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Chronique Livre :
L'ENCRE VIVE de Fiona McGregor

Chronique Livre : L'ENCRE VIVE de Fiona McGregor sur Quatre Sans Quatre

Fiona McGregor est une écrivaine et performeuse australienne. Elle écrit depuis 1993 et son troisième roman, L’encre vive, a remporté le prix The Age Book of the Year en 2011.
Ses performances sont nombreuses, en particulier sur le corps et l’eau et sur la captivité. On peut consulter son SITE.


« Une fois n’est pas coutume, cette année-là, tous les enfants s’étaient réunis à Sirius Cove pour l’anniversaire de leur mère. Un vent d’ouest soufflait depuis le matin, déposant de la poussière sur la terrasse où les membres de la famille apportaient les plats et allumaient le barbecue. Leon, qui n’était pas revenu à Sydney depuis plus d’un an, était frappé autant par les effets de la sécheresse sur la ville que par l’impression de vide dans la villa depuis le divorce de ses parents. Ross, leur père, avait emporté ses œuvres d’art et meubles les plus précieux, et Marie, restée seule, semblait avoir rapetissé dans la maison devenue trop grande. En passant devant le palmier éventail planté près du dallage, il en affleura l’écorce, aussi épaisse et rugueuse que la peau d’un éléphant - une vieille habitude qui le réconfortait.
Clark écarta de la chaleur du gril l’arbuste que son frère avait offert à leur mère, un plant au tronc sinueux, élégant, et aux fines fleurs délicates.
« C’est quoi ?
- Un Agonis flexuosa. » Leon en arracha une feuille et l’écrasa entre ses doigts sous le nez de son frère, libérant une senteur poivrée, piquante. «  Il va falloir le mettre rapidement en terre.
- On peut s’en occuper pour toi, maman », proposa Blanche.
Clark se mit à cuire des morceaux de poulet. « Oui, je veux bien, merci » dit-il à Hugh, qui servait le vin.
En retournant à la cuisine, Marie lança par-dessus son épaule : « J’ai peut-être une place pour lui près de banksia. »
Blanche jeta à Leon un coup d’œil qu’il ignora. Elle avait coiffé un chapeau à larges bords souples, ne laissant voir de son visage que ses lèvres pleines, toujours fardées de rouge. En cet instant, elles dessinaient un sourire moqueur.
Au moment où les enfants s’installaient à table, la voix contrariée de leur mère leur parvint :
« Où est le vin ? Où est mon verre ?
- Dehors, maman.
- Je vous ai servie, madame King, déclara Hugh.
- Mais j’en avais un ici ! » affirma Marie. Celui qu’elle avait laissé dans la cuisine était plus grand, et contenait les dernières gouttes de riesling Queen Adelaide, moins perceptible dans son haleine, lui semblait-il que le chardonnay Taylor apporté par Blanche et Hugh.
« Maman ? Tu ne veux pas venir t’asseoir avant que ça refroidisse ? »
Ah, il était là, caché derrière le grille-pain… Son riesling à la main, Marie ressortit, joyeuse et empourprée. « C’est la première fois qu’on mange dehors depuis le début de la saison, annonça-t-elle. Je crois que ça mérite un toast.
- Il fait un temps magnifique, observa Hugh.
- Moi je trouve ça sinistre, répliqua Clark. On est à la fin du mois d’août et on se croirait en été.
Les eaux du port, d’un bleu intense, formaient la toile de fond sur laquelle se découpaient les frondaisons en contrebas de la terrasse. Le claquement des voiles sur les bateaux qui le sillonnaient semblait tout proche. La famille avait poussé la table contre les baies vitrées pour s’abriter le plus possible du vent et lesté les serviettes avec les couverts.
« C’est tellement bizarre que Pat Hammet ne soit plus là…, observa Leon avec tristesse.
- Elle a vécu toute seule dans cette maison pendant presque dix ans après la mort du juge Hammet, vous savez, dit Marie.
- Peut-être, mais elle l’a laissée dans un état déplorable, souligna Blanche.
- Je l’aimais bien comme ça, affirma Clark. Et j’aimais bien Pat aussi. Cette baraque était fascinante. »
Les nouveaux voisins, les Henderson, avaient fait démolir la propriété gothique centenaire des Hammet peu après le divorce de Ross et Marie King. Ils avaient reconstruit si près de la clôture que Marie n’avait pratiquement plus de lumière en hiver, et à la place du jardin devant se dressait désormais un garage pour quatre voitures, où Rupert Henderson entreposait ses Jaguar de collection. Des caméras de surveillance étaient apparues sur le mur d’enceinte, et une piscine bientôt creusée dans le jardin derrière, qui donnait sur le port. » (p. 13, 14 et 15)


Marie King a 59 ans, elle est récemment divorcée et se retrouve seule dans cette grande et magnifique maison, vue imprenable sur le port, accès à la plage en quelques minutes, tranquillité, calme et luxe.

Mais cette maison, maintenant que ses trois enfants ne vivent plus avec elle, est trop grande, trop difficile à entretenir, et trop onéreuse, tout simplement. La vie de Marie, certes plutôt luxueuse quand elle vivait avec son mari qui travaille dans la publicité – un monde futile et asservi au dieu argent - , ne l’a pas satisfaite. Elle a presque le sentiment d’avoir vécu une vie qui ne lui ressemble pas : elle s’est retrouvée enceinte trop jeune de Clark, a dû renoncer à ses études de psychologie, n’a pas exercé de profession, a supporté les infidélités et les humeurs de son mari, puis les exigences de ses enfants.

Seule avec Mopoke, la vieille chatte bien mal en point, elle fait face à des dettes colossales et très peu d’argent.

En Australie, la nature souffre de la chaleur, les plantes ont soif et sont attaquées par d’étranges maladies qui les font mystérieusement crever, la catastrophe écologique est particulièrement sensible et Marie, dont un des fils, Leon, est horticulteur, essaie d’enrayer les dommages de son jardin, plante, arrose, engraisse le sol autant qu’elle peut mais c’est un combat perdu d’avance, comme celui qu’elle mène contre la maladie de Mopoke, et contre sa propre solitude, sa vieillesse et puis son cancer.

Elle a envie d’être aimée, de profiter de ce corps pas encore débile, pas encore trop douloureux, qu’elle aura maltraité plusieurs décennies durant. Elle boit, Marie, elle boit depuis trop longtemps, c’était sa façon à elle de supporter le vide et les frustrations de son existence qu’elle n’a pas eu le sentiment de choisir et qui ne lui aura apporté que peu d’amour, malgré ses trois enfants et sa petite-fille.

Un jour, comme elle se balade dans un quartier qu’elle ne connaît pas bien, un quartier populaire qui contraste avec le luxe dans lequel elle est habituée à vivre à Mosman, opulent et préservé, elle passe devant un studio de tatouage.
Elle décide – pourquoi pas après tout ? - de s’en faire faire un, petit, qui sera caché sous ses vêtements. C’est le début d’une longue série de tatouages, tous plus magnifiques les uns que les autres, exécutés par Rhys, une grande artiste, célébrant la nature à travers des représentations d’arbres, de fleurs, d’animaux australiens. Les dessins sont superbes, amples et colorés, soucieux du détail, à la fois réalistes et poétiques, ils colonisent son corps et la revêtent de beauté alors qu’à l’intérieur, les métastases sont au travail et se multiplient impitoyablement, gagnant de proche en proche les organes les uns après les autres. Elle se fait tatouer une feu sur le ventre quand c’est précisément là qu’est le siège de son cancer.

Les séances, longues et douloureuses, sont autant de victoires pour Marie, quelque chose qu’elle fait pour elle-même, cette fois, et qui lui permet de s’affranchir du jugement des autres et de leurs préjugés, de leurs conventions bourgeoises et insipides qu’elle hait.

« La douleur était constante. Peu à peu, Marie s’y habituait et, comme un boxeur, préférait affronter directement l’adversaire plutôt que d’esquiver. Elle alla voir Rhys encore deux fois pour compléter le papillon, en espaçant les séances de quinze jours afin de se donner le temps de cicatriser – un intervalle durant lequel elle redescendait peu à peu de son petit nuage jusqu’à sombrer de nouveau dans un gouffre de peur. »

Le regard des autres sur elle change, désormais, à commencer par celui de ses enfants, choqués et ébranlés dans leur perception de leur mère par cette débauche de dessins qui recouvrent presque tout son corps. Dégoût et attirance un peu malsaine sont les réponses qu’elle obtient de la part de ceux qui la connaissent depuis toujours, des gens de son milieu pour qui elle est un objet de curiosité et de scandale croustillant.

Pour Marie, se faire tatouer est une transgression, elle affirme qui elle est, qui elle veut être et apprend à s’aimer, faisant fi de toutes les règles qu’elle a dû respecter malgré elle depuis toujours.
C’est un sursaut de dignité avant la mort, quelque chose qu’elle fait seule, une forme d’affirmation de soi, de fantaisie, de liberté et d’insolence bravache qui lui font du bien.

« Blanche but en silence. Elle avait hâte de partir à Aspen pour Noël. Pas un seul membre de la famille en vue, juste Hugh et elle, dévalant les pentes tous les jours. Les trois semaines qui la séparaient encore du départ lui semblaient interminables : elle rêvait de la blancheur glacée des montagnes, qui lui permettrait de respirer enfin, de se libérer de cette atmosphère de chaleur, de chagrin et d’obligations. Elle sirota son Campari, plus corsé que le premier, dont l’amertume lui arracha une petite grimace, tout en contemplant la baie à travers les arbres, tandis que sa mère aspirait comme un vampire sa boisson rouge. Elle la croyait pourtant quand Marie affirmait avoir arrêté de boire, ce qui ne lui laissait par conséquent aucune excuse pour ces tatouages répugnants – la preuve pour elle, comme avec After-shave que la vulgarité gagnait du terrain. Ce constat lui inspirait un mélange de désespoir et de résignation, lui donnait l’impression de se retrouver seule sur une île alors que les eaux montaient autour d’elle. Il n’y avait apparemment pas de juste milieu. »

Dans une société australienne de plus en plus minée par la chaleur et absolument incapable de prendre les mesures qui s’imposent face au dérèglement climatique, les espèces s’éteignent, le sol s’affaiblit, la nature lentement se rétracte. L’argent semble, là aussi, être la valeur reine de la société qui conduit à un mépris total de ce qui est ancien et historique, à une inégalité sociale toujours croissante, un rejet en hausse des « étrangers », une injustice flagrante comme une plaie toujours béante envers les Aborigènes.

Au service des riches qui s’offrent des maisons de luxe avec piscine - malgré la plage à quelques mètres et les restrictions sur l’eau -, tout un peuple à la limite de l’esclavage, maltraité, mal considéré qui vit un peu plus loin, dans des quartiers sales et en mauvais état. La spéculation immobilière va bon train. Même les propres enfants de Marie – dont Blanche, qui travaille dans la pub comme son père - calculent avec bonheur ce que la vente de la maison va leur rapporter une fois leur mère disparue ; tout semble tellement subordonné à ce que l’argent peut offrir qu’ils n’y voient aucun cynisme.

« Leon était déconcerté par la façon dont les nouvelles demeures occultaient les reliefs naturels du paysage. Mosman n’était plus un littoral à demi sauvage, c’était désormais un refuge luxueux dont chaque centimètre carré était paysager. Dieu qu’il détestait cette ville, sa prétention, son mépris, son opulence – l’égoïsme des riches. Alors qu’il montait vers le pont, il se surprit à partager le fantasme de sa mère, imaginant un feu qui se déclarerait sur la côte et consumerait tout, végétation et constructions. Mais quand, une fois parvenu de l’autre côté du port, il se retrouva face aux immeubles qui reflétaient la lumière du couchant, il ne put qu’admirer la beauté du panorama. C’était à couper le souffle. Et il se rendit compte à quel point Sydney lui avait manqué. »

Un constat sans illusion ni complaisance sur l’Australie contemporaine raciste, consumériste, qui dévore sans réfléchir ses ressources, sur la place de la femme pour qui la maternité est encore et toujours une entrave à la liberté, sur le péril dans lequel nous vivons, acharnés à détruire le seul lieu de vie qui nous sera jamais donné. L’art est le seul rempart contre tout ce qui nous afflige, seul espace de revendication et d’action.

Un très beau roman à multiples facettes et l’inhabituel personnage de Marie, conquérant sa liberté et sa force à mesure qu’elle se meurt, est saisissant et magnifique. Comme dans les traditions anciennes, le tatouage raconte qui elle est, biographie à l’encre vivre après tant d’années de mutisme et de renoncements.


Musique

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Shirley Bassey - I Love You I Hate You, Chic - Le Freak, The Doors, The Cure, Red Hot Chili Peppers, Guns n’ Roses, Cher, Radiohead...

INXS - Need You Tonight

Rolling Stones - Time Is On My Side - album 12x5

Marvin Gaye - Sexual Healing

Nina Simone - Baltimore

Tom Waits - Never Let Go - album Orphans

Skyhooks - Horror Movie


L'ENCRE VIVE - Fiona McGregor - Éditions Actes Sud - 544 p. mars 2019
Traduit de l’anglais (Australie) par Isabelle Maillet

photo : Baie de Sidney - Pixabay

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