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Chronique Livre :
L'ÉCRIVAIN PUBLIC de Dan Fesperman

Chronique Livre : L'ÉCRIVAIN PUBLIC de Dan Fesperman sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

9 février 1942. Dès son arrivée à New York, Woodrow Cain, un jeune flic du sud des États-Unis, est accueilli par les flammes qui s’échappent du paquebot Normandie, en train de sombrer dans l’Hudson.

C’est au bord de ce même fleuve que va le mener sa première enquête, après la découverte d’un cadavre sur les docks, tenus par la mafia. Là, il fait la connaissance d’un écrivain public, Danziger, obsédé par les migrants qui arrivent d’une Europe à feu et à sang, ces fantômes au passé déchiré et à l’avenir incertain. Celui-ci va orienter Cain vers Germantown, le quartier allemand, où, dans l’ombre, sévissent les sympathisants nazis.

Alors que le pays marche vers la guerre, la ville est en proie à une paranoïa croissante. Et les meurtres continuent…


L'extrait

« Un collègue du commissariat lui avait rapporté que, avant Pearl Harbor, plus d’un commerce ici avait affiché des croix gammées sur sa vitrine, ou un portrait d’Adolf Hitler. Yorkville avait été le berceau d’une organisation nazie, le Bund germano-américain, et, à peine quelques mois plus tôt, une bande de costauds y avait fait du porte-à-porte dans le but de recueillir de l’argent pour le Reich. Un groupe, notamment, prétendait collecter des dons pour les soldats blessés au pays. Un autre proposait d’échanger des reichsmarks contre des dollars. Ces obscures transactions étaient surtout destinées à injecter de l’argent dans la machine de guerre hitlérienne. Pour impressionner les bienfaiteurs potentiels, les deux groupes s’efforçaient de localiser des parents restés en Allemagne : « Donnez si vous ne voulez pas qu’il arrive des bricoles à votre oncle Hans de Düsseldorf ! » Des gens charmants. Bien sûr, il n’y avait plus aujourd’hui ni svastikas ni voyous en maraude, cependant Cain doutait que les habitants du quartier aient changé leur fusil d’épaule du jour au lendemain.
D’un autre côté, certains Allemands de Yorkville - peut-être même un vaste contingent - étaient venus ici pour échapper à Hitler. Comme certains nouveaux arrivants de Hongrie et de Tchécoslovaquie. Pour ajouter au paradoxe, Cain aperçut plusieurs devantures parcourues d’inscriptions en alphabet hébraïque. Si elles avaient été dégradées par les fripouilles du Bund, les dégâts étaient depuis longtemps réparés. Sans doute les Juifs avaient-ils droit pour l’instant à une paix mérités. » (p. 38-39)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'Europe brûle, l'Asie se consume, le reste du monde est en flamme et, dans le port de New York, c'est le paquebot Normandie qui est en flamme et se couche, prêt à sombrer comme la liberté et l'espoir des peuples en cet hiver 42. Ce bateau français réquisitionné par l'armée américaine afin d'amener des troupes vers l'Angleterre n'accomplira pas sa mission, vraisemblablement à cause d'un stupide accident causé par un ouvrier imprudent. Le noyé assassiné retrouvé le même jour dans les eaux du même port non plus. Celle-ci consistait très certainement à collecter des devises servant à alimenter l'effort de guerre du Reich. C'est le jeune inspecteur Woodrow Cain qui se voit confier l'enquête dans un environnement hostile, New York étant en partie habité par des immigrants frais arrivés d'Allemagne ou d'Italie, ou depuis à peine une génération, les sentiments envers les nations d'origine demeurent encore vifs. Et une organisation nazie locale, le Bund, se charge d'obtenir des fonds grâce à des moyens musclés si nécessaire.

Affaire difficile, vous l'aurez compris, et il faudra toute la ténacité et l'obstination de Cain pour la mener à bien. Récemment débarqué du Sud des États-Unis, séparé d'une épouse très perturbée, Woodrow s'occupe de sa jeune fille de treize ans, ce qui est une gageure lorsque l'on est flic comme lui, embarqué dans un dossier qui ne vous laisse aucun répit. Mal vu dans son commissariat puisqu'il a sans aucun doute été pistonné pour parvenir à ce poste prestigieux à la Crim' malgré son jeune âge grâce aux relations de son beau-père, riche et influent avocat. Cain avancera dans ses investigations avec le soutien d'un homme énigmatique, Danzinger, un écrivain publique, mémoire de son quartier et des pauvres gens qui viennent lui confier leur vie privée et les rumeurs du pays natal.

Danzinger sait que beaucoup de ceux à qui il adresse des courriers ne sont plus que cendres, Polonais, Tchèques, Ukrainiens, Russes, Juifs de tous pays d'Europe, les réponses sont de moins en moins nombreuses. L'holocauste est en marche et le vieil homme se voit en gardien des disparus. Il conserve aussi bien les secrets des autres que les siens propres, il avoue deux vies, tait soigneusement la précédente, distille avec parcimonie les renseignements afin d'aiguiller Cain sans trop se dévoiler. Ce sera Beryl, jeune femme libre pour l'époque, nièce du meilleur ami de Danziger qui éclairera un peu Woodrow sur le passé de son indicateur mystérieux. Il faut dire que l'affaire dans laquelle ils sont plongés est particulièrement opaque. Suite au premier cadavre, d'autres suivront, tous liés par le Bund et l'argent nazi, mais aussi par le syndicat du crime cher à Elliot Ness.

Lucky Luciano, de sa prison, et Meyer Lansky, son représentant, mène une drôle de danse auprès du renseignement militaire US et semblent mêlés de près aux récents événements. Crime organisé, petites magouilles de truands nazis, paranoïa militaire en temps de guerre, harcèlement de sa hiérarchie, rien ne sera épargné à l'inspecteur Cain qui devra jouer la taupe au sein même de la police et se méfier absolument de tout le monde, protéger sa fille, Beryl, Danziger, 450 pages de suspense dense et oppressant, de coups de théâtre époustouflants, de révélations historiques réelles dans un récit formidablement bien écrit et traduit.

Comme tout héros de roman noir qui se respecte, Cain a des failles, et des grosses : une sale affiare, classée mais bon, pas vraiment disparue, Clovis, son épouse dont il ignore la situation, son beau-père qui nage en eau trouble, il doit naviguer à vue entre les exigences parfois contradictoires de sa haute hiérarchie, celles de son supérieur direct, le harcèlement pénible de ses collègues et une foule d'autres impératifs qui vont lui rendre cette enquête infernale.

Autre protagoniste principal, Dantzinger, un personnage magnifique, complexe, secret, à la fois mauvais garçon et gardien de la mémoire, poète du quotidien, guide de Cain à travers la New York secrète des immigrés et de la pègre, un homme et ses souffrances, ses erreurs, ses doutes, un être exceptionnel comme en fabrique les époques exceptionnelles. Un homme en quête de rédemption, sans qu'il le sache lui-même, un altruiste qui se pense égoïste, un solitaire qui ne peut vivre que pour les autres.

L'écrivain public est un très grand roman qui appréhende l'histoire tourmentée du New York des années de guerre, et même un peu avant, dans toutes ses dimensions, tous ses aspects, des ruelles sordides aux grandes avenues, du crime organisé au sommet du commandement policier et militaire, du petit truand aux grands caïds. Cinq, six, sept, dix intrigues se mêlent, se lient, émergent, toutes captivantes.

Un très grand roman, un thriller qui ne vous quitte pas la dernière page achevée, inracontable, multiple, un souffle puissant et irrésistible...


Notice bio

Dan Fesperman, reporter de guerre, a couvert la plupart des conflits en Europe et au Moyen-Orient. L'écrivain public est son premier roman publié au Cherche Midi, il a été élu meilleur roman policier de l’année par le New York Times.


La musique du livre

Vera Lynn - The White Cliffs of Dover

Bing Crosby - Skylark

George Gerhwin - I've Got Rhythm

J. S. Bach - Concerto pour piano en Ré mineur


L'ÉCRIVAIN PUBLIC – Dan Fesperman – Édition du Cherche midi – 453 p. avril 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre

photo : Parade du Bund à Manhattan en 1939 - Wikimédia

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