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Chronique Livre :
L'EMPATHIE d'Antoine Renand

Chronique Livre : L'EMPATHIE d'Antoine Renand sur Quatre Sans Quatre

Antoine Renand est d’abord scénariste et réalisateur de court-métrage diffusés à la télévision, scénariste de longs métrages et L’Empathie est son premier roman. Gageons qu’il y en aura d’autres.


«  La pluie parisienne s’abattait sur les vitres de sa chambre d’hôtel, sans discontinuer.
Déjà 22h30 ; il ne sortirait pas ce soir. Alpha était allongé sur le lit, face à la télévision allumée. La télécommande dans sa main, il changeait régulièrement de programme.
Sur l’un d’eux, une émission en direct réunissait des invités qui débattaient sur l’attitude appropriée à adopter par les autorités pénales face aux tueurs en série et criminels sexuels.
Soudain, ils se mirent à évoquer Alpha.
Le lézard […]. Le lézard […] 
Alpha avait déjà entendu et lu ce surnom stupide. Les médias s’étaient donnés le mot et l’appelaient tous ainsi. Un lézard… Une créature aux pattes courtes et à la langue tendue, laide et dépourvue de grâce…
Il connaissait l’un des intervenants sur le plateau, pour l’avoir déjà vu déblatérer à son sujet quelques jours plus tôt. Un flic, dont la précédente interview, face caméra, avait été diffusée en boucle par les chaînes info. En direct, ce soir, le flic avait l’air moins en forme, voire acariâtre, et s’exprimait en un débit rapide, des gouttes de sueur perlant sur son front.
Son monologue n’était qu’une succession d’invectives, visant à manquer outrageusement de respect envers Alpha. Une provocation. Il le décrivait comme un être pathétique, un raté ! Un imbécile, esclave de ses pulsions sexuelles. Il alla jusqu’à extrapoler quant à l’enfance d’Alpha et sa relation avec sa mère. Une interminable tirade, injurieuse, et Alpha bouillait intérieurement, sans toutefois bouger d’un millimètre, les yeux rivés à son poste de télévision. » (p.14 et 15)


Vous dormez. Alpha veille sur votre réveil. Brutal.

Alpha. Le premier. Le chef de meute. C’est ainsi qu’il se surnomme, c’est ainsi qu’il se pense : l’homme, qui soumet les autres et qui en fait ce que bon lui semble. Les couples, c’est son truc. Les hommes sont à ses yeux de pitoyables individus, pour la plupart, tout juste bon à couiner quand il leur fracture le nez, les côtes, la mâchoire, ça dépend de leur degré de stupidité quand ils essaient de protéger - tellement inefficacement que c’en est presque comique - leur femelle. La femme, une garce, elles le sont forcément, qu’il va violer sous les yeux de son mec réduit à l’impuissance, quand lui, Alpha, est plus puissant que jamais.

Voilà le programme préféré d’Alpha ! Il passe des journées, des soirées en repérage minutieux des habitudes de ses victimes à venir, et, les étages ne lui faisant pas peur, les fenêtres non plus, il aime bien qu’elles logent haut, à partir du troisième, c’est parfait.
Très sportif, l’escalade n’a aucun secret pour lui, Alpha est aussi intelligent que musclé, et, par-dessus tout, c’est un concentré de haine et de violence.

Pour haïr autant, il faut avoir été haï, tous les spécialistes de l’enfance vous le diront, et, bien sûr, Alpha ne fait pas exception.

L’enfance traumatique, c’est ce qui fait le lien entre les trois personnages principaux de ce roman : Alpha, le violeur sadique, La Poire aka Anthony Rauch et Marion Mesny, tous deux enquêteurs, spécialistes des victimes de viol.

Deux cents mètres seulement à parcourir jusqu’à la maison et plus une trace.

Marion s’appelait Sophie avant, quand elle a été séquestrée par un pédophile qui en a fait sa chose pendant quelques mois. Elle était encore une enfant et sa photo n’a pas quitté les prunelles de la France entière durant les mois de sa captivité, démultipliée sur les écrans de télévision, les affiches, les boîtes de lait… Elle ne doit qu’à elle-même sa liberté.

Désormais, elle se consacre aux victimes de viol et forme avec la Poire un duo empathique mais plein de la ténacité nécessaire à la résolution des affaires sur lesquelles ils travaillent.

La Poire, justement. Un type trop gros, à la silhouette qui rappelle celle du fruit auquel il doit son surnom, dont Marion est amoureuse mais qui ne s’attache à personne. Il cache quelque chose, celui-là, ça se voit tout de suite. Et ce n’est pas sa mère, en tous cas, qui a le verbe haut et la vilaine manie de l’appeler mon chat devant tout le monde, sur son lieu de travail aussi. C’est vrai qu’elle est avocate, spécialiste, comme sainte Rita, des causes désespérées, c’est-à-dire celles pour lesquelles son flic de fils a bien ficelé le dossier.

L’avocate et la Poire

On en peut pas dire qu’ils s’entendent, ces deux-là. Elle est agaçante, aussi, tellement narcissique et dénuée d’empathie. Elle accable Anthony de reproches, sur son apparence, sur son attitude…
On comprend vite que la Poire lui aussi a eu sa part de traumatisme, dans l’enfance, quelque chose d’irrémédiable, à vif, qui le hante.

Trois enfants victimes mais chacun a suivi un chemin différent, le mal qu’il ont dû côtoyer ne cesse de produire des conséquences, des effets retard, des échos plus ou moins effrayants, plus ou moins sordides, plus ou moins contrôlables. Le désir de faire souffrir l’autre se mêle à la répugnance, à la haine de soi et à l’intense culpabilité, mais on peut trouver une forme de rédemption, une énergie salvatrice, ou bien on s’enfonce dans le mal absolu.

L’enquête va bien entendu mettre Anthony, Marion et Alpha face à face. Et le pire à affronter n’est pas l’autre, mais soi-même.

Désenfance et viol du moi : défense impossible

L’originalité de ce roman n’est pas dans le prédateur Alpha et sa longue liste de violences terrifiantes - nous, lecteurs de thrillers, nous en avons vu d’autres ! -, mais plutôt dans le fait que les trois personnages ont tous un passé extrêmement traumatique. Le roman montre leur trajectoire, par des retours en arrière qui retracent leur passé. Est-ce qu’on peut survivre et se construire après un tel choc ? Est-on condamné à reproduire les mêmes horreurs que celles qu’on a subies ? Peut-on ne pas se sentir coupable d’être maltraité ?

Le personnage d’Anthony est particulièrement intéressant, à la fois prédateur et victime, parfaite illustration de ce que la violence peut infliger de dégâts, même longtemps après, même à celui qui la hait. Les mécanismes psychologiques à l’oeuvre sont très finement analysés, le rempart de la dissociation, l’inévitable conflit intérieur que font naître les déclarations d’amour pédophile, la violence intériorisée, l’agressivité retournée contre soi-même, l’impossible réparation de ce qui a été endommagé…


L'EMPATHIE - Antoine Renand – Éditions Robert Laffont - collection La Bête noire - 464 pages janvier 2019

photo : Pixabay

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