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Chronique Livre :
L'IRLANDAIS de Maurice Gouiran

Chronique Livre : L'IRLANDAIS de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Lorsqu’on découvre le peintre Zach Nicholl, le crâne fracassé dans son atelier marseillais, son ami Clovis n’a qu’une pensée en tête : aider Emma, en charge de l’enquête, à retrouver l’assassin !

Zach s’était illustré dans le street art avant de devenir bankable et de fuir Belfast vingt ans plus tôt. C’est donc en Irlande du Nord que Clovis va chercher ce qui se cache derrière ce crime. Zach était l’un des artistes républicains auteurs des célèbres murals, ces peintures urbaines, outils de mémoire et de propagande.

Mais pourquoi avait-il quitté son pays juste au lendemain des accords de paix de 1998 ? Ce sont des femmes, étonnantes et déterminées, toutes liées à Zach – Aileen, son épouse, Ghetusa, la veuve ad vitam æternam de son frère, et Breena, combattante féministe au sein de l'IRA – qui donneront peut-être à Clovis les premiers indices…


L'extrait

« C'est mon ami Raf qui avait amené Zach jusqu'à l'Estaque et nous l'avait présenté. Car notre Irlandais se prénommait Zach, Zach Nicoll plus précisément.
C'était le seul Irlandais de notre connaissance. Pourtant l'Estaque est un port largement ouvert sur le monde. Le quartier regorgeait de fils d'Italiens, d'Espagnols, d'Arméniens, d'Algériens, de Grecs, de Marocains, de Turcs, de Tunisiens, de Comoriens, de mauvais et de bons Aryens et de vrais bons à rien.
Mais pas la trace d'un natif de la verte Érin dans tout ce pataquès...
Raf avait rencontré la victime à l'époque où il bossait aux Renseignements généraux. L'Irlandais s'était installé à Marseille en 98. Fin 98 plus précisément. Il venait de passer deux mois à Paris en arrivant à Belfast. Les RG s'étaient intéressés à ce gars qui, selon leurs informateurs, pouvait présenter un danger pour notre quiétude républicaine. La balance se référait à un prétendu activisme pendant les Troubles.
Les Troubles... J'ai toujours trouvé étrange et choquante l'habileté de nos gouvernants à travestir les conflits armés meurtriers en les affublant de vocables plus softs. En France, rien ne ressemblait plus à une guerre que ces « événements d'Algérie » qui causèrent plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de milliers de morts. En Irlande du Nord, ce sont près de 3500 personnes qui furent tuées et 50 000 blessées (pas mal pour une population d'un million et demi d'habitants...) pendant les fameux Troubles qui furent, il est vrai, assez localisés. Trois décennies durant, les républicains des quartiers à majorité catholique et les loyalistes des quartiers à majorité protestante se sont mis ardemment sur la gueule et ont porté en terre leurs jeunesses décimées. » (p. 13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Même si le dernier roman de l'auteur, Le diable n'est pas mort à Dachau, est une vraie merveille, pour tout vous dire, il me tardait de retrouver Clovis Narigou, l’ex-journaliste, grand reporter, héros récurrent des polars de Maurice Gouiran, absent du précédent. Déjà parce que ses enquêtes sont toujours passionnantes, son petit univers marseillais sympa et attachant - même si on y meurt beaucoup de mort violente - mais aussi, et surtout, parce que j’y apprends toujours énormément de choses sur le monde. Clo, c’est le fouille-merde de compétition qui a l’art et la manière de débusquer de solides vérités sous les monceaux de travestissements du réel qui nous sont servis par l’histoire officielle et médiatique.

Apéro au Beau Bar, pour commencer, c’est un rituel, rencontre avec Biscotin, le vieux copain au courant de tous les ragots du coin et, bien évidemment, cadavre mystérieux. Celui-ci est irlandais, on s’en serait douté avec le titre, et se nomme Zach Nicoll. Peintre, et rectifié dans son atelier à l’aide d’un instrument contondant. Ex-graffeur, il commençait à se faire un nom et avait pignon sur rue après avoir repeint ceux des immeubles de la Belle de Mai et autres quartiers de la cité phocéenne. Ce qui avait agacé plus d’un de ses anciens collègues artistes qui voyaient dans cet embourgeoisement une traîtrise. Vu sa nationalité et son âge, la soixantaine, il y a de fortes chances aussi qu’il ait fricoté avec l’IRA lorsqu’il était encore dans la verte Erin. Une enquête des RG, lors de son arrivée en France en 98, n’avait rien donné, mais il ne fallait rien écarter.

Aileen, la veuve éplorée, supplie Clovis de se joindre à elle et de l’accompagner à Belfast, là où son défunt mari souhaitait être inhumé aux côtés de son frère et de son père, tous deux tués lors de la guerre civile (et coloniale) qui déchira le pays dans les années 70, pudiquement nommée “les Troubles”, comme la guerre d’Algérie fut appelée “opération de maintien de l’ordre” en France. Après un hiver solitaire au cours duquel il n’a pas mis le pied hors de la Varune, son mas isolé, Clovis y voit une occasion de se dégourdir les jambes, de renouer avec le genre humain, et, le vieux filou, de retisser les liens torrides avec le lieutenant Emma Govgaline, son amante à temps partiel, chargée de l’affaire.

L’ex-reporter s’en va donc en Irlande, Emma, de son côté, pense avoir décroché la timbale en arrêtant une famille de cambrioleurs écoulant les toiles de Nicoll. La clé de l’énigme sera-t-elle marseillaise ou irlandaise ? Peu importe pour Clovis qui est ravi de pouvoir se rapprocher peu à peu de sa belle policière à chaque échange de renseignements...

La guerre d'Irlande du Nord, pour s’y retrouver politiquement, nécessite un vrai bon guide, quelqu’un qui a connu les luttes de l’époque, les scissions de l’IRA, puis, les schismes successifs des différentes branches et sous-branches, un dédale d’organisations aux objectifs pas toujours très clairs. Tisser une intrigue sur ce conflit sans tomber dans la caricature, c’est une gageure, presque un défi, que Maurice Gouiran relève parfaitement. Du martyre de Bobby Sands et ses compagnons - que Margaret Thatcher, l'icône libérale jupitérienne, a regardé mourir de faim sans sourciller -, aux manoeuvres politiciennes du Sinn Fein de Gerry Adams, des exécutions de soi-disant traîtres aux graffs de gamins voulant titiller l’armée d’occupation anglaise, Clovis va remonter, grâce à ses contacts, une bonne partie de l’histoire tortueuses de ces années terribles. La mort de Zach Nicoll est-elle liée à ce qui s’est passé à Belfast ou, plus trivialement, à un sordide cambriolage, le peintre a atteint une certaine cote, à tout autre chose ?

Dans ce pays très catholique où les femmes sont étouffées, cadenassées, réduites au silence par un patriarcat dément - ce qui n’empêchait pas les cellules combattantes de les utiliser -, c’est de certaines d’entre elles que Clovis tirera une part de vérité, un éclairage différents des poncifs habituels. Doublement opprimées, par l’occupant et par les hommes, quelques-unes tireront un constat bien amer des années de lutte ayant pour objectif une libération qui ne viendra pas tant que les mentalités irlandaises n’évolueront pas. Souvenons-nous qu’il a fallu attendre 2018 pour que le référendum portant sur le droit à l’interruption de grossesse soit enfin acquis.

L’Irlandais, en plus d’être un excellent polar, plonge son lecteur dans la réalité des années sombres de Belfast, loin des clichés et des a priori, dans cette foison de factions au sein desquelles il est bien difficile de se repérer et de s’y forger une opinion. Édifiant, donc, cultivé, agréable à lire parce que semé des anecdotes de la vie de Clovis, de ses amours compliqués, de sa vie, de ses amis, de son humanité à fleur de peau, l’ensemble formant un habillage plaisant et passionnant à l’enquête toujours sérieuse à propos du sujet traité.

Un excellent polar, une balade irlandaise noire comme la Stout sur les chemins du passé qui ne sont jamais sans danger...


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique – une trentaine de polars au compteur avec celui-ci - il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses polars engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'hiver des enfants volés (2013) et La mort du Scorpion (2014), Les vrais durs meurent aussi (2015), Maudits soient les artistes (2016), Le printemps des corbeaux (2016), Le diable n'est pas mort à Dachau, tous parus chez Jigal Polar. L'Irlandais a reçu le prix littéraire de Provence 2018.


La musique du livre

Si l'on excepte du Sardou braillé par des touristes guère avares de clichés...

Jacques Brel – Le Plat Pays

Renaud – Miss Maggie

Léo Ferré – C'est Extra

Léo Ferré – Avec le Temps


L'IRLANDAIS – Maurice Gouiran – Éditions Jigal Polar – 238 p. mai 2018

photo : Wikipédia

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