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Chronique Livre :
L'AUTRE CÔTÉ de Léo Henry

Chronique Livre : L'AUTRE CÔTÉ de Léo Henry sur Quatre Sans Quatre

Léo Henry est un auteur français. Il a écrit un recueil de nouvelles Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais, qui a reçu le Grand Prix de l’imaginaire 2010, des scénarios de BD et des romans. L’autre côté est le cinquième de ses romans.


Un nageur. Son dernier voyage, qui sait. Des kilomètres de solitude sans repères, sans certitude. Nager pour les rejoindre, comme il en a rêvé tous ces mois. Tout accepter pour les rejoindre. Türabeg, Hadda. Leur souvenir ne le quitte pas et lui donne la force d’aller plus loin. La marée exceptionnelle dont il avait entendu parler Nisa, chez qui il travaille, c’était sa chance.


« L’arrière-salle du Paon de Colchide est à demi ouverte sur la ruelle, d’où entrent, par bouffées, des odeurs de métal chaud, de pisse fraîche et de malt grillé de la brûlerie voisine. Les murs sont décorés de carreaux de faïence à motifs floraux, bleus, beige et vert pâle – bourgeons, pétales, épines, une efflorescence peinte d’oasis imaginaire.

Rostam sert lui-même le thé à ses clients. Le liquide grelotte et mousse dans les petits verres évasés aux paraisons gravées d’arabesques. L’aînée de la fratrie en saisit un, manque de se brûler, le repose avec précaution.
« Et une fois arrivés à Merv ? Qu’est-ce qui nous garantit qu’ils nous laisseront embarquer ? »
Ils sont venus à quatre, mais il n’y a qu’elle qui parle. Châle prune, robe fuchsia, des bagues à tous les doigts, une chaînette relie l’index au majeur droit. Des pattes-d’oie au coin des yeux, des paillettes sur les paupières. Trente-cinq ans environ. Les trois frères sont également apprêtés, en habits de cérémonie dans les tons jaunes et orange des Commerçants. Le plus jeune est à peine nubile, tous sont très sages, attentifs.
Rostam réinstalle la lourde théière sur son socle et revient à la carte dépliée sur la table, laisse planer une main au-dessus comme un magnétiseur.
« Je le répète, nous ne pouvons rien garantir. Une fois franchie la muraille tierce de Kok Tepa, il faudra vous fier à nos transporteurs, et toutes les voies de passage qu’ils empruntent peuvent être sujettes à des changements. Cela étant, nous avons toutes les raisons de penser que nos routes actuelles sont fiables pour quelques semaines encore. Tous ceux qui sont partis cette année sont arrivés à Merv dans les dix jours. Les trois quarts d’entre eux ont envoyé des messages annonçant qu’ils avaient ensuite rejoint l’Outre-Mer. Nous n’avons aucun pouvoir sur les conditions d’accès, elles peuvent varier d’un mois à l’autre. C’est la roulette. »
Rostam parle posément, en insistant sur les mots-clés. Il a une voix grave et douce dont il a appris à jouer. Une voix réconfortante, dans laquelle on a envie de se lover, mais qui casse facilement, se brise dans les aigus quand il la presse, s’énerve ou lorsqu’il est surpris.
Rostam prend le temps de les regarder tous à nouveau, l’un après l’autre, et le benjamin baisse alors le menton par réflexe, pour dissimuler les roseurs sur son cou, juste sous la barbe. Une dermatite bénigne, ou les signes premiers d’une infection. » (p.13 et 14)


Rostam est celui qu’on vient voir quand on veut partir de Kok Tepa. C’est une entreprise difficile et périlleuse, et chère, très chère. Rostam est le premier maillon de la chaîne de passeurs des migrants. On s’adresse à lui parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, avec la peur au ventre et aucune garantie que tout se passe comme prévu. On confie plus que sa vie aux passeurs, on confie celle de ses enfants aussi.

Il tient le Paon de Colchide, un bistro dont on donne l’adresse aux candidats à l’exil. Et justement, une femme, accompagnée de ses frères vient mettre leur départ au point et se défaire de presque tous ses biens pour payer ce passage. Rostam est si rassurant, tout est sous contrôle, tout est organisé, les différents passeurs sont tous fiables et s’acquitteront de leur tâche avec exactitude pour les emmener jusqu’à Merv et de là, jusqu’à l’Outre-Mer, destination finale. Mais quelle garantie, s’inquiètent-ils. Aucune, bien sûr.

À Kok Tepa, on vit en autarcie. Une épidémie circule, et rien pour la soigner. Il faut partir vers l’Outre-Mer avant d’être repéré. Il y a des médicaments à Kok Tepa, mais réservés à la caste la plus haute, les Moines, qui vit dans un quartier isolé une vie de plaisir et de luxe, gouverne et préserve les traditions de manière à ne jamais avoir à en changer. De plus, ceux qui en font partie et qui accèdent au bas conclave – l’instance dirigeante - prennent un sérum qui les rend immortels, ils ne sont donc pas préoccupés par la nécessité de procréer, ils se suffisent pour toujours à eux-mêmes.

Rostam connaît bien un membre de la haute caste, c’est son frère de lait, Timur. Grâce à cette amitié, il peut entrer, bien que faisant partie de la caste des Guerriers, dans le Dilgûsha, le saint des saints, le temple des temples, situé tout en haut de la ville. Ce soir-là, Timur annonce à Rostam qu’il va intégrer le bas conclave, lui aussi, devenir immortel et qu'il ne sera plus possible pour Rostam et lui de se fréquenter.

Mais ce soir-là, Timur a reçu l’ambassadrice de l’Outre-Mer, Nisa, et c’est Rostam à qui il demande de lui montrer les bas quartiers de Kok Tepa qu’elle veut visiter. Rostam s’exécute et l’emmène avec lui s’encanailler, boire, manger et fumer du cannabis. Étonnamment simple et accessible, Nisa inspire confiance à Rostam qui lui parle franchement de ses activités illicites de passeur. Plus tard dans la nuit, en rentrant chez lui, la vie de Rostam bascule. Türabeg est malade, porteuse de LA maladie. Hadda est formelle. Ils doivent partir au plus vite, devenir à leur tour des migrants clandestins.

Rostam va d’abord chercher de l’aide auprès de Timur, pensant que leur longue amitié sera suffisante pour lui octroyer le privilège des médicaments réservés aux Moines.

«  Tous les deux jours, un aérostat de l’Ambassade s’amarre au sommet du Dilgûsha. Tous les deux jours, de pleines caisses de drogues sont déchargées au sommet de Kok Tepa.
En haut, les faces lisses et inexpressives des vieux Moines : cinquante, cent ans de cure et pas un signe de sénescence. En bas, les faces tourmentées et sombres, les hypoxies tissulaires des malades de la fièvre. »

Mais rien n’y fait. Timur explique que les médicaments, la chimio, il faut y avoir été préparé par des cures préventives, que c’est impossible d’en divertir un peu pour soigner Türabeg. Rostam sait que ce sont des arguments uniquement destinés à faire en sorte que le pouvoir garde son monopole, il ne voit aucune différence entre Timur et lui, élevés ensemble toute leur enfance. Il s’est même fait passer un jour pour Timur, enfant. Mais Timur argue de la génétique pour défendre ses privilèges : il n’est pas possible de contrevenir à l’ordre social puisque c’est une question de patrimoine génétique.
C’est si simple : la génétique rend toute discussion oiseuse, soit on est par nature privilégié soit on ne l’est pas. La bonne volonté n’y est pour rien.

« Il ne suffit pas d’avoir accès aux doses, il faut également y avoir été accoutumé. Plusieurs années de chimio préparatoire, l’assurance de ne pas rejeter le traitement. Il faut la double ascendance et passer des batteries de tests. Il faut être Moine pour tolérer tout cela.
- Qu’est-ce que tu en sais ? »
Rostam a eu un spasme involontaire, il s’est redressé sur un coude, les mains de la professionnelle ne sont plus contre son dos.
« Tout ça, c’est une histoire montée par le Monastère pour conserver son monopole. Sors-moi autant de doses que tu peux, après on verra si ce que tu racontes est vrai. »
D’un geste, Timur écarte à son tour la femme qui le manipule.
«  On a grandi ensemble, continue Rostam, on a joué dans les mêmes ruelles et les mêmes cours, on a mangé les mêmes plats et fait les mêmes bêtises. Pourquoi tu pourrais prendre ces médocs et pas nous ?
- Parce que vous ne faites pas partie de notre caste. Vous n’avez pas notre patrimoine génétique.
- Conneries. »

Il faut donc partir. Et suivre les mêmes chemins hasardeux et semés d’embûches que ceux sur lesquels il a envoyé depuis des années d’autres migrants, d’autres familles, tentant désespérément d’aller ailleurs chercher de quoi rendre la santé à l’un des leurs.

Rostam se rend compte que les passeurs sont des voleurs, qu’il n’y a personne pour accompagner les migrants jusqu’à l’Outre-Mer, qu’il a envoyé tous ces gens se faire dépouiller et mettre en danger de mort après leur avoir promis sécurité et succès. Après leur avoir pris le plus clair de leur argent.

Cheminement poignant, les illusions laissées en chemin sont si nombreuses, la petite Türabeg est de plus en plus malade et Hadda se mure dans le silence. Vie clandestine, déguisements, cachettes ; faire confiance ? s’allier à d’autres ? comment savoir ? Rostam rencontre la femme et ses frères. Ils n’ont jamais pu rejoindre l’Outre-Mer, piégés comme lui et sans ressource, dans une ville dont ils ne comprennent même pas la langue. Plus de téléphone, plus d’argent, plus de papiers, plus rien que l’amour farouche des parents pour leur enfant qui leur donne la force de continuer à faire face. Espérer, envers et contre tout.

Finalement capturés par des mercenaires, enfermés avec d’autres migrants dans un Centre de Normalisation par le Travail d’un autre État, traités comme des esclaves et des criminels, Rostam, Hadda et Türabeg sont condamnés à une peine de travaux forcés de plusieurs mois avant de se voir reconduits à la frontière.
C’est compter sans la détermination d’Hadda de sauver sa fille.

Tant à dire sur ce court roman dense et dont l’étrangeté est finalement l’ombre portée de notre monde. La cité-État de Kok Tepa, son régime politique et son système de caste, la mise au ban des malades, l’argument génétique et les rituels complexes religieux destinés à garantir que le pouvoir revient toujours aux mêmes. La prise de conscience de Rostam de ce qu’être migrant veut dire, et du rôle qu’il a joué avant, quand il était le patron du Paon de Colchide. La migration bien sûr, la clandestinité, le déracinement subi, l’exil jamais choisi, mais seule solution, peut-être, si ça marche, si on ne meurt pas en route, si on arrive à bon port, si on veut bien vous accueillir quelque part…

On perd plus que son argent, on perd sa dignité, son humanité, traité comme un animal, comme un esclave, comme un criminel. 

Un beau récit, émouvant et qui résonne fort en nous.


L'AUTRE CÔTÉ - Léo Henry - Éditions Rivages - 128 p. février 2019

photo : Pixabay

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