Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'HORIZON QUI NOUS MANQUE de Pascal Dessaint

Chronique Livre : L'HORIZON QUI NOUS MANQUE de Pascal Dessaint sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

La jungle de Calais vient d'être démantelée et Lucille, qui avait plaqué son métier d'enseignante pour venir en aide aux migrants, se retrouve désemparée. Cherchant un "point de chute", elle arrive chez un vieux loup solitaire nommé Anatole. Ce dernier lui loue une caravane sur son terrain.

Anatole est chasseur. Il passe des heures à bricoler des oiseaux en bois destinés à servir de leurre. Il n'attrape jamais grand chose, mais rêver lui suffit. Une étrange relation se noue entre la jeune femme et le chasseur solitaire.

Leur modus vivendi est bientôt bouleversé par l'arrivée de Loïk. Un gars qui a fait de la prison.

Un impulsif. Imprévisible.


L'extrait

« Loïk, lui, était arrivé par un soir d'orage. Il s'était ensablé dans le cul-de-sac. Sa voiture avait fumé puis brûlé. Il avait regardé les flammes sans paraître perturbé le moins du monde. Il avait sauvé quelques affaires. Il portait à l'épaule un sac comme en possèdent les marins au long cours. Anatole était justement là et observait les flammes qui dévoraient le skaï et faisaient fondre le plexiglas.
- Faudra pas laisser ton épave ici, avait dit Anatole.
- Ça servirait à quoi de s'embêter à la mettre ailleurs ? lui avait renvoyé l'autre.
- Après tout, je m'en fiche.
- Alors tout va bien ?
- Dans le moins pire des espaces vivables en tout cas.
La nuit tombait. Intriguée par la couleur dorée que soudain le ciel avait prise, j'étais accourue. Le vent tournait sans cesse et attisait l'incendie. La chaleur n'était pas supportable et nous avons bientôt reculé sur la bande de sable.
Anatole, qui avait le cœur sur la main, et je pensais que ça pouvait représenter un danger évident, a lancé :
- Je parie, mon gars, que tu cherches un endroit pour vivre ?
- Je ne suis pas ton gars. Mais si je peux garer mes fesses un moment, ça serait bien, oui.
Après quelques secondes, il a ajouté :
- Je vous préviens, je ne suis pas un cadeau.
- Alors comme ça on aura pas à sortir les confettis. Ça fera cent euros.
- À ce prix-là !
- Attends de voir le palace.
Anatole m'a coulé un regard comme pour me consulter, mais je n'avais pas mon mot à dire et je réagirais seulement s'il pensait me faire partager la caravane avec ce gars-là. Ce n'était pas dans son idée. Il y avait la baraque à frites posée sur ses cales au fond de la parcelle. Le souvenir encombrant d'un de ses nombreux métiers. Trois années d'une aventure magnifique, de transhumances insolites, jusqu'à ce que, suite à un départ de feu sans gravité, les assurances lui cherchent des poux dans la barbe. Une baraque mauve avec de jolis dessins de cornets de frites et de hamburgers aux couleurs flashy. Désormais une coque vide qu'il serait possible d'aménager, malgré l'étroitesse. Anatole avait revendu les friteuses, consommé les sauces barbecue et samouraï et apporté la plupart des ustensiles à la déchetterie.
Anatole aurait fait confiance à un pitbull. Il me dirait un peu plus tard : « La vie m'a appris qu'il ne peut y avoir toutes les qualités en une seule personne, ni tous les défauts. » Ça rendait charitable. » (p. 22-23)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Anatole, c'est un drôle de bonhomme. Retraité, il habite dans la maison que sa mère, une émérite décortiqueuse de crevettes, la Poulidor des concours locaux, lui a légué. Dans son garage, il passe son temps à sculpter du bois flotté, à bricoler des oiseaux mal foutus, dont le bec ressemble à un gros pif et les couleurs criardes peu à même d'intéresser les espèces sauvages qu'ils sont censés attirés. Car la passion d'Anatole, c'est la chasse. Mais il n'a ni les moyens de se payer un abri permanent sur les marais entre Graveline et Calais, ni ceux de s’acheter de vrais appelants. Il a construit, avec les moyens du bord, une sorte de hutte mobile qu'il doit traîner à chaque partie de chasse, un peu comme la caravane qui meuble son terrain ou la baraque à frites, vestige de son passé commerçant, du précaire, rien de solide et définitif. Rien de fixe. Peu importe, il y croit. Et comme c'est un bon gars, il accueille les humains errants comme d'autres les chats. Des marginaux aussi cabossés que ses appeaux un peu grotesques.

Lucille est sa plus ancienne locataire, une ex-institutrice ayant rompu avec l'Éducation nationale pour se consacrer à aider les migrants bloqués à Calais. Le camp a été démantelé, la jeune femme se retrouve désoeuvrée, ne souhaitant surtout pas reprendre son ancien métier, elle vivote dans la caravane dans l'attente d'elle ne sait quel avenir. En panne de cœur après une rupture, son amoureux, préférant les oiseaux en danger aux migrants en péril, ayant suivi sa collègue ornithologue.

« Je m'appelle Lucille, j'ai vingt-six ans et je suis fatiguée de vivre. »

Et puis est arrivé Loïk, comme un explosion soudaine : une voiture en feu vomissant un type survolté. Ancien taulard, dingue de Jean-Patrick Capdevielle, voix rauque, gestes brusques mais bon fond – enfin, peut-être... Celui-ci va louer la baraque à frites qu'il aménage avec l'aide d'Anatole et Lucille, et trouve un job sur l'ancien port en démolition. Un truc qui vous secoue jusqu'à l'âme. Il remplit le concasseur des gravats résultant de la démolition du port des Hovercrafts. Ces sortes de bateaux volants, un des seuls souvenirs doux que Camille a de son père. Il charge la bête, broie, ses os vibrent, recommence, ainsi pendant huit heures par jour, ce qui explique sans doute son comportement de plus en plus étrange, qui fait parfois un peu peur à Lucille. Jamais à l'aise avec les cadres, Loïk, bien que travaillant dur, ne parvient pas tous les jours à respecter les horaires, ce qui lui vaut quelques remontrances de con contremaître, un autre personnage singulier de ce roman.

Ces trois-là sont unis par une passion commune pour Jean Gabin. Ils connaissent les répliques de ses films par cœur, se défient à coups de citations, unis par la misère, et aussi par l'entretien de leurs chlorophytum qu'Anatole offre à ceux qu'il aime. Par la déglingue, surtout. Leurs petites manies supportées par les autres, la trouille de se retrouver seuls à nouveau... Ils en arrivent presque à simuler une espèce de vie banale, si l'on excepte quelques conneries monumentales de Loïk ou d'Anatole, si l'on est pas au courant du drame qui s'est déroulé.

Tout commence à partir en vrille lorsque Martin, un flic, vient rôder dans le jardin. Mine de rien, genre promeneur innocent. Il papote avec Lucille, lui parle de la salicorne, sa madeleine de Proust à lui. Bonne fille, elle lui en passe un bocal, ils partagent des souvenirs, et plus, parce qu'affinités... Ce qui irritent les deux autres, déstabilise le fragile équilibre du camp.

Comme dans tous les romans de Pascal Dessaint, la nature est prépondérante, la préservation des espèces, et il n'est pas loin de traiter ses trois personnages principaux comme une race en voie de disparition, exclus de leurs groupes sociaux ou familiaux, vivant dans une sorte de campement à l'écart du reste de la population. Les promenades en sa compagnie sur le littoral du nord de la France est un vrai régal, on y découvre faune et flore, hiboux au nid, plantes délicates et écosystème fragile à la merci de la moindre incursion malveillante ou maladroite. Les plages, les marais, les dunes, le vent et les bunkers, abandonnés par les Allemands, avec tous les autres souvenirs de massacres durant lesquels la mère d'Anatole a failli y passer, durant lesquels il a failli ne pas naître, il n'y aurait pas eu d'histoire, de Lucille et de Loïk, il s'en est fallu d'un rien. Le bunker penché, érodé par les éléments où on peut se cacher ou réfléchir en paix.

Lucille, Anatole et Loïk, les trois paumés cohabitant, pour le meilleur et surtout pour le pire, pour deux d'entre eux dans des logements de fortune, ne sont pas de gentils sauvages, leur vie quotidienne est aussi faite de mesquineries, de petites moqueries, ils ont perdu leurs repères, l'empathie envers les autres, s'accrochent à leurs lubies, à ce qui passe à leur portée et défendent farouchement le peu qu'ils ont encore. Lucille et Loïk semblent être deux des facettes d'Anatole qu'il garde dans son entourage afin de les avoir à l'oeil, comme s'il se traquait lui-même, sa représentation du monde étant aussi difforme que ses sculptures d'oiseaux.

Sans avoir l'air d'y toucher, Pascal Dessaint trace trois portraits magnifiques de ses personnages, à la manière cubiste, il en représente tous les aspects. En accumulant de petits événements, de menus détails, il nous fait toucher du doigt leur réalité profonde d'êtres inadaptés à la société actuelle, en décalage sur tous les sujets, ayant créé leur propres règles, malheur à qui les transgresse. Ils sont hors le monde, n'y étant plus retenus que par quelques fils dont ils ont fait un langage, se parlant en « Gabin » ou en chansons, une vie d'illusions entre sable et eau.

Sous des apparences truculentes, un roman noir très pessimiste, beau et cruel, écrit dans les marges de la société pour mieux en souligner les travers et la fragilité des êtres.


Notice bio

Pascal Dessaint partage sa vie entre le nord de la France où il est né en 1964 et Toulouse où il vit aujourd’hui, deux univers qui nourrissent son inspiration. Ses romans ont été récompensés par plusieurs prix importants dont le Grand Prix de la littérature policière, le Grand Prix du roman noir français, le Prix Mystère de la Critique et le Prix Jean-Amila Meckert. En 1999, il publie Du bruit sous le silence, premier polar dont l'action se déroule dans le monde du rugby. Depuis Mourir n’est peut-être pas la pire des choses (2003), tous ses livres sont sous le signe de la nature malmenée. Il évoque la catastrophe AZF de Toulouse dans Loin des humains (2005) et le scandale Metaleurop dans Les derniers jours d'un homme (2010). Il propose aussi régulièrement des chroniques et balades « vertes et vagabondes ».


La musique du livre

Outre les titres ci-dessous sont évoqués : Status Quo, Michel Delpech, Mike Brant, Serge Reggiani – Il suffirait de presque rien...

Dominique A - Loin du soleil

Jean-Patrick Capdevielle – Oh Chiquita

The Rubettes - Sugar Baby Love

Édith Piaf – Les Amants d'un Jour

Jean-Patrick Capdevielle - C'est Dur d'Être un Héros

Jean-Patrick Capdevielle - Quand t'es dans le Désert


L'HORIZON QUI NOUS MANQUE – Pascal Dessaint – Éditions Payot et Rivages – collection Rivages/Noir – 218 p. septembre 2019

photo : bunker à Dunkerque - Pixabay

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