Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L’ART DE MOURIR de Ambrose Parry

Chronique Livre : L’ART DE MOURIR de Ambrose Parry sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Après un an de voyage à travers l'Europe, Will Raven rejoint la maison du Dr Simpson comme assistant.

Entre-temps, Sarah Fisher, l'ancienne femme de chambre dont Will est toujours amoureux, a épousé le Dr Banks, un homme charmant aux idées progressistes.

Également nouveau venu, Quinton, secrétaire du Dr Simpson, un homme austère et très rigide, est chargé de trouver le coupable des vols qui interviennent dans la maison.

Alors que Sarah et Will reprennent leur collaboration, ils se lancent à la recherche de Mary Dempster, une infirmière à l'excellente réputation, mais dont les patients meurent les uns après les autres.


L’extrait

« Il sentait du sang tiède sur son visage. Il en voyait également sur des surfaces métalliques, sur du tissu, sur les murs et sur le sol, mais l’essentiel était que son cœur en pompait encore.
Will Raven reprit son souffle et retrouva son calme. Des bruits de pas claquaient sur les dalles, derniers échos - légèrement étouffés par le coup de feu qui résonnait encore à ses oreilles - de ses agresseurs disparus dans l’obscurité du passage sinueux. Des parfums sucrés flottaient dans l’air, portés par la brise depuis une boulangerie où l’on préparait les pâtisseries qui seraient vendues au cours de la matinée. La nuit était si douce que, ravi, il avait baissé sa garde. Jamais il n’aurait déambulé dans la pénombre avec une telle nonchalance à Édimbourg, où, même durant ses pires soirées de beuverie, il était toujours resté sur le qui-vive, prêt à réagir face à ce qui risquait de surgir à chaque coin de rue. Ici, en Prusse, il évoluait dans un pays si différent du sien qu’il avait relâché sa vigilance.
Ils avaient été agressés alors qu’ils descendaient Königstrasse, une large avenue qui, enjambant la Spree, reliait Alexanderplatz au Königliche Schloss. Ce château érigé en pleine ville avait rappelé à Raven, dès l’instant où il avait posé le regard dessus, d’où il venait, et souligné avec brutalité la distance qui le séparait de son pays natal. On imaginait difficilement contraste plus frappant entre ce bâtiment, avec sa saisissante coupole verte et sa géométrie rigide, et la sinistre caserne qui se dressait au sommet du volcan éteint, au bout de High Street, chez lui. Toutefois, les plus larges artères étaient ici également croisées par des ruelles sombres et étroites dans lesquelles rôdaient les mêmes créatures que partout ailleurs dans le monde.
Surgis des ombres dans lesquelles ils étaient tapis, trois individus masqués s’étaient jetés sur eux, puis l’un d’eux avait réclamé leur argent. Malgré son allemand marqué d’un étrange accent, son ordre était limpide. Or l’un de ses complices avait à l’évidence estimé qu’il leur serait plus facile de faire les poches de cadavres. Un pistolet avait été dégainé, après quoi tout s’était brouillé.
Le destin avait pris un virage à angle droit sous la forme d’un coup de couteau. Rares étaient les chirurgiens en mesure de se vanter d’un tel résultat. Cette pensée l’effleura brièvement, le temps d’un instant de soulagement, avant qu’il ne soit submergé par une terreur nouvelle : il paierait cher le fait d’avoir triché avec son destin. » (p. 13-14)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Un peu plus d’un an après ses précédentes aventures, décrites dans Le Cœur et la chair, Will Raven est donc de retour à Édimbourg, et est devenu l’assistant du Dr Simpson, le plus fameux obstétricien de la ville. Une année au cours de laquelle le jeune médecin a parcouru l’Europe afin de se perfectionner, et durant laquelle il a tenté d’oublier Sarah Fisher, la femme de chambre des Simpson qu’il avait refusé d’épouser malgré l’amour qu’ils se portaient réciproquement. Ambitieux, Will pensait qu’une union avec une domestique ruinerait sa réputation et nuirait à sa carrière. On ne plaisantait pas avec les convenances en ce milieu du dix-neuvième siècle en Écosse... Son périple formateur s’est achevé dans la précipitation, par une fuite même, devant d’éventuelles poursuites de la police prussienne. Alors que Will se promenait en compagnie d’amis, le groupe a été victime d’une agression et Raven a tué l’un des voyous dans une situation des plus confuse. Il ne s’est pas attardé afin de savoir s’il était soupçonné et a plié bagages dès le lendemain.

Première déconvenue pour le médecin : Sarah n’habite plus chez le Dr Simpson. Elle a épousé un autre praticien, le Dr Banks, mais continue toutefois d’intervenir au cabinet dans un rôle, mal défini, d’assistante. Sarah a toujours été frustrée de ne pouvoir suivre des études de médecine, une chose tout à fait impossible pour une femme, malgré son intelligence vive et ses nombreuses lectures, piochées dans la bibliothèque de son employeur. Le mariage de Sarah n’empêche pas Will et elle de reprendre leur collaboration, surtout lorsqu’il s’agit de venir en aide au Dr Simpson qui est en proie à une campagne de calomnies, menée par des confrères jaloux de sa réussite, et mécontents de sa sale manie de ne pas faire payer ses patientes indigentes.

La mort d’une de ses clientes, elle-même épouse d’un médecin, suffit à faire courir les bruits les plus malveillants, Raven et Sarah commencent, malgré les recommandations de leur employeur qui ne souhaite pas qu’ils se mêlent de cette histoire, à enquêter et découvrent toutes une série de décès multiples dans des familles ayant employé Mary Demspter, une infirmière envoyée par un certain Dr Fowler. Les deux amis ne chôment pas, entre leurs investigations, le travail chez Simpson, le mari de Sarah qui est au plus mal, victime d’un cancer de la langue, et le truand Flint qui n’a pas renoncé à utiliser Will pour ses sombres plans, ils courent du matin au soir.

Un malheur n’arrivant jamais seul, le Dr Simpson a dû engager un secrétaire, un certain Quinton, afin de découvrir l’origine de disparition d’argent à son domicile. Un individu austère, peu sympathique, tatillon, qui va très rapidement horripiler Raven en surveillant en permanence tout ce que celui-ci prélève dans les réserves en médicaments et produits du cabinet.

En plus de l’intrigue de l’empoisonneuse, insaisissable, difficile à coincer avec les piètres moyens du moment, ce thriller captive en nous plongeant dans le bouillonnement inventif de l’époque en matière médicale. On assiste aux divers essais, prometteurs, du chloroforme, bientôt mis à toutes les sauces, avec plus ou moins de réussite, et pas uniquement en anesthésie, les truands s’intéressent aussi à ses propriétés. Et puis il y a cet amour impossible entre Sarah et Will qui n’en finit pas de regretter d’avoir pris la mauvaise décision un an plus tôt, et se reprend à espérer en voyant le pauvre Dr Banks décliner, malgré toute l’amitié qu’il lui porte.

Édimbourg, la riche, figée dans ses codes moraux et sociaux rigides, et la pauvre, abandonnée de tous, exceptés de Simpson et de ses employés, demeure un personnage central du roman, tout autant que la misérable condition des femmes, reléguées aux tâches les plus ingrates sans espoir de pouvoir un jour exprimer quelque talent que ce soit, et sujettes à mourir jeunes de fièvre puerpérale ou de la plus banale complication lors d’un accouchement. La rébellion de Sarah, sa formidable énergie, forte des encouragements de son époux, de Will ou de Simpson, peine toutefois à déboucher sur quoi que ce soit de concret, les universités étant fermées aux femmes.

Certes mené en carrosse ou au pas, L’Art de mourir n’en est pas moins vif, nerveux, pas une page sans un fait nouveau, une surprenante révélation, une déconvenue ou l’intervention de la bande de l’ignoble Flint. La poursuite frénétique de l’infirmière tueuse, habile à camoufler ses traces et à se dissimuler, entraîne Will et Sarah dans une quête délicate, un chemin parsemé de morts douteuses, de médecins incompétents ou sournois, préoccupés qu’ils sont par le sort de Banks et les ragots répandus à propos du Dr Simpson. Les auteurs parviennent à nous faire partager le désarroi impuissant de Raven face à des pathologies aujourd’hui presque bénignes, les tâtonnements apeurés des chirurgiens dont les patientes succombent faute d’antibiotiques ou de connaissances de leurs praticiens, ou leurs renoncements devant ce qu’ils considèrent comme d’ultimes frontières comme la simple ouverture d’un abdomen. Bref un récit aussi passionnant que le premier volet de la série, tant sur le plan des intrigues mêlées, et tortueuses à souhait, que sur celui de l’histoire médicale.

Un excellent thriller médical et historique, féministe, une infirmière empoisonneuse à Édimbourg en 1850, une enquête complexe, mêlée à une page passionnante des progrès de la médecine.


Notice bio

Sous le pseudonyme d’Ambrose Parry, se cache un couple d’Ecossais. Chris Brookmyre, auteur de polars récompensé, entre autres, par le Prix McIlvaney, a publié une vingtaine de romans. Son épouse, Marisa Haetzman, est médecin anesthésiste et c'est elle qui a eu l'idée de ce roman, suite à ses recherches médicales à l'hôpital d'Édimbourg. L'Art de mourir est le deuxième volet de la série après Le Coeur et la Chair. Elle est en cours d'adaptation en série TV par la société de production de Benedict Cumberbatch.


L’ART DE MOURIR - Ambrose Parry - Éditions du Seuil - collection Romans étrangers - 414 p. mai 2020
Traduit de l’anglais (Écosse) par Eric Betsch

photo : qimono pour Pixabay

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