Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'ATTAQUE DU CALCUTTA-DARJEELING de Abir Mukherjee

Chronique Livre : L'ATTAQUE DU CALCUTTA-DARJEELING de Abir Mukherjee sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde.

Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons.

Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee.

De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.


L'extrait

« Mercredi 9 avril 1919

Au moins, il est bien habillé. Cravate noire, smoking, tout le tremblement. Si vous devez vous faire tuer, autant laisser de vous l'image la plus flatteuse.
La puanteur qui se plante dans ma gorge me fait tousser. Dans quelques heures elle va devenir intolérable ; assez forte pour retourner l'estomac d'un poissonnier de Calcutta. Je sors de ma poche un paquet de Capstan, j'en tapote une, je l'allume et j'inhale en laissant la fumée douce nettoyer mes poumons. La mort sent plus mauvais sous les tropiques. Comme la plupart des choses.
Il a été découvert par un petit vigile décharné au cours d'une de ses rondes. Le pauvre a failli en mourir de peur. Une heure plus tard il tremble encore. Il l'a découvert gisant dans une impasse sombre, ce que les gens du lieu appellent gullee, bordée sur trois côtés par des bâtiments délabrés, où le ciel n'est visible qu'en regardant en l'air et en se dévissant le cou. Le gamin doit avoir de bons yeux pour l'avoir repéré dans le noir. Mais peut-être s'est-il simplement fié à son nez.
Le corps gît sur le dos, tordu et à demi submergé par un cloaque à ciel ouvert. La gorge tranchée, les membres comme disloqués, et une grosse tache de sang brun sur un plastron empesé. Il manque des doigts à une main et un œil a été arraché de son orbite – cette ultime indignité est l'oeuvre des gros corbeaux noirs qui montent encore une garde sévère sur les toits. Autrement dit, ce n'est pas une fin très digne pour un burra sahib.
Enfin, il y a le message. Un bout de papier taché de sang, roulé en boule et enfoncé de force dans la bouche comme un bouchon de liège dans une bouteille. C'est un détail intéressant, et c'est nouveau pour moi. Quand vous croyez avoir tout vu, c'est agréable de découvrir qu'un meurtrier peut encore vous surprendre. » (p. 11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Victime d'une grave blessure lors de la guerre 14-18, le capitaine de police Samuel Wyndham, ex de Scotland Yard, accepte un poste qui lui est proposé par le chef de la police de Calcutta. Dépaysement total, chaleur infernale, humidité étouffante, humanité grouillante, misérable, le premier contact avec sa nouvelle ville est compliqué. D'autant plus qu'il est aussitôt appelé sur un meurtre qui pourrait avoir de fâcheuses conséquences politiques. Un Anglais, haut fonctionnaire, est découvert, assassiné, dans une ruelle malfamée de la capitale du Bengale. Tout laisse penser à un acte des indigènes (prononcez ce mot avec le maximum de dédain) indépendantistes ou voleurs (ils le sont tous). Nous sommes en 1919 et, loin d'apprécier à leurs justes valeurs les efforts de la couronne britannique pour les civiliser à coups de fouets et de canons en échange des richesses du pays, les Bengalis commencent à s'agiter, soit en suivant les préceptes de non-violence d'un certain Gandhi, soit en formant des groupes de résistance armés. Les ingrats !

C'est donc aux abords d'un bordel, dans un quartier de taudis insalubres qu'est retrouvé le corps, vêtu d'un smoking, d'Alexander MacAuley, chef du département financier au Writer's Building, le siège du gouvernement colonial du Bengale. Une huile de première qualité, à l'évidence, les conditions de son trépas vont déclencher une sacrée mayonnaise. Outre sa présence tout à fait surprenante en ces lieux, Wyndham extirpe de la bouche de la victime une boule de papier froissée sur laquelle est écrit un curieux message revendicatif en bengali. Curieux parce qu'il est rédigé avec un vocabulaire et une syntaxe que n'auraient pas utilisés un habitant de Calcutta. Assisté de l'inspecteur adjoint Digby, mince et pâle fils d'Albion, bourré de préjugés racistes, mais travailleur, et du sergent Sat Banerjee dont l'intelligence et la sagacité d'esprit mettent les nerfs de Digby à rude épreuve, le nouveau capitaine se lance dans l'enquête et en profite, le lecteur également pour découvrir ce pays fascinant et les mœurs coloniales révoltantes.

Peu de temps après ce meurtre, on apprend que le train postal Calcutta-Darjeeling a été attaqué. Immédiatement, les autorités pensent à des brigands, qui ne manquent pas dans les collines autour du lieu de l'assaut. Un mort, mais aucune somme n'est volée : le coffre contenant habituellement une forte somme était vide suite à un incident au départ. Comme les voyageurs n'ont pas été dévalisés, la piste des terroristes resurgit, ils ont sans doute besoin d'argent pour acheter des armes. Les services de renseignement entrent dans la danse. Samuel Wyndham pense que les deux affaires peuvent être liées, ce qui en agace plus d'un, dont les espions de sa majestée. Wyndham a un talon d'Achille, conséquence de ses blessures de guerre, il est devenu dépendant aux opioïdes, et cela le conduit dans le très dangereux quartier chinois, mais également à donner un moyen de pression au colonel Dawson, responsable du renseignement, qui n'entend pas laisser la police gérer ces deux affaires...

À peine le temps de souffler, c'est au tour d'une banque d'être cambriolée, et là, le butin est considérable, la piste du ravitaillement en armes et munitions se confirme et tout désigne un indépendantiste insaisissable : Benoy Sen. Celui-ci échappe depuis des années aux recherches, mais il vient peut-être, avec ce braquage, de commettre sa première grave erreur...

Impossible, même en prenant garde de ne pas déflorer le suspense, de vous résumer ce roman foisonnant d'intrigues, toutes aussi passionnantes, Abir Mukherjee frappe très très fort pour la première enquête de Samuel Wyndham. L'Inde du début du vingtième siècle y est décrite avec un luxe de précisions, le lecteur erre dans Calcutta, à la limite d'attraper un coup de chaleur. L'auteur ne raconte pas l'ambiance de la ville, il nous y projette !

Le casting des protagonistes est à la hauteur. Chaque personnage lui permet d'aborder un des aspects de la vie dans le Bengale à cette époque coloniale. L'hésitante histoire d'amour entre le policier et la secrétaire de MacAuley, Annie Grant, anglo-indienne, leur impossibilité de fréquenter certains restaurants réservés aux Blancs, le double mépris dont sont victimes les métis, la condition du sergent Banerjee (de loin le flic le plus perspicace de l'équipe) qui ne montera jamais en grade parce qu'indien, tout dans ce récit explique concrètement la discrimination, l'infamie des lois de l'envahisseur, dites lois Rowlatt, permettant d'oublier toute idée d'équité ou de procédure pénale lorsque le suspect est indien.

Abir Mukherjee parvient avec habileté à mener de front son roman policier et un panorama politique et social saisissant de ce début du vingtième siècle à Calcutta, sans que l'un de ces aspects gêne l'autre en quoi que ce soit. Il montre la lutte de Samuel Wyndham afin de ne pas se laisser aller lui aussi au mépris des Indiens, l'injustice flagrante, implacable envers les Bengali, l'intrication totale des puissances économiques marchandes et du pouvoir, ces premières ayant depuis longtemps pris le dessus.

De l'exotisme, une enquête complexe, subtilement menée, intrigues policières, amoureuses, politiques, toute la complexité de l'Inde colonisée du début du vingtième siècle...

Ce magnifique premier polar, hypnotique, captivant, propulse directement Abir Mukherjee dans le cercle fermé des grands conteurs !

Et ce n'est que le premier épisode d'une longue série !


Notice bio

Abir Mukherjee a grandi dans l’ouest de l’Écosse dans une famille d’immigrés indiens. Fan de romans policiers depuis l’adolescence, il a décidé de situer son premier roman à une période cruciale de l’histoire anglo-indienne, celle de l’entre-deux-guerres. Premier d’une série qui compte déjà quatre titres, L’attaque du Calcutta-Darjeeling a été traduit dans neuf pays.


L'ATTAQUE DU CALCUTTA-DARJEELING – Abir Mukherjee – Éditions Liana Levi – 398 p. octobre 2019
Traduit de l'anglais par Fanchita Gonzalez Batlle

photo : Pixabay

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