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L'HOMME QUI EST TOMBÉ DANS L'OUBLI de Mia Ajvide

Chronique Livre : L'HOMME QUI EST TOMBÉ DANS L'OUBLI de Mia Ajvide sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Mia Ajvide est une poète et auteure suédoise dont L'homme qui est tombé dans l'oubli est le premier roman.


Brièvement

Jack est atteint d'un mal mystérieux : il est Oublié. Sa femme, sa mère, ses collègues, les gens dans la rue, tous l'oublient aussitôt qu'ils ne sont plus en contact avec lui. Seul, le gardien de l'immeuble où réside sa mère le reconnaît et l'accueille chez lui.

Petit à petit, Jack se rend compte qu'ils sont nombreux à faire la même expérience que lui, chassés de chez eux, sans travail, sans possibilité même de se loger et de travailler. Les Oubliés se sont organisés cependant et Jack va faire la connaissance de leur chef, Hanna, étrange, charismatique et un brin inquiétante.


Un extrait 

Prologue

« Tandis que Jack, pour la deuxième fois en mois d'une semaine, observait sa femme en cachette à travers la fenêtre de la véranda, il fut obligé de se rendre à l'évidence : elle l'avait bel et bien oublié. Et jamais elle ne se souviendrait de lui.
Elle n'y était pour rien. Ni elle, ni les autres. Jack était sorti de sa mémoire aussi naturellement qu'une goutte de pluie tombe d'un nuage. Un, deux, trois, hop ! Disparu.
Disparu. Son visage effleura la vitre et il sursauta. Son nez le faisait toujours souffrir après le coup asséné par Zoltan. Il devait respirer par la bouche et sa langue collait à son palais desséché.
Derrière lui, le ciel s'éclaircissait. Des hirondelles de mer fendaient l'air. Une petite brise vint soulever quelques mèches trempées de sueur sur son front et il ferma les yeux. C'était ici, ici même qu'il voulait être, bercé par le clapotement de la mer et le chant des oiseaux. La maison sur le rocher était son foyer.
Il ouvrit les yeux et mit la main en visière pour mieux voir à travers la vitre. Aino dormait. Elle était lovée de son côté à lui du lit, ce qui lui procura un obscur sentiment de réconfort. Une épaule dépassait de la couverture, le cou brillait dans l'aube pâle. Sous l'oreille, il distingua quelques taches sombres : les suçons qu'il lui avait faits. S'effaçant peu à peu, ils disparaîtraient bientôt, aussi imperceptiblement qu'il s'était lui-même effacé avant de disparaître.
Il leva les yeux vers le visage de sa femme.
Un filet de salive brillait à la commissure de ses lèvres. Du bout de l'index, il en suivit le contour sur la vitre. Puis il frotta le carreau comme pour lui essuyer la bouche.
Que ne donnerait-il pas pour pouvoir la toucher. Caresser sa joue, effleurer sa peau. Sentir sa chaleur gagner son propre corps ?
Tout cela lui était interdit. Terminé.
Plus jamais.
Il serra les poings dans un bruit sourd, ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes. Lorsqu'il eut retrouvé son calme , il posa la maison sur la poignée. Lentement, il appuya et la porte glissa sans un bruit. » (p. 11-12)


Ce que j'en dis

Jack regarde sa femme dormir, dans leur lit, avec tendresse et tristesse. Elle est séparée de lui par une vitre seulement, mais si elle ouvrait les yeux, elle verrait un étranger la contempler parce qu'elle est incapable de se souvenir de son mari bien qu'ils se connaissent depuis l'enfance.

Ni son visage ni son nom ne lui évoque plus rien et elle l'a pris pour un intrus la dernière fois qu'elle l'a vu dans leur maison, allant jusqu'à le menacer d'un couteau pour qu'il déguerpisse plus vite.
Jack perd sa femme, puis son travail, parce que Sven, son chef, ne le reconnaît plus non plus, et se retrouve vite sans toit, sans ressources, à la rue.

Très étrange sensation que de voir le visage des gens avec qui l'on vit ne plus s'éclairer à notre vue, demeurer de marbre voire devenir hostile, comme celui de sa mère qui menace d'appeler la police s'il sonne encore chez elle. Elle ne se souvient même pas d'avoir eu un fils ...

Jack a tout d'abord choisi de vivre en fraude dans une maison qui fait partie d'une demeure historique – il y travaille en tant que guide, ironiquement, c'est lui qui déchiffre et rend compréhensible le passé pour les visiteurs - dans laquelle a vécu une riche famille locale bien connue, dont la vie a été entachée de drames domestiques : une petite fille est morte en bas âge d'un accident et sa sœur est devenue folle, condamnée à vivre recluse dans une chambre. Sur le lit, elle a gravé des lettres mystérieuses EL AR. Jack fait visiter ces demeures et cherche à percer le mystère de ces lettres, le mystère de la vie d'Alma, la jeune fille qui n'a plus quitté sa chambre durant des années, oubliée de tous, cachée, dissimulée. Quel est le secret de sa vie ? Jack se sent attiré par la figure de cette jeune fille dont la vie est mal connue mais dont il pressent qu'elle est absolument singulière. Et ces lettres qu'on retrouve dans le bois de lit, répétées inlassablement...

Bizarrement, seul le gardien de l'immeuble, un vieil homme prénommé Artur se souvient de lui. Comme Artur est lié à la mère de Jack – ils petit-déjeunent ensemble tous les matins – , et parce qu'il est incrédule, il propose à Jack d'intercéder en sa faveur. Mais il n'y a rien à faire, Ingrid ne se souvient pas et elle se met même en colère lorsqu'on essaie de lui faire se remémorer les choses. Artur offre à Jack de venir vivre chez lui ce qu'il accepte immédiatement car il n'a plus aucun endroit où aller. En effet, il est presqu'impossible de faire des courses puisque dès que le contact visuel est rompu, la personne oublie qui est devant elle, ou de se soigner, de travailler, de maintenir une vie sociale avec les autres. L'oublié est comme mis au ban, sans violence mais par la force des choses, dès lors qu'il n'est plus rien pour personne. C'est bien pire que d'être rejeté ou puni car l'oublié n'a commis aucune faute, n'a rien modifié à ses habitudes et continue à éprouver les mêmes sentiments pour ceux qui ne s'aperçoivent ni de son existence ni de sa disparition. Quand Jack revient chez lui, profitant de l'absence d'Aino, il découvre que toutes ses affaires ont été rassemblées et brûlées, non pas par dépit ou colère, mais simplement parce qu'elles n'ont aucun sens désormais.

Il rencontre Marie, une oubliée, tout comme lui, qui devient une amie et une aide précieuse. Elle l'introduit dans une sorte d'association des oubliés, une communauté soudée menée par un chef, Hanna, médecin, qui, parce qu'elle fait partie, comme Artur, des « chaînons très rares », ceux qui peuvent se souvenir des oubliés, vient en aide aux membres du groupe qui dépendent donc d'elle, seul lien avec la société qui s'est refermée comme une boîte en les laissant à l'extérieur.

Il apprend quelques techniques de survie : un cheveu, une goutte de salive, une croûte mis en contact du corps d'un autre permet de maintenir la mémoire, ou bien il faut se toucher... La mémoire est uniquement basée sur le contact physique, sur la tangibilité de la chair, la vérité concrète de toutes nos sécrétions... Tout ce qui dégoûte habituellement, ce que nous essayons d'éviter et de garder à distance, de garder pour nous-mêmes, est le seul moyen de faire qu'on se souvienne des oubliés, et encore, pour un laps de temps limité.

Marie raconte son enfance solitaire, née de parents oubliés, et comment elle a rencontré une petite fille de son âge, Natalia, avec qui elle a pu jouer en jetant dans son cou les petites croûtes qu'elle arrachait d'une plaie dont elle ne permettait pas la cicatrisation. Chaque jour, elle pouvait ainsi reprendre contact et maintenir un lien quelques heures, même si tout était chaque fois à recommencer. Évidemment, le procédé a quelque chose de déplaisant, et la petite fille a rejeté Marie qui lui avait imprudemment confié son subterfuge.

La vie a donc continué, solitaire et infiniment triste. Le problème est bien entendu bien pire quand un enfant oublié naît dans une famille dont les parents ne sont pas affectés par ce mal. Mal ou pas nourris, rejetés, jamais stimulés, ils peuvent mourir, tout simplement.

Rien ne distingue les oubliés des autres gens, ils n'ont aucune caractéristique, rien de commun. Indétectables, c'est la réaction des autres qui les renseigne sur leur condition.

Hanna, justement, fait des recherches sur l'ADN des oubliés, elle veut comprendre ce qui se passe et trouver une parade. Elle semble sur le point d'y arriver, elle en parle souvent, mais, en attendant qu'elle réussisse à tous les délivrer de leur mal, elle exige une obéissance absolue et le respect des règles qu'elle a mise en place dans la communauté. Puisqu'elle est en quelque sorte leur seul lien avec le monde extérieur et qu'elle insiste pour l'être exclusivement, en particulier sur le plan médical, tous se soumettent à elle et à son redoutable homme de main, par peur d'être rejeté de la communauté, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois, le bannissement étant en effet une punition terrifiante. Un oubli au carré, en quelque sorte.

Petit à petit, Hanna laisse entrevoir le véritable but de ses recherches. Persuadée que les oubliés sont supérieurs aux autres humains, elle souhaite les voir se reproduire, et leurs enfants seront l'avènement d'une nouvelle humanité. Jack est prisé par Hanna, comme peut l'être un étalon, presqu'à son corps défendant. La famille, décidément, est un des thèmes principaux de ce récit.

Paradoxalement, le mal qui frappe Jack lui permet de découvrir des vérités : l'histoire de sa famille, sa propre généalogie cachée et donc son hérédité dont il n'avait pas, jusque là, conscience. Toutes ces révélations sont particulièrement cruciales car Aino est enceinte de lui, et il est bien décidé à jouer son rôle de père. Mais comment, puisqu'Aino ne sait plus rien de lui ? Et cet enfant sera -t- il un Oublié ? Comment s'en fera -t-il reconnaître ? Elle a gardé des liens avec Ingrid, la mère de Jack mais aucune des deux ne connaît ce que cet enfant représente pour elles.

Il y a un côté Un jour sans fin dans ce roman, puisque tout recommence chaque jour et que la mémoire s'efface : Jack approche sa femme comme s'il lui était étranger et tente de la reconquérir, de la séduire à nouveau, mais les dés sont pipés et elle ne le sait pas. Jack, plutôt pusillanime et réservé, va se montrer téméraire et énergique, pour retrouver sa femme et s'occuper de son bébé.

Comme une mélodie parallèle et ténue, la vie d'Alma, la jeune fille que ses parents ont enfermée jusqu'à sa mort dans sa chambre, prétextant qu'elle était folle, et ces dizaines d'initiales gravées dans la chambre. Ce mystère intrigue Jack qui enquête en exhumant des archives, se sentant mystérieusement attiré par cette histoire, il sent qu'elle a un lien avec lui, avec son histoire. Et si la réalité était beaucoup plus complexe et dérangeante que la folie ?

Un roman labyrinthique, aux frontières du fantastique, qui questionne les liens familiaux, l'hérédité et le choix de l'oubli face à une réalité inconfortable et effrayante, comme une lâcheté nécessaire.


La musique

Alison Krauss - A Living Prayer

Sinead O'Connor - Molly Malone

Evert Taube - Brevet Fran Lillan

Ingmar Nordströms - Saxparty 4

Alcazar - Not a Sinner nor a Saint


L'HOMME QUI EST TOMBÉ DANS L'OUBLI - Mia Ajvide - Actes Sud - 384 p. février 2018
Traduit du suédois par Johanna Chatellard-Schapira

photo : Pixabay

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