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Chronique Livre :
L'INVENTION D'ADÉLAÏDE FOUCHON de Natacha Diem

Chronique Livre : L'INVENTION D'ADÉLAÏDE FOUCHON de Natacha Diem sur Quatre Sans Quatre

Natacha Diem est une auteure belge et L’invention d’Adélaïde Fouchon est son premier roman. Gageons que ce ne sera pas le seul.


« Ma crêpe est toute mouillée, elle baigne dans mes larmes. Ce n’est pas très bon, je pense à mes poissons (même s’ils ne sont pas tous rouges !), qui passent leur vie la bouche pleine de sel. Un peu de sucre dans leur eau leur remonterait le moral ?
Je pleure dans ma crêpe. Maman m’a fait des crêpes, moment de pure délectation. Une maman et des crêpes ! Tout ce qu’il faut pour être heureuse. Cette garce de soeur Marie-Josette, ma nouvelle maîtresse, même si elle n’est pas très jolie avec cette petite moustache et son déguisement de nonnette, elle aurait pu au moins se montrer sympa. Tout a commencé lorsque j’ai attrapé de la main gauche mon stylo tout neuf, ses yeux ont fait une drôle de roulade, elle a joint les mains et elle a chuchoté : « Oh mon Dieu, une gauchère... » Son regard sévère m’a fait si peur que mon stylo est passé automatiquement de la main gauche à la droite.
Dès la première minute, j’ai su que je ne serai pas sa préférée. Ça a été encore pire pendant les présentations. J’étais toute prête avec ma jupe plissée, bien plissée, bleu marine, ma chemise bleu ciel, ma cravate bleu marine, mes chaussettes bleu marine et mes chaussures bleu marine. Et cela sentait vraiment bon, le premier jour des primaires à Notre-Dame. J’étais au premier rang avec ma nouvelle trousse, mes beaux cahiers qui sentaient le plastique neuf. Tout était net, clair, soigné. C’était rare. Mais cette perfection a chaviré lors des présentations. J’ai ressenti un malaise, je suis devenue toute rouge, mes mains ont tremblé. Moi qui voulais tellement ressembler aux autres, enfin, en mieux, j’ai soudainement ressenti une nette différence, un truc pas normal dans les yeux de la nouvelle maîtresse. Elles étaient toutes là derrière leur pupitre, fières, droites et immobiles. Toutes belles pour ce premier jour de classe ; on sent que les mamans font des efforts. Sœur Marie-Josette, déjà contrariée par ma gaucherie, était maintenant énervée car je n’arrivais pas à dire Marie-Josette. Marie-Josette sortait en Marie-Chaussette. Pas de ma faute, étant donné ce cheveu sur ma langue (que je cherche encore). Quand ça a été mon tour de me présenter, j’ai détaillé, avec beaucoup de fierté et le plus clairement possible, ma famille : papa numéro un, papa numéro deux, maman, mon frère, Raspoutine, mon chat, Éluard, mon hamster, et mon poisson laveur de vitre. « Papa numéro deux ? » Elle était un peu mal à l’aise en répétant ça. « Ben oui, papa numéro deux. J’ai deux papas. » J’ai désespérément essayé de finir mes explications, mais sœur Marie-Chaussette est directement passée à quelqu’un d’autre. J’ai voulu continuer quand même, mais Chaussette m’a arrêtée de son ton piquant. Et là, comme il est important de toujours aller au bout de ses idées, c’est ce que dit mon papa numéro un, j’ai continué quand même : « Les deux amoureux de ma maman. » Et j’ai ajouté avec un grand sourire : « Ma maman a tous les matins une double portion de bisous. » Elle m’a arrêtée d’un ton sec : « Tu parles trop ! Ce ne sont que des mensonges. - Mais je ne mens pas. - Tais-toi ! »
Alors je me suis tu tout le reste de la journée. J’ai pensé, je n’aime pas les rentrées et je n’aime pas les nonnettes. Ma maman sera très en colère après Marie-Chaussette. » (p.20-21)


Adélaïde est un puzzle à reconstituer : elle est cette petite fille à l’allure garçonne qui en espionne une autre, cachée derrière un arbre, dans sa rue avant de se dire qu’elle espère s’en faire une amie, mais elle est aussi cette adolescente incandescente, amoureuse jusqu’à l’obsession, parfois extrêmement cruelle aussi, et cette mère qui apprend la mort d’un de ses deux pères, comme ça, au téléphone.

Ah oui, vous avez bien lu, un de ses deux pères.

Pour elle, c’est plutôt simple : trois adultes, trois dans le même lit, trois à s’aimer selon leurs propres codes, papa un, papa deux et maman.

C’est pour les autres que c’est compliqué. D’abord à l’école – il faut préciser qu’elle est dans une institution religieuse -, où on a du mal à tolérer ce genre d’excentricité (la trinité, oui, mais pas celle-là), et puis partout où elle va et où elle entend de vilains mots pour parler de ses pères, des jugements qui lui font mal même si elle en ignore le sens parce qu’elle en pressent le caractère injurieux. Son frère, plus âgé, est un peu lointain et a déjà un pied dans le monde des adolescents, un monde plein de mystère et d’excitation mais, pour l’heure, encore inaccessible.

Sa vie, dans la banlieue de Bruxelles, n’est pas très différente de celle des autres enfants sauf qu’elle se sent obligée de mentir, de faire semblant d’être comme tout le monde, et qu’elle revêt tous les jours son armure pour affronter un monde qu’elle sait hostile à sa famille. Elle aimerait avoir une famille semblable à celle des autres, avec une mère qui prendrait son rôle de mère au sérieux et un papa qui ressemblerait aux papas des autres enfants.

Ce serait tellement plus simple.

On dirait Jules et Jim, pas vrai ? On imagine la hardiesse qu’il faut pour bâtir une vie comme celle-là, la force aussi des liens entre les trois et on a raison. Mais ça ne va pas sans souffrance : la mère, en particulier, boit beaucoup trop, se réfugie dans son art, parfois auprès de sa petite fille, ou alors elle s’en va quelques jours, loin de ce micmac amoureux qui la fait souffrir quand elle sent qu’elle est de plus en plus exclue et rejetée par les deux hommes.
Quant à eux, leur relation est zébrée par d’autres rencontres, souvent très temporaires et furtives, mais pas toujours.

Adélaïde se construit dans cet univers chancelant, désordonné et angoissant car le triangle se déforme et se reforme, configuration à jamais mouvante, sans qu’elle puisse être plus qu’une spectatrice impuissante et blessée. Elle ment, elle invente, elle s’invente pour les autres, pour être celle qui fait rire, qui est désirée, aimée, acceptée.

Lentement, la vie à trois se défait, elle reste seule avec son père qui trouve une autre compagne. Sa mère est partie vivre ailleurs et le papa deux aussi.

Elle aussi se range, elle se met bien au net dans une vie toute simple, avec un mari et des enfants, un boulot, quelque chose qui a l’air bien carré, l’exemple même de la normalité… Plus besoin de porter une armure, plus besoin de faire l’intéressante, plus besoin de rien que de se couler dans la vie fluide et douce qu’elle s’est choisie.

Sauf que ce n’est pas vrai. Sauf que tout cela repose sur un mensonge. Sauf qu’elle a fait une jolie place nette en rangeant les souvenirs dérangeants hors de vue, dans des recoins bien obscurs où on peut les oublier tranquillement. Enfin c’est ce qui lui semble.

Et, à l’annonce de la mort de son père, il n’est soudain plus possible de continuer à vivre ainsi. Comme animés d’une vie propre, les souvenirs s’échappent de leurs cachettes. Adélaïde doit leur faire face, armure déposée à terre, et mettre les morceaux bout à bout pour faire enfin apparaître la vraie image d’elle-même.

Ce n’est pas sans douleur ni sans danger : culpabilité et souffrance refont surface, mais aussi, surtout, les blessures tues et dont elle a cru que le silence les rendait inoffensives.

Construit sous formes de scènes qui alternent entre l’hier et l’aujourd’hui, Adélaïde s’expose et se découvre. Elle se rend compte qu’elle n’a jamais pu s’autoriser à s’arrêter sur ses souffrances, sur sa peine et ses blessures. Il a fallu tracer sa route, aller de l’avant, se battre encore et toujours pour s’inventer au regard des autres. Il y a une telle vigueur chez Adélaïde, une volonté extrêmement touchante de ne pas se laisser abattre, de ne pas être démolie, de ne pas accepter la moindre défaite quitte à ne pas avoir appris à être aimée.

C’est souvent drôle, cru, plein de vivacité et de pugnacité, sans aucune complaisance ni retenue.

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Musique :

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Pink Floyd, Queen, Charles Aznavour, AC/DC, David Bowie, Jacques Brel, Simon and Garfunkel

Genesis - Follow You Follow Me

Grover Washington Jr - Just the Two of Us

Barbara – Dis, Quand Reviendras-tu ?

Madonna - Like a Virgin

Michael Jackson - Bad

Frank Sinatra - When I Was 17


L'INVENTION D'ADÉLAÏDE FOUCHON - Natacha Diem - Éditions Piranha - janvier 2020

photo : Pixabay

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