Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
L'ÉCHANGE de Rebecca Fleet

Chronique Livre : L'ÉCHANGE de Rebecca Fleet sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Quand Caroline et Francis reçoivent une offre pour échanger leur appartement de Leeds contre une maison en banlieue londonienne, ils sautent sur l’occasion de passer une semaine loin de chez eux, déterminés à recoller les morceaux de leur mariage. Mais une fois sur place, la maison leur paraît étonnamment vide et sinistre. Difficile d’imaginer que quelqu’un puisse y habiter.

Peu à peu, Caroline remarque des signes de vie, ou plutôt des signes de sa vie. Les fleurs dans la salle de bains, la musique dans le lecteur CD, tout cela peut paraître innocent aux yeux de son mari, mais pas aux siens. Manifestement, la personne chez qui ils logent connaît bien Caroline, ainsi que les secrets qu’elle aurait préféré garder enfouis.

Et à présent, cette personne se trouve chez elle…


L'extrait

« On arrive à la chambre.
On aurait aussi bien pu visiter une exposition d’art contemporain dans un musée. Le lit est impeccable avec sa couette taupe et ses deux oreillers. Il est flanqué d’une table de chevet, et une armoire trône dans un coin. Comme les autres pièces, celle-ci est dénuée d’effets personnels.
Sur l’un des coussins, une feuille de papier pliée en deux. Je traverse la chambre et la saisis ; le mot est tapé à la machine en petits caractères d’imprimerie. Chère Caroline, je vous souhaite un excellent séjour. Les infos se trouvent dans le classeur de la cuisine. Je vous en prie, servez-vous, tout est à votre disposition. S.
Je lis à voix haute à l’attention de Francis, qui est pris d’un rire nerveux.
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
Francis met quelques instants à se ressaisir.
- Par où veux-tu que je commence ? Primo, le mot t’est seulement adressé, comme si je n’existait pas. Secundo, on te propose de te servir de tout ce qui est à ta disposition, autrement dit, rien ! La maison est totalement vide. Tertio, le papier est posé sur l’oreiller comme une sorte de lettre d’amour, sauf que c’est le mot le moins romantique au monde. Tout ça, c’est…
- D’accord, d’accord.
Je froisse le papier et le lui jette à la figure en pouffant malgré moi. » (p.13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Juste un échange de maison par le biais d’un site internet, rien de plus. Une semaine à Leeds pour S. Kennedy, une semaine dans la banlieue de Londres pour Caroline et Francis. Pas de quoi en faire un roman… À moins que ce ne soit pas tout à fait aussi simple et que, dès son arrivée dans la demeure où le couple doit séjourner, Caroline ne découvre quelques éléments troublants concernant sa propre histoire, la partie la plus secrète et sombre de sa vie. Ce séjour, prévu pour reconsolider leur mariage, va vite tourner au cauchemar. Un cauchemar d’autant plus stressant que la jeune femme ne peut en parler à quiconque, surtout pas à son mari, et supporter seule ses angoisses et ses doutes.

Ce n’est pas une plongée dans l’horreur, les éléments anxiogènes arrivent les uns après les autres, lentement. Un bouquet de roses, une musique déjà présente dans le lecteur, de menus détails qui lui rappellent tous sa liaison avec un collègue de travail, Carl. Un adultère terminé désormais depuis deux ans, mais elle se demande si ce n’est pas son ancien amant qui tente ainsi de reprendre contact avec elle. Ils s’étaient pourtant jurés de ne plus se voir ni se contacter… Constamment, Caroline oscille entre la crainte que ce soit lui qui se cache derrière tout cela et espoir que ce soit une de ses initiatives. Elle l’aime encore, manifestement, la plaie n’est pas refermée et elle ne sait pas ce qu’elle ferait s’il s’avérait que Carl pense toujours à elle et a imaginé ce stratagème pour la rencontrer à nouveau.

Carl n’était qu’un collègue un peu plus sympathique que les autres, au début, ils déjeunaient ensemble, plaisantaient, cela n’allait pas plus loin. Mais Francis n’était pas bien du tout, il prenait pas mal de médicaments, antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères, un vrai toxico. Thérapeuthe indépendant dans une institution, il prenait de moins en moins de patients, passait ses journées à dormir sur le canapé et Caroline ne pouvait même pas lui faire confiance pour garder leur fils Eddie ou aller le chercher à la crèche. En plus de son travail, elle devait gérer tout ce qui concernait le quotidien, et cela lui est vite paru insurmontable. Elle s’est mise à sortir pratiquement tous les soirs, en compagnie de Carl, laissant son époux somnoler sur la divan et ce qui devait arriver, arriva.

Deux ans ont passé, le couple s’est peu à peu reconstitué après de longues explications et de difficiles pardons, Francis a admis sa dépendance et repris le travail, Caroline a avoué sa liaison et promis de ne plus revoir Carl. Ils se sont retrouvés autour d’Eddie et font ce qu’ils peuvent pour que cela fonctionne entre eux. Cette semaine de vacances était censée renforcer un peu plus encore leur union. Mais les signes inquiétants pour Caroline vont se multiplier, la paranoïa et l’angoisse vont s’installer et elle a bien du mal à se montrer enthousiaste lors des sorties dans une expo ou un musée proposées par Francis. Elle se sent épiée, se demande ce qu’il se passe chez elle, pourquoi Carl a imaginé un tel scénario alors qu’il aurait été plus simple de la contacter directement. Et puis ce n’est peut-être pas par amour qu’il a tendu ce piège ?

La voisine de sa maison d’emprunt se montre envahissante, étrangement familière, curieuse, est-elle complice ? Carline va se poser de plus en plus de questions sans réponse et le lecteur accompagne son calvaire, pas plus renseigné qu’elle sur ce qui se trame. Le suspense monte de page en page, le mystère s’épaissit et devient plus opaque, à en perdre la tête. Les chapitres enchevêtrent le passé de Caroline et le présent dans la maison de vacances, brique par brique, le paysage s’éclaire tout doucement en même temps que monte la tension. Les tensions : tension dans le couple, entre Caroline et Amber, la voisine, tension à propos de ce qui se joue à l’insu de la jeune femme…

Ce roman, très bien écrit et traduit, décrit magistralement les mécanismes de la peur, les passages entre les faits, minuscules, et l’imagination qui échafaude, extrapole, construit, l’esprit qui s’appuie sur le passé pour comprendre le présent et parfois trébuche, se trompe, nous trompe, va trop rapidement à l’évidence. Et cette damnée mémoire qui évacue ce qui la dérange et empêche de prendre en compte toutes les données du problème, masque l’essentiel pour ne donner à voir que des apparences souvent illusoires…

Difficile d’en dire plus tant il est important de suivre pas à pas le chemin de Caroline, et celui de Francis, son histoire, et de découvrir les tenants et aboutissants de ce récit à son rythme. Les fils de l’intrigue sont ténus, quasi invisibles, on en est réduit, comme le personnage principal, à des conjonctures plus ou moins étayées qui s’effondrent les unes derrière les autres, impossible de ne pas se laisser embarquer dans cette énigme.

Un très bon thriller psychologique, diablement habile, intelligent, un style efficace et un suspense étouffant qui ne cède qu’au dernier chapitre.


Notice bio

Rebecca Fleet a fait ses études à Oxford et travaille dans le marketing à Londres. L’Échange est son premier roman.


L'ÉCHANGE – Rebecca Fleet - Éditions Robert Laffont – collection La Bête Noire – 315 p. juin 2018
Traduit de l'anglais par Cécile Ardilly

photo : Pixabay

Top 10 : Les THRILLERS pour Noël 2018 Chronique Livre : BLANC SUR NOIR de Kris Nelscott Chronique Livre : LE TROISIÈME RAPPEL de Gilles Sevastos