Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'HOMME AU GANT de Héliane Bernard et Christian-Alexandre Faure

Chronique Livre : L'HOMME AU GANT de Héliane Bernard et Christian-Alexandre Faure sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

16 août 1517. Iulio, jeune compagnon imprimeur, sans fortune et sans nom, quitte Lyon pour Venise. C’est lui, L’Homme au gant, que, par un fabuleux hasard du destin, peindra le grand Titien. Dans cette ville brillante et sulfureuse, il va s’éblouir de tout ce qui fait l’humanisme, mais se heurtera à la passion exclusive d’une femme, et aux interdits sociaux et religieux de son temps. Il lui faudra fuir.

Sur les traces de son ami le navigateur Giovanni Verrazano, découvreur du site de New York, et sous le choc de sa lecture d’Utopia de Thomas More, il se prendra à rêver de Nouveau Monde et d’une société de justice et de tolérance...

Après La Colline aux corbeaux (Prix Sable Noir 2018), L’Homme au gant est le nouveau volet de la saga romanesque en trois volumes «Les Dents noires» dont le titre évoque les minuscules caractères de plomb maculés d’encre, qui servaient pour imprimer les livres. Alors que l’imprimerie servait les pouvoirs, elle est, dans ce nouveau volume, l’instrument des hommes de savoir et on y apprend qu’un seul livre peut transformer une vie.


L'extrait

« En quatre ans, Iulio avait vécu plus de choses, rencontré plus de gens que dans toute sa vie passée. Jamais la vie ne lui avait semblé aussi belle. Souvent il se répétait : « Combien le monde me paraît changé ! ».
Avant, son univers se bornait à sa mère et aux gens de l'atelier. Iulio s'en souvenait à peine. Curieuse chose que le temps. C'était hier, et il avait le sentiment que c'était il y a mille ans. Iulio vivait dans un monde nouveau. Parfois, il avait l'impression que sa vie était devenue un roman... Avant, la peinture lui était étrangère. À Venise, Tiziano, le grand Tiziano, avait fait son portrait. À Lyon, son monde était petit... Jamais il n'avait été à des soirées littéraires. Jamais il n'avait assisté à des concerts ou à des pièces de théâtre. Il n'était qu'un inconnu, insignifiant. Certes il avait des rêves. Il voulait parcourir tous les chemins et lire tous les livres, mais ces rêves ne s'appuyaient que sur son imagination. Il avait la naïveté de ceux qui ignorent tout de la vie. Aujourd'hui, la vie éclatait partout autour de lui. C'était comme si, avant, il était enfermé dans une coquille, bien solide, et que, brusquement, en abordant Venise, cette coquille avait éclaté et qu'il avait découvert les richesses d'un autre univers.
Iulio n'était plus le même homme. Personne à Lyon ne l'aurait maintenant reconnu. Son corps se transformait, son âme se gorgeait de découvertes, son cœur apprenait. Son visage s'était émacié, sculpté par ce qui faisait sa vie. Poussé de tous les côtés, il apprenait vite et avidement. Le grec ancien n'avait plus de secret pour lui. Chez les Giunta, on appréciait son travail et sa gaieté. Lucantonio lui lâchait la bride sur le cou. En réalité, il avait des projets pour ce garçon dont il avait saisi toute l'intelligence. Il voulait lui ouvrir les portes qui lui seraient utiles lorsqu'il rentrerait à Lyon. Le garçon aurait de la reconnaissance et servirait ses desseins.
Iulio avançait à pas de géant, comme s'il voulait avaler le monde. Il passait d'une émotion à l'autre qui, chacune, procédait d'un même désir, connaître, apprendre. Sa mère était une servante et lui côtoyait les grands ! L'orgueil s'insinuait en son âme. Par une sorte d'intuition, il cachait à l'atelier et à ses plus proches compagnons ses espoirs et même ses projets. À qui confier ce qui déferlait en lui ? À qui exprimer cette rage de prendre sa revanche sur les humiliations de sa jeunesse ? Iulio savait. Il ferait de grandes choses. Il le savait. Iulio voulait façonner son destin. C'était un sentiment nouveau, de plus en plus envahissant, qui l'inondait dès qu'il se présentait. » (p. 203-204)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Iulio, placé à dix ans en apprentissage chez maître Jacques Sacon, imprimeur et libraire à Lyon, étonne très tôt tout son entourage par sa rapidité à apprendre et sa curiosité naturelle. Protégé de Thomas Gadagne, un banquier chez qui la mère de Iulio est servante, il sait déjà lire et compter, se passionne pour les livres. Toutes ces qualités entraînent de la jalousie et une haine féroce du fils de son protecteur et de ses amis bien nés qui s'ingénient à le dénigrer. Bien vite, Iulio veut apprendre le grec, lui qui connaît déjà parfaitement le latin. Il est donc décidé qu'il se rendra à Venise afin de poursuivre ses études et son apprentissage, ainsi que pour échapper aux vilains tours de ses persécuteurs. La cité des Doges est le plus haut lieu de l'imprimerie et de la vie intellectuelle de l'époque, le meilleur endroit au monde pour que s'épanouisse l'esprit vif de Iulio.

La route à travers les Alpes et le nord de l'Italie est périlleuse, la vie à Venise lorsqu'on n'en possède pas les codes presque tout autant. Entre agressions par des coupe-jarrets, intrigues de boudoirs et discussions savantes, dans lesquelles certains sujets peuvent valoir la prison, ce roman varie les plaisirs, passe du récit de cape et d'épée à la description minutieuse des idées et des mœurs, manière habile de ne jamais lasser le lecteur qui s'aperçoit vite que les brigands de grands chemins sont parfois moins dangereux que les relations amoureuses adultères dans lesquelles Iulio va bientôt s'illustrer. Beau jeune homme, brillant rhétoricien, habile séducteur, il suscite des convoitise et est suffisamment imprudent pour y répondre, se mettant ainsi en danger de mort, le mari trompé ayant alors toute liberté du sort de son épouse et de l'amant de celle-ci..

Le jeune imprimeur, poursuivant sans relâche ses études des philosophes grecques, s'éprend de la superbe Laura, épouse d'un vieillard acrimonieux et vindicatif. La belle joue avec lui et il ne parvient pas à renoncer à elle, même si d'autres jeunes femmes attirent son attention, dont Chiara, sensible, amoureuse des arts et des lettres qui lui fera connaître Le Titien, artiste le plus en vue de la Sérénissime - qui peindra son portrait, L'homme au gant, d'où le titre de l'ouvrage - et bien d'autres grands intellectuels de toute l'Europe. Et intellectuelles également car ce récit pose le problème de toutes ces femmes talentueuses tenues à l'écart, des poétesses dont les vers ne seront jamais imprimés, de tous les postes et les rôles qui leur sont interdits. Entre cette discrimination sexuelle et les oukases religieux de l'inquisition et des clercs, cette société qui fourmille d'idées doit sans cesse trouver des biais afin de transgresser les barrières stupides de la censure et des dogmes.

La découverte récente des Amériques ouvre pourtant les esprits, de grands navigateurs se lancent à l'aventure, annoncent des horizons jamais espérés, des terres qui n'apparaissent pas dans la bible, de nouvelles idées fleurissent, dispersées grâce à l'imprimerie. Les livres révolutionnent l'appréhension du monde. Iulio va ainsi se procurer Utopia de Thomas More, cet essai va révolutionner sa vie. Son ami, le marin explorateur Giovanni Verrazano, pressé par Iulio va tenter de dénicher cette terre d'harmonie dont parle l'auteur, cette île où les habitants sont sur un pied d'égalité et où les conflits se règlent par le débat et non par la coercition. Sans attendre les résultat de l'exploration, en grand danger à cause de ses frasques sentimentales, le jeune imprimeur doit regagner Lyon où il ouvre sa propre entreprise et la fait vivre selon les principes égalitaires de Thomas More, ce qui ne va pas plaire à tout le monde...

À Lyon, Iulio fera la rencontre de Dioneo, le héros du premier tome de la trilogie, lui aussi imprimeur. Les deux jeunes hommes, aux parcours très semblables, uniront leurs forces afin de faire triompher leurs idées, ce qui ne sera pas une mince affaire. Une ébauche de socialisme au tout début de la Renaissance, pensez ! Rompre l'ordre social ordonné par Dieu était aussi fou à l'époque que de tenter d'enrayer celui imposé par le sacro-saint marché financier aujourd'hui, ce n'est pas peu dire.

À la fois livre d'histoire et d'aventures, L'homme au gant se révèle à bien des égards très actuel et les problèmes de Iulio ne sont pas si éloignés des nôtres. L'égalité des sexes est toujours un vœu pieux, le féminicide une pratique courante et le nombre de femmes jurées de prix littéraires ou lauréates témoignent aussi du peu d'avancée dans ce domaine. Partout la censure repointe son nez dans de nombreux domaines, il est de plus en plus de bon ton d'interdire ou de mettre à l'index. Les chapelles de tous ordres se sont multipliées, mais leurs tentations inquisitrices n'ont pas diminué avec la diversité.

Érudit, savant même, L'homme au gant se lit avec gourmandise, instruit sans que le lecteur y prenne garde, captivé qu'il est par la multitude de rebondissements et de coups de théâtre parsemant le récit. Une foule de personnages, réels ou fictionnels, permet de faire connaissance avec la société du XVIe siècle, les décors décrits avec précision, et les idées foisonnantes du moment, tout y est, les débuts de l'imprimerie en Europe n'ont plus de secret, pas plus que les idéaux révolutionnaires ou les dogmes réactionnaires.

Ajoutez à toutes ces qualités les nombreuses et riches illustrations de gravures de l'époque qui vous feront visiter Lyon ou Venise dans les pas de Iulio, voilà un fort beau cadeau en cette époque de fêtes !

Un fort beau roman, mêlant avec habileté personnages historiques et fictionnels, réflexion et actions, anecdotes et grands événements, cette trilogie est vraiment passionnante !


Notice bio

Christian-Alexandre Faure : Docteur en histoire de l’Université Lyon 2, auteur de : Le projet culturel de Vichy : folklore et révolution nationale 1940-1944, préface de Pascal Ory, Coédition CNRS, Presses Universitaires de Lyon, 1989. A été missionné par la Ville de Lyon pour la conception historique du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de 1986 à 1991.

Heliane Bernard : Docteur en histoire de l’Université Lyon 2, auteure de : La Terre toujours réinventée, La France rurale et les peintres de 1920 à 1955, une histoire de l’imaginaire, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1990. Prix Sully Olivier de Serres.

Heliane Bernard et Christian-Alexandre Faure sont les créateurs à Lyon en 1991 de la revue Dada, première revue d’art pour enfants de 6 à 106 ans. Ils sont aussi auteurs de livres pour la jeunesse aux éditions Mango, Seuil, Michalon et Milan et donc de la trilogie Les dents noires qui compte déjà La colline aux corbeaux et L'homme au gant.


La musique du livre

Francesco dell' Aiolle - Lasso la dolce vista - Ensemble Epsilon


L'HOMME AU GANT – Héliane Bernard et Christian-Alexandre Faure – Éditions Libel – 415 p. novembre 2019

Illustration : Mars et Vénus par Le Titien (détail) - Wikipédia

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