés, cette nuit, dit-elle. Il y en avait plein la chambre. Ses yeux fixent un point juste à ma gauche. J’ai la nausée.
– Comment ça, éparpillés ?
– Ils étaient brisés. Il y en avait de partout. Et je ne savais pas si je dormais ou non. Il y en avait tant, c’était comme un essaim de rêves, comme si la pièce était envahie d’abeilles. Je suffoquais. Je me suis réveillée et j’ai pensé : par pitié, faites que je ne souffre pas de la faim. Je la dévisage, déconcerté. Toujours aucune expression. Je ne lui avoue pas que moi, je ne rêve plus que de meurtre. Les mêmes images, encore et encore : je suis seul avec l’homme, je tiens la batte et ma main saigne. Les autres ne sont pas là. Il gît par terre sous les arbres et il me dit quelque chose que je n’entends pas.
– J’ai mal, ajoute-t-elle.
– Où ?
– Derrière les yeux. Une douleur aiguë.
Je m’agenouille devant elle et plonge mon regard dans le sien. Le vide à l’intérieur me terrifie. Je sors mon portable et braque la torche sur ses pupilles. Elles se contractent.
– Tu vois quelque chose ?
– Rien.
– Pas même une ombre, un changement de lumière ou de couleur ?
– Que du noir.
Je range le téléphone dans ma poche et m’écarte. C’est pire depuis que nous sommes ici. Son âme s’évapore.
– Est-ce que tu vas m’emmener chez le docteur ? Je n’en peux plus.
– Bien sûr. Bientôt.
– Quand ?
– Dès que nous aurons les papiers. » (p. 9-10)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Afra ne voit plus ce qui est, Nuri voit ce qui n’est plus.

Nuri et Afra sont arrivés en Angleterre. Ils attendent leurs papiers, font le point après un périple difficile. Pourtant pas autant que d’autres qui n’en verront jamais le bout, avalés par la mer et recrachés sur le sable aux pieds de rentiers qui se pinceront le nez en les maudissant de gâcher le paysage, ou ceux qui ont été violé.e.s, frappé.e.s, vendu.e.s comme esclaves, abattu.e.s par des brigands, floué.e.s par des passeurs. Nuri et Afra ont de l’argent, et, si leur voyage depuis Alep ne fut pas une promenade de santé - leur vie a été plusieurs fois en danger, ils ont assisté à des drames abominables qui se sont ajoutés aux multiples traumatismes inimaginables accumulés en Syrie – ils ont tout de même bénéficiés de conditions quelque peu privilégiées.

« La dernière fois que j’avais vu la rivière, elle charriait des ordures. Au cours de l’hiver, on en tira plusieurs cadavres d’hommes et de jeunes gens. Les mains liées, une balle dans le crâne. »

Ils attendent un visa. Ils attendent de savoir s’il leur faudra repartir là-bas, où ils n’ont plus rien, s’ils risquent d’être remis entre les mains des assassins qui sévissent sur cette terre qu’ils ont tant aimée. Nuri se perd dans les démarches administratives, nécessaires mais si complexes, afin d’obtenir un rendez-vous avec un ophtalmologiste, que les yeux d’Afra soient enfin examinés. Aucune blessure apparente, pourtant le fait est là : elle est aveugle. Même si parfois son mari a l’impression qu’elle voir trop bien et comprend mieux que lui combien lui-même est atteint par tout ce qu’ils ont vécu.

Nuri possédait des ruches, une société prospère qu’il gérait en compagnie de son cousin, Mustafa, qui lui avait enseigné tout ce qu’il y avait à savoir sur les abeilles et les trésors qu’elles emmagasinaient dans leurs ruches : le nectar des fleurs et les rayons du soleil du désert. Les deux cousins avaient ouvert un magasin, les commandes affluaient, jusqu’au début de la guerre, jusqu’à ce que l’horreur devienne quotidienne, jusqu’à ce que la mort et les ruines prennent toute la place.

Mustafa, le premier envoya son épouse, Dahab, et sa fille, Aya, en Angleterre, en éclaireuses, afin de les y attendre, avant de partir à son tour. Nuri et sa famille devait suivre. Mais voilà, la bombe était tombée dans leur jardin, elle avait tué leur fils unique Sami. Le petit mort était leur univers, leur étoile, tout ce qui reste n’est au mieux qu’absurde et sans intérêt.

Depuis l’explosion, Afra, peintre de grand talent, est aveugle et ne veut plus sortir. Elle ne veut plus rien savoir du dehors qui lui a ravi son fils. Nuri devra puiser des trésors d’amour et de patience pour parvenir à la convaincre de le suivre dans son périlleux voyage. Avant la guerre, le succès commençait à venir, on parlait d’exposer ses toiles, elle en vendait, Afra était la joie de vivre, la sensibilité à fleur de peau…

« Mais c’était son rire que je préférais. Elle riait comme si la mort n’existait pas. »

Le mari va guider sa femme à travers la Turquie et la Grèce surchargées de migrants, de sales types prêts à tout pour une liasse de billets. De pauvres gens ballotés par les fausses nouvelles, les propositions alléchantes, trop belles pour être vraies. Le fantôme de Sami les accompagne à chaque instant, que vaut une promesse de bonheur futur lorsqu’on a perdu son avenir ?

« « Quand on appartient à quelqu’un qui n’est plus là, qui est-on ? » »

Depuis son refuge anglais, Nuri raconte. Il n’élude rien, se déleste de son histoire comme on jette un sac trop plein et, peu à peu, découvre, noyé sous la nostalgie, sa douleur infinie et son amour absolu pour Afra qu’il ne sait plus partager avec elle. Durant toute la route, il explique à Afra, la guide et se débat, seul, avec ses propres angoisses, son deuil impossible. Comment ne pas voir dans cet étrange duo de voyageurs une image frappante de La parabole des aveugles ? Et s’ils ne tombent pas dans le fossé, ils le doivent sans aucun doute à la force de leur amour et à des capacités de résiliences extraordinaires.

Pas à pas, avec Nuri et Afra, le lecteur effectue la migration, dans toute sa lente progression, accompagne la souffrance, traînant lui aussi l’horreur d’hier pour cheminer vers l’incertitude de demain, vers le rejet des pays submergés par les vagues migratoires, délaissés par leurs « partenaires » du nord brandissant des accords iniques en guise de bonne conscience. Il fait la connaissance de Farida, l’Afghane, de Nadim, le musicien de Kaboul, du vieux Marocain, empathique et malin, de Diomande l’Africain qui ne comprend pas que l’histoire de son pays, celle qui a justifié sa fuite, n’intéresse pas ceux qui peuvent lui donner un visa, des fonctionnaires n’admettant pas que sa propre vie ne peut s’expliquer sans en connaître le contexte géopolitique. Ce même lecteur assiste aux entretiens avec Lucy Fisher, l’assistante sociale qui prépare Nuri à l’entretien crucial qui décidera de leur sort, et à tout le reste de leur quotidien qui fera que jamais plus les migrants ne seront pour lui des corps anonymes venant s’échouer sur les plages de la Méditerranée à l’heure où il se met à table pour dîner.

L’apiculteur d’Alep est un magnifique roman, tout en subtilité et en humanité. Christy Leftery donne un visage au drame de l’exil, une âme et une histoire à ces malheureux persécutés depuis bien avant leur départ, jusqu’à bien après leur arrivée dans ce qui ne peut être nommé un refuge. Pas d’angélisme, elle nomme les salauds quels qu’ils soient, ne se permet aucune généralité ni leçon de morale, elle dit, c’est bien plus efficace.

« Si Istanbul incarnait l’attente, Athènes était le lieu de la stagnation résignée. »

Son expérience en tant que bénévole dans des camps de réfugiés transparaît, bien évidemment, on sent le vécu, le détail qui ne peut être inventé, cela n’enlève rien à son talent de conteuse et sa capacité à nous faire partager les émotions de ses personnages, la poésie et la beauté des paysages syriens avant le conflit, ou les embuches du si long et périlleux chemin. Elle parle si bien du terrible désœuvrement des réfugiés en attente d’un plan, d’un espoir, de la misère et de la prostitution dans des villes de fortune bâties dans des parcs ou des terrains vagues…

« « C’est l’endroit où les gens meurent lentement au-dedans. Un par un, ils meurent. » »

Dans ce très beau texte, il y a l’indicible, l’atroce, la veulerie, la folie des hommes, pourtant il y a également l’amour, l’espoir, la foi en l’autre, la solidarité et l’assistance qu’apportent certains aux plus démunis, tout ce qui fait d’une histoire de la littérature essentielle. Et puis, enfin, peut-être la résilience pour quelques-uns, s’il n’est pas trop tard.

Un grand et beau roman, très émouvant, le parcours de réfugiés syriens, leurs drames, leurs espoirs, la terrible réalité de dizaines de milliers d’êtres humains vue à travers l’histoire d’un couple.


Notice bio

Christy Lefteri est née à Londres de parents chypriotes. Elle anime un atelier d’écriture à l’université Brunel. L’Apiculteur d’Alep, son deuxième roman, lui a été inspiré par son travail de bénévole dans un camp de migrants à Athènes.


L’APICULTEUR D’ALEP – Christy Lefteri – Éditions du Seuil – 314 p. mars 2020
Traduit de l’anglais par Karine Lalechère

photo : Capri23auto pour Pixabay

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