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Chronique Livre :
L'INSTALLATION DE LA PEUR de Rui Zink

Chronique Livre : L'INSTALLATION DE LA PEUR de Rui Zink sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


Le pitch

« La peur est la réalité... »

Deux agents de l'état débarquent au domicile d'une femme avec pour mission l'installation de la peur. Ce n'est pas un gadget, c'est une obligation légale. Accepter cette intrusion est un acte patriotique essentiel pour le pays afin de conserver un statu quo social bénéfique à tous. Ces hommes vont former leur « cliente », instiller de l'angoisse en abordant toutes les causes de terreur de l'enfance à la vieillesse, en détaillant le climat économique, politique, les maladies, le chômage, les guerres... L'émetteur ne fait pas tout, encore faut-il que le récepteur soit performant, reçoive et propage correctement la peur officielle.

L'atmosphère de l'appartement devient de plus en plus lourde, étouffante, la peur se nourrit d'elle-même, rebondit, trouve écho en tout, une fois incrustée. Il faut dire que les deux techniciens prennent leur mission à cœur et font preuve d'un zèle exceptionnel. Mais ce sentiment de peur est instable, difficile à contrôler une fois répandu.

Cette femme, difficile à cerner, a-t-elle bien compris le message ? Ils ont tenté d'actionner tous les leviers pouvant la terroriser, installé leur machine à trouille, mais quels seront les résultats en définitive, que deviendra cette peur en liberté livrée à elle-même dans le cerveau des citoyens ?

« -Il n'y a pas de bouée de sauvetage pour tout le monde. »


L'extrait

« L'élégant beau parleur hausse les épaules. Du moins, il semblerait que ce soit le cas. Un geste subtil, presque imperceptible. Ou la subtile annonce d'un geste qui n'a pas besoin d'exister pour exister.
- Je dis ça pour vous, chère madame... Le protocole est explicite. Tout citoyen qui, au troisième avertissement, n'aura pas confirmé qu'il comprend les instructions peut et doit (j'insiste sur le mot « doit » pour que vous compreniez bien, madame, que nous n'avons rien contre vous personnellement) faire l'objet de la sanction physique appropriée, choisie parmi celles qu'autorise par la loi, et à la discrétion de l'équipe d'installation.
L'autre fait une grimace sinistre en forme de croissant de lune ascendante. Il se gratte les parties. S'agirait-il d'un message subliminal, explicite, ou rien de plus qu'un manque d'éducation pur et simple ? Comparé à ce rustre, le parleur est une mine de savoir-vivre.
Mais pas moins inquiétant pour autant.
- Vous comprenez, madame. Vous comprenez bien, n'est-ce pas ? Nous ne faisons qu'exécuter les ordres. Je suis sûr que vous comprenez. L'installation de la peur est faite pour votre bien. Pour le bien de tous. Alors, vous comprenez, n'est-ce pas ? »


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Madame n'est pas sans savoir que l'installation de la peur est un objectif patriotique. »

Oh le petit bijou que voilà ! Un roman à diffuser largement, à étudier dans les lycées, à méditer partout ! Comment se répand la peur, celle qui vous colle aux tripes, l'illogique pure et sainte trouille, fondée sur des sophismes à deux balles et des rumeurs imbéciles savamment distribuées ? Découvrez-le dans ces 180 pages, denses et lumineuses malgré la noirceur du sujet. Car tout est là : aujourd'hui l'angoisse est installée dans chaque foyer. Il n'y a rien de naturel, de lié à l'époque ou tel ou tel événement. Elle se construit petit à petit. Elle arrive, tonitruante après un jingle stressant à souhait, déguisée en explications répétitives ad nauseam, accompagnée de blabla répétitifs comme des psaumes abrutissants, de caméras sans images pertinentes, de témoignages fallacieux. On vous dit tout, vous ne saurez rien !

Sommes-nous en pleine science-fiction ? Une telle machine n'existe pas et ses installateurs encore moins... Quoi que... Pensez aux doctes experts de telle ou telle chaîne d'info en continue qui glosent sans fin sur des faits non établis, des coupables non jugés, des on-dits pernicieux, des petites phrases qui pourraient laisser à penser que. Référez-vous à ces couvertures agressives de périodiques fustigeant ces gens-là ou ceux-ci, proclamant le danger qu'ils représentent, les déclarant incompatibles avec une République, tandis que cette même République voit ses politiques renier ses principes fondateurs, accuser sa constitution de tous les maux, à commencer par la faiblesse de se vouloir juste et égalitaire. Cette machine est dans vos kiosques, dans vos salons, sur vos smartphones, vos tablettes, vos écrans. Elle ne distille même plus la peur, elle la balance à grands seaux sur nos têtes affolées.

Je m'égare, ce livre est une fiction. C'est même le titre de la collection, Agullo Fiction, c'est vous dire. Revenons à l'écrit, à l'objet lui-même, ce huis-clos terrifiant de deux hommes mandatés par le gouvernement et de cette femme dont on ne sait rien, si ce n'est qu'elle cache quelque chose. Ce pourrait être une pièce de théâtre, unité de temps, de lieu, d'action, un drame à la Fassbinder ou l'absurde d'un Ionesco. La peur est là, omniprésente, mais elle n'intervient pas, elle est créée, installée , cause de tout, conséquence du reste.

L'écriture est lapidaire, inexorable, précise. Les mecs font leur boulot, ils sont consciencieux, l'un un peu plus bavard raconte les peurs, instruit la femme, l'autre installe la machine. On les connait peu, ils ne sont pas là pour se présenter, ni nous faire connaissance avec la femme chez qui ils sont et dont ils ignorent tout. L'auteur aborde tous les aspects des craintes de notre époque, les fameux marchés qui causent tant de tracas, le loup de l'enfance, les étrangers, le partage, tout y passe. On voit comment la trouille métronomique, instillée goutte à goutte par les médias aux ordres des milliardaires qui les possèdent, fait son chemin, de sophismes en raisonnements spécieux, elle se fraie sa route et pollue les esprits. Seule la révolte, ou une peur encore plus forte de perdre son peu d'humanité peut sauver ce qu'il reste à sauver.

On sait où on va, tout est dit dès la première page ou presque, c'est clair, mais on ignore si on va y arriver. C'est toujours la même histoire avec les gens, une idée installée devient réalité concrète et qui sait où elle peut mener ? Rui Zink joue sur les bons vieux ressorts du polar pour ses personnages, le good cop, bad cop, la femme mystérieuse, la lutte sourde entre le flic et son suspect, en l'espèce les installateurs et la citoyenne. Il y a du suspense - il est même prégnant - une ambiance délétère, lourde, glauque, une dramaturgie qui se met en place finement et un dénouement hallucinant, du vrai grand roman noir !

Un petit format pour un très grand bouquin, intelligent, pertinent, magistralement écrit !


Notice bio

Rui Zinc est né à Lisbonne en 1961. Professeur de littérature portugaise et de théorie de l'édition à l'Université Nova de Lisbonne, il est l'auteur de plusieurs romans dont Davida Divina, prix du Pen Club portugais 2005, et Le Destin du Touriste, traduit en français aux éditions Métailié en 2011.


La musique du livre

Il n'y en a pas du tout, si l'on excepte les battements cardiaques qui s'intensifient sous les effets délétère de la peur...
Le sujet s'y prêtant, je vous passe tout de même un groupe au nom tout à fait idoine, Fear Factory pour Dielectric...

L'INSTALLATION DE LA PEUR – Rui Zink – Agullo Fiction – 177 p. septembre 2016
Traduit du portugais par Maïra Muchnik

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