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Chronique Livre :
L'INSPECTEUR DALIL À PARIS de Soufiane Chakkoouche

Chronique Livre : L'INSPECTEUR DALIL À PARIS de Soufiane Chakkoouche sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de Couv...

L’inspecteur Dalil, fin limier de la police marocaine à la retraite – toujours accompagné de son inséparable Petite voix –, est fermement invité par les services de sûreté à se rendre à Paris pour mener une enquête en collaboration – un peu forcée – avec le commissaire Maugin, boss du 36 quai des Orfèvres.

Bader Farisse, un étudiant marocain qui préparait une thèse sur le transhumanisme, a été enlevé devant la mosquée de la rue Myrha. Il venait de mettre au point une micropuce qui, une fois reliée au cerveau humain, permettrait, non seulement, de se connecter directement à Internet mais aussi de multiplier à l’infini les facultés du greffé…

Une invention diabolique qui semble intéresser beaucoup de monde… services secrets et groupes terroristes compris !

Dalil et Maugin – deux hommes et deux cultures policières que tout oppose – vont alors tout tenter pour désamorcer cette bombe à la puissance inédite !


L'extrait

« Dalil avait les machines volantes en horreur. Il avait lu quelque part dans l'espace et dans le temps que, d'un point de vue statistique, l'avion était le plus sûr des moyens de transport.
« Admettons-le, telle une indiscutable théorie théologique ! Néanmoins, lorsqu'un crash d'vion survient, la probabilité de trouver des survivants est de l’ordre de zéro » médita-t-il au moment d'attacher sa ceinture, misérable accessoire rassurant les esprits simples du système ! Malgré ce bon sens, la peur couvait tous les sens de l'inspecteur.
Il suivit avec grande attention les silencieuses instructions de survie sous forme d'agitation corporelle dispensées par une hôtesse un peu trop maquillée. Lorsque celle-ci désigna de son index peint et fin la fiche de sauvetage, Dalil s'empara d'un exemplaire coloré tapi dans la poche kangourou du siège devant lui. Dans la foulée, jalousant la beauté artificielle de la jeune femme, la Petite voix intervint : « Cette créature se paie nos têtes, inspecteur ! Vous avez vu les personnages sur cette fiche ? Ils sourient tous, même les enfants, alors qu'ils sont en plein crash. Ilss e préparent à une mort certaine avec le sourire aux lèvres ! Vous pouvez me croire, inspecteur, s'il y a un problème pendant le vol, seul Dieu peut nous sauver... S'il existe, bien entendu ! »
Dalil considéra le document et donna raison à la Petite voix tout en la rabrouant avec un langage neurologique : « Ce n'est pas le moment de ce genre d'analyse. Et puis, depuis quand tu as une tête, toi ? Tu oublies que tu n'existes que dans la mienne... Alors boucle-là ! » Il mit bien en évidence sa ceinture bouclée afin que l'hôtesse notât sa bonne conduite, comme un automobiliste atteint d'un besoin de reconnaissance pathologique devant un flic. » (p. 31-32)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Dalil n’avait rien demandé. La retraite, il s’y faisait bien, tranquille, à pêcher le bar en surfcasting sur la plage, en compagnie de sa chienne et de sa Petite voix. L’animal étant, pour tout dire, une compagne plus facile à supporter que les sarcasmes et questions saugrenues envahissant son cerveau avec une constance agaçante. Enfin, il essayait de se convaincre qu’il s’y faisait. Jusqu’à ce qu’un flic se pointe et lui explique que le chef suprême du Bureau Central d’Investigation Judiciaire, le FBI marocain, réclamait son aide de toute urgence pour un dossier ultra sensible. Avant de se rendre compte qu'il s'ennuyait ferme et que le boulot lui manquait.

Après un briefing musclé avec Ali Alioutate, le directeur tout-puissant de cette police secrète et zélée, une petite visite auprès d’un prisonnier islamiste torturé dans les geôles de la BCIJ, Dalil se voit confié une carte de membre de cette officine. Il n’avait plus de plaque de police puisqu’il est en retraite et une mission à Paris où il doit enquêter sur l’enlèvement d’un doctorant marocain, Bader Farisse, dont les travaux de recherche intéressent au plus haut point plusieurs services de renseignement. Le jeune homme travaille à la mise au point d’une puce capable d’augmenter considérablement les capacités mentales des sujets sur qui elle sera implantée.

Une telle arme entre les mains des salafistes serait une catastrophe assurée. Le porteur du circuit imprimé deviendrait quasiment omniscient et indétectable. Dans la capitale française, Dalil est contraint de faire équipe avec le commissaire Maugin, un type austère et rigoureux sur les façons d’enquêter, qui va vite s’accommoder assez mal de l’apparente désinvolture de Dalil et de sa tendance à n’en faire qu’à sa tête, en écoutant, par exemple, les injonctions de sa Petite voix. Une passagère clandestine qui n’est pas que de mauvais conseil et manie l’humour avec adresse.

Un drôle de roman avec un drôle de sujet très sérieux. Le problème est grave, le transhumanisme ouvre des frontières apparaissant sans limites et Daesh comme les services secrets tiennent à tout prix à s’emparer des dernières trouvailles. On en sait pas encore dans quelles mains on serait rassuré de les savoir… Dalil et Maugin mènent pratiquement deux enquêtes parallèles, et dangereuses. Le vieux Marocain, nous entraîne à sa suite à l’intérieur de la mosquée devant laquelle a été enlevé Farisse, puis remonte à son rythme et selon sa méthode la filière, le policier français, de son côté avance en maugréant sur le zigoto bizarre dont on a cru bon de l’affubler sur un dossier aussi difficile.

Le grand intérêt de ce polar est ce contraste de personnalités. Ce duo improbable, contraint, multiplie les accrochages tant les personnalités sont éloignées l’une de l’autre. La procédure et le travail d’équipe pour Maugin, une forme de dilettantisme de façade et le boulot en solo pour Dalil. Même si c’est lui, avec son oeil de lynx, qui parviendra à débloquer des investigations au point mort et les mettra sur une piste qui pourrait s’avérer la bonne.

De l’action, il y en a, beaucoup même, les terroristes après qui les deux enquêteurs courent ne sont pas des rigolos et n’hésitent pas à tuer, du suspense également. Mais tous ces soubresauts de l’histoire, vu à travers le prisme de Dalil, se transforment un peu en comédie fort agréable à lire. La machination est complexe, habile, les deux méthodes opposées de Dalil et Maugin ne seront pas de trop pour avancer. Quant à savoir si leur sueur sera couronnée de succès, il faudra attendre le twist final, qui n’aura pas lieu à Saint-Tropez mais bien loin de la grisaille parisienne.

Un bon polar sur un thème très actuel, un flic marocain surprenant, drôle et efficace, terrorisme et haute technologie contre flair de vieux policiers, un beau duel !


Notice bio

Soufiane Chakkouche est né la veille de Noël 1977 dans les faubourgs de Casablanca. Après son bac, il obtient à Paris un Master 2 en Ingénierie de la statistique décisionnelle ainsi qu’un DEST Génie Civil. Mais après quelques années de travail, il plaque tout pour se consacrer aux mots. Il devient journaliste, chroniqueur et enseignant pour survivre, et écrivain par passion. C’est en remportant un concours de nouvelles noires, organisé par l’Institut Français de Marrakech, que naît son personnage fétiche, l’inspecteur Dalil. Soufiane Chakkouche fait aujourd’hui partie de la nouvelle vague des auteurs marocains. Et est un des premiers à écrire des polars !


L'INSPECTEUR DALIL À PARIS – Soufiane Chakkouche – Éditions Jigal Polar – 191 p. février 2019

photo : Pixabay

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