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Chronique Livre :
L'HOMME QUI FOUETTAIT LES ENFANTS d'Ernest J. Gaines

Chronique Livre : L'HOMME QUI FOUETTAIT LES ENFANTS d'Ernest J. Gaines sur Quatre Sans Quatre

photo : machine à récolter le coton (Wikipédia)


Le pitch

Brady Sims vient d'abattre son fils en plein tribunal. Juste après la sentence qui condamnait celui-ci à la chaise électrique pour braquage et meurtre. Il lui a juste collé une balle dans le corps et a menacé les adjoints du shérif présents : ils doivent dire à celui-ci que Brady a besoin de deux heures avant d'être arrêté. Rien d'autre, pas d'explication quant à l'emploi de ce délai, et il est parti.

Le jeune journaliste Louis Guérin se voit charger par son rédacteur en chef de rédiger un article avec « de l'humain », de l'épaisseur. Il se rend donc chez le coiffeur, là où les vieux, qui savent tout sur tout, passent des heures à radoter les anciennes histoires expliquant le présent.

Brady Sims n'est pas n'importe qui, apprend-il. C'est un membre important de la communauté noire, même s'il était avare de confidences. C'est lui qu'on avait chargé de fouetter les enfants du voisinage, ceux que personne ne pouvait faire tenir tranquille.

Pour les anciens, il n'y a pas de mystère dans l'histoire de Brady, ils connaissent les tenants et aboutissants de l'affaire, mais ils ont le temps, rien ne sert de les brusquer. Le reporter passera donc sa journée à les écouter raconter un homme rude, complexe, au passé riche de mille anecdotes tragiques. Un symbole de cette communauté noire de Louisiane qui doit perpétuellement trouver sa place au milieu d'une société encore cruellement ségrégationniste.


L'extrait

« C'était terminé. Nous nous sommes tous levés pour partir. Les deux adjoints du shérif tenaient le prisonnier chacun par un bras. J'étais assis au fond du tribunal parce que j'avais été occupé ailleurs et j'étais arrivé en retard. J'étais près de l'allée centrale quand j'ai entendu quelqu'un crier haut et fort : « Fils ! » J'ai regardé par-dessus mon épaule et j'ai vu que les deux adjoints s'étaient arrêtés avec leur prisonnier et faisaient face au vieux Brady Sims. Puis vint le bruit le plus fort que j'aie jamais entendu. J'ai vu le prisonnier tomber à la renverse et du sang gicler de son corps tandis que les deux policiers lui lâchaient les bras en même temps. Brady Sims restait là, avec son vieux tricot de laine d'un bleu fané, de la fumée s'élevant encore du pistolet dans sa main.
Ensuite ce furent des cris et une bousculade pour sortir de là ou se jeter par terre. Les membres du jury qui n'avaient pas quittés la salle en courant se sont baissés derrière leurs chaises. Le juge s'est fourré sous son bureau. Les deux adjoints sont restés pétrifiés, la main près de leur arme mais pas sur elle. Brady face à eux – avec ses cheveux blancs comme le coton de septembre – se tenait aussi haut et droit qu'un piquet de clôture. Je le regardais, je les regardais tous, mais j'avais peur de partir en courant, peur de me coucher par terre.
« Demandez à Mapes de me donner deux heures, a dit Brady. » »


L'avis de Quatre Sans Quatre

« - Cunningham veut un article à résonance humaine sur monsieur Brady. »

Ah, ce titre ! D'emblée, Brady Sims, c'est le père fouettard. Pensez donc, fouetter les enfants ! Tout de même. Et tuer son propre fils, comme pour parachever son œuvre, mettre la dernière touche au tableau de l'abominable. Et pourtant. Deux heures, le tueur a besoin de deux heures. Le laps de temps suffisant pour apprendre à se méfier des apparences et des a priori. Ce sera également le temps nécessaire au jeune journaliste pour comprendre ce qui vient de se jouer au tribunal, la mise à mort d'un fils par son père.

Il faut comme Louis Guérin aller écouter les vieux, perdre son après-midi chez le barbier local, centre des rumeurs. Sentir le pays et ses humeurs, ses rouages intimes avant de condamner, voire tenter de comprendre. Cela demande un effort, rien n'est donné. Comment et pourquoi ce type un peu secret, à la personnalité complexe s'est-il retrouvé investi par la communauté de cette tâche répressive ? Qui est responsable ? Et que va-t-il donc faire de ce sursis de deux heures si généreusement accordé par le shérif ?

C'est là qu'explose le talent d'Ernest J. Gaines, mettre de la vie sur des faits bruts, bâtir l'humanité qui va expliquer les tenants et aboutissants d'une situation complexe et douloureuse. Le germe du drame est dans l'essence de ces patelins racistes, ségrégationnistes. L'auteur dévoile les habitants, la tragédie en découle comme une évidence. Rien n'est plaqué, la clientèle du salon de coiffure se contente de relater des faits, une accumulation de petites histoires qui mènent à la vérité nue, dans une superbe écriture, des dialogues drôles, vifs, des engueulades de village où aucun protagoniste ne veut céder, même à court d'arguments, souvent parce qu'ils ont un peu raison tous les deux.

« Et dis à ce nègre qu'il a intérêt à tirer droit, pas'que moi je vais pas le rater. »

Dans cette petite ville de Bayonne, il est vital d'éviter aux jeunes un séjour dans la terrible prison d'Angola. Il n'en sort que des épaves abruties par les sévices, incapables de reprendre une vie d'honnête travailleur. Mais il n'y a plus personne pour tenir les ados turbulents. Les parents sont loin, les temps modernes ont jeté les parents sur les route pour chercher du travail, les tracteurs ayant remplacé de nombreux bras. La guerre a pris les hommes, envoyé les femmes dans les usines de munitions du Nord... Restent les anciens, les grands-parents, les vieilles tantes ou oncles qui ne parviennent pas à asseoir leur autorité.

« La guerre, la guerre, vieux sans un poil sur le caillou. La GUERRE. »

Ils ont demandé à Brady Sims de les suppléer. C'est un dur, un homme droit et solide, même si son histoire est tordue. Il a juré qu'aucun de ses enfants n'irait jamais à Angola, la communauté lui demande d'étendre son serment à toute la jeunesse locale. Il va assumer, aller jusqu'au bout de ses certitudes, sans concession. La loyauté et la rectitude nourries au fouet tressé. Ah ils en ont à raconter les clients du coiffeur, des souvenirs d'anecdotes savoureuses sur le vieux Brady qui ne parvenait pas toujours à ses fins punitives, des moins drôles aussi où le racisme pointe vite, où le Noir n'a pas droit à l'erreur, où le Blanc, fut-il shérif ne peut se laisser aller à aimer une peau de la mauvaise couleur, au risque de perdre son poste dans les deux minutes.

« Le TRACTEUR, vieux frisé comme un mouton... et aut' chose... »

C'est ici qu'il faut aller creuser, ressentir l'intenable position d'une communauté systématiquement suspecte, dénigrée, amoindrie, déconsidérée, qui doit toujours prouver une innocence sans cesse niée, mais n'y parvient jamais tout à fait. Alors, oui, elle est prête à maltraiter ses enfants, comme elle-même a été maltraitée toute sa vie, afin de les épargner, d'éviter une existence pire encore, salie du déshonneur et de l'opprobre. Afin d'éviter aussi de corroborer les a priori haineux qui les accompagnent éternellement. Alors, oui, le geste de Brady Sims prend tout son sens, fou, horrible, mais logique et courageux.

Vous serez, le temps de lire ce roman, les deux heures réclamées par Brady, dans la peau du reporter, à même d'écrire un papier plein d'humanité parce qu'Ernest J. Gaines en a pétri son récit, vous aurez compris la vie de ses vieux déshérités, abandonnés sur une terre qui n'a plus besoin d'eux, encombrés d'une jeunesse qui n'a pas vraiment d'avenir et aucun modèle parental.

Un livre qui sent le blues, la poussière des terres sèches et la mélancolie, servi par une remarquable langue, imagée, riche des mots de pauvres racontant la misère et l'injustice, sans fard ni fausses excuses. Un grand roman !


Notice bio

Ernest J. Gaines est né en 1933 dans une plantation de Louisiane. À neuf ans, il y ramasse des pommes de terre pour cinquante cents par jour. À quinze, il rejoint la Californie et commence à lire avec passion, en regrettant que « son monde » ne figure pas dans les livres. Il décide d'écrire pour le mettre en scène et s'affirme vite comme un des auteurs majeurs du « roman du Sud ». Le National Book Critics Circle Award, décerné en 1994 à Dites-leur que je suis un homme, ainsi qu'une nomination pour le prix Nobel en 2004 récompensent l'ensemble d'une œuvre magistrale.


La musique du livre

Un seul artiste cité dans ce récit où l'on entend pourtant diablement la washboard et le banjo, le blues râpeux du Sud et les pépins de pastèque qui atterrissent sur les planchers poussiéreux, c'est Duke Ellington, comme il n'y a pas de titre évoqué, j'en ai pris deux, autant se faire plaisir...
Indigo Mood et It don't mean a thing.


L'HOMME QUI FOUETTAIT LES ENFANTS – Ernest J. Gaines – Liana Levi – 111 p. novembre 2016
Traduit de l'américain par Michelle Herpe-Voslinsky

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