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Chronique Livre :
L'ENFER DU COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio de Giovanni

Chronique Livre : L'ENFER DU COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio de Giovanni sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Au beau milieu d'une canicule estivale, alors que Naples se prépare à célébrer la Madonna del Carmine, un célèbre chirurgien est défenestré depuis son bureau. Pour le commissaire Ricciardi et le brigadier Maione, c'est le début d'une enquête qui les confrontera aux passions les plus torrides.

Au fil des témoignages et des aveux, l'infidélité et l'amour se confondent au point de semer le doute dans l'âme des deux policiers, compromettant leurs propres tentatives sentimentales.

Angéliques, infernales et passionnées, les notes d'une chanson napolitaine planent sur les destins de chacun, alors que tous risquent de basculer dans l'abîme. Car « la chaleur, la vraie, vient de l'enfer ».


L'extrait

« Le commissaire constata que la position du cadavre était compatible avec une chute probablement depuis la hauteur maximale du bâtiment : au dernier étage, une fenêtre était ouverte qui se situait à au moins vingt mètres du sol.L'homme avait même dû prendre un peu d'élan, parce qu'il avait dépassé les buissons qui bordaient l'allée longeant le mur de l'édifice. Il s'était lancé seul ou on l'avait peut-être aidé. Le commissaire réfléchit un instant puis se retourna brusquement.
En retrait du cadavre qui en était à l'origine, Ricciardi reconnut l'image du mort, debout dans l'ombre clairsemée des arbres plantés sur l'autre bord de l'allée. Son tronc n'était plus dans l'alignement de son bassin, comme si le corps avait été coupé en deux ; on avait la même impression en examinant le visage le long d'une axe vertical, parce qu'une moitié de la tête était pratiquement intacte, tandis que l'autre avait été écrasée par l'impact au sol. Le commissaire anticipa l'examen du médecin légiste, notant la fracture de la colonne vertébrale et celle du crâne. Sur le front apparaissait une large blessure, d'où jaillissait une fontaine de sang rouge vif qui inondait la partie droite du visage, déformée : la pommette était enfoncée, et un trou noir occupait la place de la bouche. De l'oeil, aucune trace. La partie gauche, au contraire, offrait presque une expression attendrie, rêveuse : la paupière entrouverte, les lèvres figées dans un demi-sourire. L'incongruité de l'ensemble produisait un effet effrayant.
Ricciardi réalisa que la tête était posée sur le sol sur le côté droit ; cette position était due à la dynamique de la chute. Il reporta son attention sur l'image pour percevoir une blessure supplémentaire de l'homme. Le cadavre murmurait doucement : Sisinella e l'amore, l'amore e Sisinella, Sisinella est l'amour, l'amour est Sisinella. Une dernière pensée absurde au terme de la chute et à l'instant de la mort. Le commissaire se passa une main sur son visage couvert de sueur et malgré la chaleur ne réussit pas à maîtriser un frisson. » (p. 38-39)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Mieux vaut l'enfer qu'un seul rêve sans espoir. »

Pour un beau vol plané, c'est fut un ! L'éminent professeur en gynécologie-obstétrique Tullio Iovine del Castello s'est envolé de son bureau, au dernier étage de l'hôpital, pour atterrir vingt mètres plus bas. Toutes les hypothèses sont ouvertes : il peut tout aussi bien s'agir d'un suicide que d'un meurtre. Le beau commissaire Ricciardi, dont les yeux verts et l'air mystérieux font chavirer les dames, et le solide brigadier Maione vont devoir, malgré la canicule infernale qui règne sur Naples, user leurs semelles sur les pavés de ruelles escarpées afin de déterminer si crime il y a ; et, si oui, qui peut bien en être l'auteur. Les mobiles ne manquent pas, entre jalousies professionnelles et accouchements dramatiques ayant entraînés la mort d'une épouse aimée, entre passions bouillantes et colères froides, les deux enquêteurs devront se pencher tout autant sur le passé du médecin-chef que sur sa vie au moment des faits, vie qui n'était pas d'une simplicité absolue.

Nous sommes en 1932 et le fascisme, sans être aussi prégnant qu'en Allemagne, est présent en toile de fond, comme une menace permanente, flottant dans l'air irrespirable. Les mots et les opinions ne sont pas libres, la crainte de l'arrestation ou de la relégation clôt les lèvres, la délation fleurit. Dans les rues écrasées de chaleur, les scugnizzi (gosses) cavalent en tous sens, occupés à des tâches d'adultes, comme dans tous les pays de misère, cherchant à gagner quelques sous, à les voler, ou, comme tous les enfants, à quelles farces s'employer. Le port se souvient des vagues migratoires, des paquebots pleins à craquer de migrants qui rêvaient d'Amérique, qui n'en pouvaient plus d'Italie synonyme de famine.

« Ils étaient poussés par la faim et redoutaient de trouver à leur arrivée une faim identique. Ils partaient comme on bat les cartes après une partie de malchance, comme on joue les nombres au loto, reportant leur espoir sur un destin nouveau se substituant à l'ancien. »

Maître Nicola Coviello, le joailler, s'en souvient aussi. Il aurait tant voulu partir, mais l'amour de sa vie trouvait cela lâche, disait que c'était un renoncement. Son aimée n'est plus là, elle s'en est allée, elle, alors il vient encore parfois se souvenir, mais c'est son métier d'orfèvre qui va le mêler à l'enquête. Le professeur était un de ses clients et il est un des derniers à l'avoir vu vivant. Son témoignage, pas plus que les autres, ne va éclairer définitivement cette affaire qui est bien un meurtre, ainsi que le médecin-légiste, ami de Ricciardi, Modo l'a assuré. Toutefois, il met les policiers sur la piste d'une certaine Sisinella qui va mériter toute leur attention.

Pour faire évoluer des policiers, il vous faut un crime, le professeur volant arrive à point nommé. Pourtant la grande, la seule véritable, affaire de ce roman, c'est l'amour. Il y en a pour tous les goûts, amour partagé, amour déçu, trahi, manipulé, sincère, intéressé, perdu... et tant d'autres, Maurizio de Giovanni tisse avec la finesse et la dextérité des meilleures dentellières les milles et un fils ténus de ce sentiment complexe entre les êtres humains pour en tirer un motif tout en nuances, recelant aussi bien la violence touffue de la passion que la trame, à peine perceptible, des amours silencieuses ou sans espoir. Il est à l'origine de chacune des pièces de ce sublime puzzle littéraire, touche la grande bourgeoise comme la prostituée des bordels des bas-fonds, le commissaire comme la victime, en passant par Maione ou un redoutable caïd. La canicule rend fou, fait bouillir les crânes et les cœurs, le petit vent frais local, la rèfola, peut en atténuer les effets et permettre de reprendre ses esprits, encore faut-il en avoir envie...

« Encore faut-il être prêt à la recevoir, la rèfola.
Une fenêtre ouverte, une porte entrebâillée. Parce que la rèfola touche l'âme, mais qu'elle a aussi une existence physique, réelle, concrète ; elle a besoin d'espace et de temps pour frapper, elle a besoin d'un moment d'attention du corps.
À condition que vous vouliez être frappés, bien entendu. »

Ricciardi est amoureux transi d'Enrica, sa belle voisine, mais il se refuse à lui parler, Enrica se meurt d'amour pour lui, mais ne pense pas être aimée en retour. L'auteur, sur des prémices aussi élémentaires de l'intrigue sentimentale, parvient à nous subjuguer par la subtilité délicate de son écriture, nous livrant la correspondance de la jeune fille à son père, dans laquelle celle-ci se confie, ou les pensées les plus intimes du commissaire, lui-même fort occupé à repousser les avances d'une très jolie veuve, Livia, courtisée par tous mais ne voulant que lui. Pour couronner le tout, comme si ce n'était pas déjà assez compliqué, Ricciardi fait face à l'agonie de sa gouvernante, Rosa, celle qui l'a élevé, choyé, aimé, il quitte son chevet le moins possible, espérant un miracle malgré le sombre pronostic de son ami le docteur Modo...

Maione, quant à lui, a des soucis d'argent, le fascisme devait rendre sa grandeur à l'Italie, il a commencé par diminuer les salaires, et le pauvre brigadier peine à assurer le quotidien à sa famille. Ces soucis matériels ne l'empêchent aucunement d'être en proie à une soudaine crise de jalousie, puisqu'il a vu son épouse adorée sortir d'un bâtiment dans lequel elle n'aurait pas dû se trouver... L'amour, ses joies et ses déconvenues, ses énigmes, baignent ce roman, flottent dans l'air électrique, dans l'atmosphère lourde de misère et d'avidité à vivre malgré tout. Il tue comme il sauve, sans le moindre remord ou la moindre satisfaction, il est ce que les humains en font, ses graines, emportées par la rèfola, se posent ici et là, à chacun de les cultiver comme il veut, comme il peut.

Le commissaire et Maione devront regarder au-delà des apparences, derrière les préjugés et les paravents pour découvrir l'origine de la chute du professeur et trouver la clé de l'intrigue. Hantés par leurs propres démons, ils affronteront le diable sous toutes ses formes dans le chaudron bouillant qu'est Naples à cette période de l'année, un bouillon à la surface duquel remontent les bulles de passé se mélangeant aux espoirs d'avenir...

Une grande enquête policière, un polar exceptionnel, et, surtout un magnifique roman d'amour d'une qualité littéraire rare !


Notice bio

Maurizio de Giovanni est né en 1958 à Naples, cadre de tous ses romans. Lauréat du prestigieux prix Scerbanenco, il est traduit dans de nombreux pays et a vu son œuvre plusieurs fois adaptée pour la télévision. Après le cycle des Saisons, qui se déroule durant le fascisme, L'enfer du commissaire Ricciardi poursuit le cycle des Fêtes. Déjà paru : L'automne du commissaire Ricciardi, L'été du commissaire Ricciardi, L'hiver du commissaire Ricciardi, Les Pâques du commissaire Ricciardi, Le noël du commissaire Ricciardi, tous aux éditions Payot-Rivages.


La musique du livre

Roberto Murolo - Serenata Napulitana

Marie-Stéphane Bernard - Air de Vilja – La Veuve Joyeuse – Franz Léhar

Tito Schipa - Passione


L'ENFER DU COMMISSAIRE RICCIARDI – Maurizio De Giovanni – Éditions Rivages – collection Rivages/Noir – 473 p. juin 2019
Traduit de l'italien par Odile Rousseau

photo : Naples - Pixabay

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