Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
L'ESSENCE DU MAL de Luca D'Andrea

Chronique Livre : L'ESSENCE DU MAL de Luca D'Andrea sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

En 1985, dans les montagnes hostiles du Tyrol du Sud, trois jeunes gens sont retrouvés morts dans la forêt de Bletterbach. Ils ont été littéralement broyés pendant une tempête, leurs corps tellement mutilés que la police n’a pu déterminer à l’époque si le massacre était l'œuvre d’un humain ou d’un animal.

Cette forêt est depuis la nuit des temps le théâtre de terribles histoires, transmises de génération en génération.

Trente ans plus tard, Jeremiah Salinger, réalisateur américain de documentaires marié à une femme de la région, entend parler de ce drame et décide de partir à la recherche de la vérité. À Siebenhoch, petite ville des Dolomites où le couple s’est installé, les habitants font tout – parfois de manière menaçante – pour qu’il renonce à son enquête. Comme si, à Bletterbach, une force meurtrière qu’on pensait disparue s’était réveillée.


L'extrait

« C’est toujours comme ça. Dans la glace, d’abord on entend la voix de la Bête, ensuite on meurt.
Des corps d’alpinistes et de grimpeurs emplissaient des séracs et des gouffres identiques à celui où je me trouvais : ils avaient perdu leurs forces, la raison et enfin la vie, à cause de cette voix.
Une partie de mon esprit, la partie animale qui connaissait la terreur, comprenait ce que la Bête sifflait parce qu’elle avait vécu dans la terreur pendant des millions d’années.
Cinq lettres : « Va-t’en. »
Je n’étais pas préparé à la voix de la Bête.
J’avais besoin de quelque chose de familier, d’humain, qui m’arrache à la cruelle solitude du glacier. Je regardai au-delà des bords de la crevasse, là-haut, à la recherche de l’ECI135 du Secours alpin des Dolomites. Mais le ciel était vide. Un fragment en forme d’éclair, d’un bleu aveuglant.
C’est ce qui me fit flancher.
Je me balançais d’avant en arrière eb respirant de plus en plus vite, vidé de toute énergie. Comme Jonas dans le ventre de la baleine, je me trouvais à la merci de Dieu.
Et Dieu ricanait : « Va-t’en. » » (p.9)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Au commencement était la tragédie. Une peur primale, indicible, viscérale. Puis le cri venu du début des temps, celui de l’épouvante gravée à jamais dans les oreilles, celui qui a reconfigurer tous les circuits de la pensée de Salinger.

Le verbe ne viendra qu’ensuite. Le verbe et l’action. La tragédie, donc : au cours du tournage d’un documentaire consacré aux sauveteurs dans les Dolomites, Salinger remplace au pied levé Mick, son réalisateur malade. Une mission en hélicoptère pour secourir une touriste allemande tombée dans une faille. Salinger demande à descendre dans la crevasse avec le secouriste, le pilote remonte celui-ci et la touriste tandis que Salinger attend son tour pour remonter, une saute de vent et l’hélico s’écrase, le laissant seul rescapé. Pas gravement blessé mais irrémédiablement traumatisé au plus profond de lui.

Mick et lui ont connu le succès grâce à une série sur les roadies des Kiss en tournée et ils profitent d’être en visite à Siebenhoch, le village natal de son épouse Annelise, pour tourner ce nouveau documentaire. Ils sont venus voir Werner, le pionnier du secourisme dans la région, père d’Annelise, et ont amené leur petite fille, Clara. Au sortir de l’hôpital, Salinger doit se reposer et prendre un traitement mis en place pour l’aider à surmonter son traumatisme psychologique, ses cauchemars et ses angoisses. Médicaments qu’il ne prend pas, pensant s’en sortir très bien tout seul avec un peu de repos et de vie de famille. Les nuits sont atroces, peuplées du cri de la Bête, celui qu’il a entendu dans la crevasse, les journées ennuyeuses. Alors il se lance à corps perdu sur cette vieille histoire de trois jeunes massacrés dans le Bletterbach, une faille géologique qui fait la réputation de la région.

Ils sont morts pendant une tempête cataclysmique - un cluster -, retrouvés en charpie par ceux qui étaient partis à leur recherche. Salinger est littéralement obsédé par ce dossier malgré les mises en garde des habitants du village qui ne veulent plus en entendre parler, malgré Annelise, craignant pour sa santé, qui menace de le quitter s’il ne laisse pas tomber cette énigme qui semble le rendre fou. Les déductions les plus irrationnelles succèdent aux bassesses humaines qu’il va croiser dans les catacombes de secrets que renferme un village isolé, une communauté à huis-clos où tous se connaissent depuis l’enfance.

La mécanique mise en place par Luca D’Andrea est tout à fait exceptionnelle, elle fonctionne à merveille, le lecteur ne peut que se laisser happer par Salinger qui se débat comme un diable dans un bénitier au milieu de l’hostilité quasi générale, des fausses pistes qui lui sont généreusement offertes et un paysage qu’il ressent peu à peu comme hostile, doué d’une volonté propre incrustée dans ses crevasses depuis la nuit des temps. Les personnages sont forts, humains, pathétiques ou mystérieux, ils donnent une réalité superbe au récit. On tremble avec Salinger, on cherche, on se trompe avec lui, impossible de le quitter avant la fin de sa catharsis. Ce n’est pas une simple énigme qu’il tente de résoudre, c’est sa vie même qui est en jeu. Jamais il ne pourra se remettre de son traumatisme s’il ne mène pas cette quête à son terme, peu importe s’il y laisse sa peau en chemin, il n’a pas le choix.

Il aime profondément son épouse et Clara, leur fillette pétillante qui aime jouer avec lui sur les mots, mais rien n’y fait. Il se résout parfois à mettre son enquête en pause mais un fait ou un autre, une simple association d’idées le ramène aussitôt au Bletterbach et à ses fantômes jamais vengés.

Réellement très agréable à lire, une excellente traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza (La fille dans le brouillard), un style percutant, cinématographique qui renvoie autant à des sensations, des sentiments qu’à des images de films d’action.

Un grand thriller, passionnant, captivant, dans les méandres de l’armoire à secret d’une petite communauté montagnarde, les drames familiaux, les intérêts financiers, la jalousie, tout y passe, un très beau premier roman !


Notice bio

Luca D'Andrea est né en 1979 à Bolzano en Italie, où il vit toujours actuellement. Il a été enseignant pendant dix ans. L'Essence du Mal est son premier roman. Il est en traduction dans plus de trente pays.


La musique du livre

Robert Johnson - Hellhound on My Train

Bruce Springsteen - Nebraska

Kiss - Rock’n’roll All Nite

Louis Armstrong - When the Saints Go Marching In

Bob Dylan - The Times They Are A-Changin’


L’ESSENCE DU MAL - Luca d’Andrea - Éditions Denoël - Collection Sueurs Froides – 453 p. octobre 2017
Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

photo : le Bletterbach (Pixabay)

Chronique Livre : CE QUE CACHAIT ARCHIE FERBER de Casey B. Dolan Chronique Livre : SOUS SON TOIT de Nicole Neubauer Chronique Livre : LA SOIF de Jo Nesbø