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Chronique Livre : L'EXIL DES MÉCRÉANTS de Tito Topin

Chronique Livre : L'EXIL DES MÉCRÉANTS de Tito Topin sur Quatre Sans Quatre

photo : foule dans une gare (Actu-Mag)


Le pitch

Sous l'impulsion des États-Unis, de l'Arabie Saoudite, et d'Israël, les États, lassés des guerres interconfessionnelles, ont décrété que l'ennemi n'était pas celui qui pratiquait une autre religion que la leur, mais celui qui n'en avait aucune. Ainsi, la Foi devenue obligatoire, les livres saints devenus constitutions, les athées, les rationalistes, les libres penseurs sont pourchassés ou enfermés dans des camps d'inoculation de la foi. Les réfractaires sont déchus de leur nationalité, exilés, spoliés. Pour ces états, les hommes ne sont plus des citoyens mais des fidèles. La contraception, l'homosexualité, l'adultère, le divorce, le mariage entre personnes du même sexe sont interdits et sévèrement réprimés. De plus en plus isolés, les pays du sud de l Europe, pourtant réputés pour leur grande tradition catholique s'opposent toujours à la pression des gouvernements théocratiques.

C'est au Portugal que Boris Prévert, journaliste, poursuivi pour avoir dénoncé les crimes des intégristes de toutes les religions essaye de s'exiler. Il va embarquer dans sa fuite une amie d'enfance - Soledad- retrouvée à Avignon, Anissa, une fille-mère qu'il protège, et Pablo, un vieux braqueur de banque. À leurs trousses, le Querrec, une inspectrice du ministère de la Justice Divine, un tueur, Abdelmalek Chaambi, en mission spéciale pour l Évêque Perrin. Ils vont tous se retrouver à Lisbonne, au milieu des cohortes de réfugiés de toute l'Europe qui fuient le pouvoir religieux qui s'étend inexorablement.


L'extrait

« Mouvements autour de lui. Nouvelles exclamations. Une main secouait son épaule. Il sursauta, les yeux grands ouverts sur le vide. Combien de temps avait-il dormi ? Une heure, pas davantage. Le bruit du train avait changé de registre. Par la fenêtre, un canal. Non, une rivière. Large. Puissante. Des grands roseaux couchés par le vent le long de la rive, une barque, amarrée. La tour carrée d'une église au loin.
Mon père ? Documents.
Plusieurs uniformes, les gestes pressants. Il se frotta les yeux, ouvrit la fermeture éclair de la sacoche qu'il portait en bandoulière, tendit la carte d'identité, le certificat de baptême avec le cachet du conseil presbytéral et du synode. Son cœur battait si fort qu'il craignait qu'on l'entendît à l'autre bout du wagon.
Le flic (ou un douanier, il n'osait le regarder) examinait longuement les papiers.
Département de quoi... ?
Département de la démonologie et de la délivrance, répondit-il en essayant de ne pas avoir l'air de débiter un texte appris par cœur. Dieu a voulu une hiérarchie au sein de son Église pour éviter l'anarchie, mon fils, et ce département a été créé dans ce but, pour faire partie du corps de Christ et prendre part à son édifice dans le respect de la constitution de ce corps. » (p.14-15)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ça devait bien arriver. À force de fréquenter les mêmes manifs réactionnaires et de réagir d'une seule voix contre toute avancée dans la place de la femme dans notre société, les religions se sont retrouvées autour d'un programme commun (si j'ose dire). La base de cette plateforme est simple, le mal, c'est l'athée, le mécréant, l'apostat. Chassez-le et la paix de Dieu, on ne sait trop lequel, règnera sur Terre.

Aussitôt dit, aussitôt, fait, les forces armées et de police, transformées en bras vengeur des Églises, déportent, évacuent, jettent en prison ou obligent les récalcitrants à l'exil. Car l'Europe du sud résiste. Les très catholiques Espagne, Italie et Portugal n'acceptent pas ce fascisme oecuménique et voient affluer tout ce que l'Europe du nord compte de réfractaires aux croyances officielles. Après les USA, l'Arabie Saoudite et Israël, ce sont les pays de l'est et du nord de l'Europe qui s'y sont mis. La marée de réfugiés grossit à chaque heure, le peuple des libres-penseurs est devenu illégal et indésirable.

La Sainte Inquisition reprend du service, traque, tue, emprisonne, travestit les faits. Donnez un peu de pouvoir politique à n'importe quelle communauté sectaire et les bûchers ou la lapidation ne sont jamais longs à réapparaître. En première ligne les journalistes, ces curieux insatiables qui ne se contentent, normalement, pas des déclarations officielle et bénies. Boris, héros de ce roman, est de ceux-là. Il a parlé dans certains de ses anciens articles de prélats qui préféraient les enfants de choeurs sans aube pour leur donner de drôles de sacrements. Pourtant véridiques, ces informations ne sont pas supportables par les obscurantistes qui détiennent le pouvoir et le journaliste est pourchassé. Non pas pour le ramener à de plus pieuses écritures, tout simplement pour l'éliminer de la surface du globe.

Boris Prévert. Rien que le nom, il devrait, selon les nouveaux potentats, être embastillé. Pensez donc, le même que Jacques, celui qui proclamait : Notre Père qui êtes aux cieux/Restez-y », de quoi rendre chafouins les fanatiques déistes. Surtout que le journaliste possède quelques secrets révoltants qu'il vaut mieux cacher aux fidèles. Boris est seul ou presque, il a perdu sa famille dans un accident, sa femme, Patty, son enfant, Sarah, lui reste son ami, Hector, et son ancien amour, Soledad, sœur d'Hector. Sinon c'est lui contre le monde entier, ou pas loin. Il embarque Soledad, malgré lui, malgré elle, amis puis amants, ils ont toujours tout traversé ensemble depuis l'enfance, sauf l'épisode Patty que Soledad a très mal vécu.

Le capitaine Merrilloux et la lieutenant Gladys Le Querrec sont chargés de régler le problème, aidés en cela par tout la puissance du renseignement d'état. Situation paradoxale pour Gladys qui était encore, il y a peu, chargée par le gouvernement laïc de la République de protéger Boris des intégristes... Elle connait bien son gibier et ne lâche pas facilement une affaire, même si elle a un peu plus que de la sympathie pour le beau ténébreux qui fuit les foudres ecclésiastiques. Imaginez le bazar des centaines de milliers de gens fuyant devant la répression aveugle, les files de véhicules, les barrages militaires, les foules dans les gares, les autobus pris d'assaut, les marcheurs, les mendiants, les corps tombés, usés par la faim ou la maladie, laissés là puisqu'il n'y a plus rien à faire. C'est l'Apocalypse, la vraie, pas celle fantasmée des autoproclamés livres sacrés.

Ce formidable désordre est superbement planté par Tito Topin qui juxtapose les phrases courtes et percutantes, brèves visions d'une foule effrayée qui avance coûte que coûte, pousse, force, piétine, de visages douloureux et de coups de matraque, d'arrestations arbitraires, de persécutions. Il immerge son héros dans le chaos. Personne n'a plus le choix de sa destinée. Magnanimement, il lui adjoint une encombrante jeune femme enceinte, rencontrée au hasard d'un compartiment de train, et un braqueur de banque rondouillard et âgé récupéré dans un rocambolesque vol de voiture.

Roman d'action, course-poursuite dans l'anarchie d'un exode massif, au milieu des réfugiés sans refuge, réquisitoire contre l'obscurantisme meurtrier et les dangers de tous les fanatismes, L'exil des mécréants se lit d'une traite, le lecteur est happé par le flot, par la masse des pauvres gens, par le suspense de la fuite, par les nombreux rebondissements et le danger qui rôde sans cesse autour de la petite troupe que Boris et Soledad mènent.

Du très bon roman noir et cette perspective effrayante de l'alliance des obscurantismes et le bannissement de la libre pensée. Un thème très actuel lorsque l'on constate que les intégristes de tous bords agitent la censure, se hissent dans les hautes sphères du pouvoir et influent de plus en plus dans le débat public.


Notice bio

Tito Topin, lauréat du Grand prix de littérature policière avec Un gros besoin d'amour (Grasset), est le créateur de la série Navarro. Il a publié 55 de fièvre à la Série Noire, la Métamorphose des cendres chez Rivages en 2014.


La musique du livre

Jean-Sébastien Bach - Marc Minkowski - Messe In H-moll, BWV 232: XIV. Patrem Omnipotentem

Jimmy Lloyd Logsdon - Rocket In My Pocket

Wanda Jackson - Hard Headed Woman

El Camarón de la Isla - Tu Cariños es Mi Castigo

Marcel Mouloudji - Un Jour Tu Verras

Johnny Pacheco - Oyeme Mulata


L'EXIL DES MÉCRÉANTS – Tito Topin – La Manufacture de Livres – 187 p. février 2017

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