Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'ARBRE AUX FÉES de B. Michael Radburn

Chronique Livre : L'ARBRE AUX FÉES de B. Michael Radburn sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Taylor Bridges, un ranger australien, est hanté par la disparition de sa fille Claire, huit ans. Son couple a volé en éclats et, pour cesser de ruminer son chagrin, il demande sa mutation en Tasmanie.

Dès son arrivée dans la petite bourgade de Glorys Crossing, Drew, une fillette du même âge que Claire, disparaît également. Taylor y voit une coïncidence avec son propre malheur et mène une enquête au sein d’une population pour le moins hostile.

Une initiative qui déplaît à O’Brien, le chef de la police locale. Taylor, convaincu que Drew est vivante, poursuit ses investigations et apprend que d’autres petites filles ont disparu avant elle.

Avec l’aide de Grady, un inspecteur du continent envoyé sur place, Taylor découvre une île aux secrets bien gardés…


L'extrait

« Taylor s'écarta de la fenêtre. Il avait hâte que la lumière de l'aube apparaisse et que la chaleur du soleil touche son visage. Après tout, seule la promesse du jour rendait les nuits supportables. Sa cheville lui faisait mal ; il se l'était tordue en marchant dans son sommeil un peu plus tôt. Ses crises de somnambulisme devenaient de plus en plus fréquentes ; ses déambulations, de plus en plus longues, l'emmenaient de plus en plus loin et le laissaient un peu plus épuisé chaque jour.
Dans es rêves, il cherchait toujours Claire. Elle portait la même parka rouge que le jour où elle avait disparu dans la neige. Lorsqu'il fermait les yeux, Taylor revoyait sa silhouette écarlate découpée sur les collines blanches, s'éloignant de lui sans rien laisser d'autre que des traces dans la neige et la chaleur d'un baiser sur sa joue froide. L'abandonnant pour toujours.
Il avait besoin de parler.
Au lieu de ça, il pleura.
Très agité, il fit le tour du cottage en allumant outes les lampes. Il s'assit, se leva, marcha de long en large tandis que ses larmes refroidissaient sur son visage. Lorsqu'il se fut ressaisi, il retourna dans sa chambre et prit le téléphone près du lit pour composer le numéro de Maggie. Inutile d'essayer avec son portable : il n'y avait pas de réseau dans la vallée. Pour capter, il fallait monter dans les hauteurs ou s'éloigner le long de l'autoroute. Mais Taylor appréciait l'isolement que cela offrait, une façon de se protéger contre les appels malvenus. Quand le téléphone sonnait au cottage, c'était soir Parcs & Nature qui vérifiait si tout allait bien, soit l'une des rares personnes à qui il avait donner le numéro. Maggie, par exemple.
Le téléphone était un vieux modèle en bakélite noire des années cinquante, avec un cadran aux chiffres presque effacés et un combiné qui sentait le tabac froid. Tout dans ce cottage était ancien, et une odeur de renfermé planait sur le moindre recoin. Taylor se demandait quelles odeurs et quelles textures resteraient de lui après son départ. Il en laisserait que des traces minimales, avec son passé enfermé dans les cartons de la chambre d'amis qu'il ne déballerait probablement jamais. » (p. 15-16-17)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'arbre aux fées est un roman qui a tout pour vous mettre la tête à l'envers. Déjà parce que l'action se situe en Australie, sur une petite île de Tasmanie plus précisément, ensuite, malgré le tragique de l'intrigue, parce qu'une large part d'onirisme, et parfois de poésie, imprègne ce récit. Le lieu tout d'abord : un petit morceau de terre, dernière terre habitée avant le désert glacé de l'Antarctique. Une terre qui rétrécie à vue d'oeil, particulièrement la minuscule ville de Glory Crossing, car un lac artificiel, en phase de remplissage, est appelé à la submerger. Ancienne cité minière, fer, zinc, cuivre, aujourd'hui abandonnée par les entreprises, elle se voit grignoter par les flots qui, peu à peu, engloutissent prairies, maisons, arrivent au cimetière où reposent ceux qui ont fait son histoire. L'hiver arrive, il fait très froid et le ranger Taylor Bridges traîne son immense chagrin en surveillant le parc naturel. Bientôt, il n'y aura plus que lui. Lui et ses souvenirs, celui de sa fille, Claire, qui a disparu voici un an tout juste et qui le hante. Il a quitté son épouse, Maggie, qu'il aime encore, parce qu'il était devenu invivable à ruminer toute la journée et toutes les nuits les circonstances du drame.

Un soir, alors qu'il termine sa ronde autour du lac, il repère une gamine, Drew Chapman, huit ans tout au plus, même âge que sa fille, attendant dans un endroit isolé. On lui a dit qu'il suffisait de patienter près du vieux poivrier pour apercevoir des fées en sortant, et ainsi de pouvoir les capturer. Taylor ramène la fillette chez elle, puis passe une de ses mauvaises nuits habituelles. À l'aube, il se réveille hors de chez lui, la cheville endommagée. Depuis la tragédie, il présente des épisodes de somnambulisme de plus en plus importants. Son réveil est également le début d'un autre cauchemar, la petite Drew a disparu, sa mère ne l'a pas trouvée dans sa chambre ce matin. Garret O'Brien, le chef de la police de Glory Crossing s'intéresse à lui un moment, il est le dernier étranger à avoir été en contact avec Drew.

Taylor est au supplice : qu'a-t-il fait pendant sa déambulation nocturne ? Et s'il était pour quelque chose dans la disparition de la gamine ? Un an, jour pour jour, après celle de Claire, le coup est terrible pour lui qui est venue volontairement se perdre sur de caillou se noyant peu à peu, l'eau avalant la mémoire des humains, effaçant leurs empreintes de la surface de la terre...

O'Brien organise des battues, les villageois s'épuisent à parcourir les collines et les abords de la rivière en train de les engloutir. Rien à faire, la petite demeure introuvable. Il est bientôt rejoint par Grady, un inspecteur du continent, et toute sa technologie, qui va prendre le dossier en main, un regard extérieur qui déplaît également à O'Brien, mais rassure Bridges, les deux hommes coopéèrent tant bien que mal, solidarité d'étrangers...

Taylor se lance alors dans une enquête parallèle, ce qui fait grogner le flic officiel. Peu lui importe, il doit trouver ce qu'il a pu faire, mettre la main sur Drew, en sauver une au moins, puisqu'il n'a pas su protéger sa fille. Il va alors croiser une galerie de personnages fascinants, de Thomas Leon, alias Le Bibliothécaire, vivant dans un capharnaüm incroyable d'archives contenant toute l'histoire de l'île, à Joe, le vieux traqueur de thylacine (le tigre de Tasmanie), espèce déclarée éteinte mais qu'il affirme avoir encore vue rôder dans les bois, ou Rory, le fils de Leon, ancien soldat de la guerre du Vietnam, revenu totalement détruit de la boucherie impérialiste...

Ce roman est beau et aussi profond que le lac artificiel submergeant Glory Crossing (Quel nom!). Tout y est allégories et images, symboles et métaphores. Il y a l'intrigue policière, certes, son suspense, ses fausses pistes, ses coups de théâtre (nombreux), mais surtout l'ambiance délétère de ce village qui meurt, des cercueils surgissant de la terre du cimetière rendue meuble par les infiltrations, comme si les morts voulaient se montrer une dernière fois, ne pas abandonner la place pour laquelle ils ont tant souffert à creuser les mines, ou révéler enfin les mystères enfouis... La petite Claire semble guider son père, les tombes s'ouvrent, la frontière entre la vie et la mort semble plus perméable qu'ailleurs à Glory Crossing...

D'autres disparitions, bien plus anciennes, sont constatées, jamais reliées entre elles, d'autres gamines pour qui Taylor va se battre, cherchant, sinon une rédemption, au moins un peu de paix pour son âme tourmentée. Une raison de rejoindre Maggie, sur la terre ferme, une façon de pouvoir se présenter face à elle qui l'attend avec le sentiment d'être allé au bout de ce qui était possible.

Point de communauté sur cette île du bout du monde, chacun vit dans un univers parallèle au sein duquel il poursuit ses propres obsessions, tisse sa propre réalité à partir de fils de rêves, d'hallucinations et de cauchemars, réalisant plus un patchwork qu'un projet commun, ce qui explique peut-être sa disparition prochaine. À moins que le ranger Taylor, étranger au passé du lieu, ne parvienne, à force d'amour pour sa fille, pour Maggie également, à éclairer les ténèbres l'entourant...

Une ambiance de thriller pour ce conte de fées, subtil et puissant, un cauchemar à huis-clos aux portes de l'Antarctique...


Notice bio

B. Michael Radburn est australien. Quand il n’écrit pas, il joue de la guitare, du banjo, de l’harmonica ou sillonne sa région en Harley Davidson. Il est l’auteur de plus de 80 nouvelles et a fondé la maison d’édition Dark Press Publications. L’Arbre aux fées est le premier volet d’une série portée par son formidable personnage, le ranger Taylor Bridges.


La musique du livre

Chris Isaak - Forever Blue


L'ARBRE AUX FÉES – B. Michael Radburn – Éditions Seuil – collection Cadre Noir – 315 p. septembre 2019
Traduit de l'anglais (Australie) par Isabelle Troin.

photo : Thylacines - Wikipédia

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