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L’ÎLE ABANDONNÉE de Pierre Pouchairet

Chronique Livre : L’ÎLE ABANDONNÉE de Pierre Pouchairet sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Alors que la France s’apprête à affronter un ouragan d’une ampleur comparable à celui de 1987, les pilotes du vol Air France AF007 qui a décollé de New York apprennent qu’ils font l’objet d’une menace terroriste et se voient interdire le survol de l’espace européen. Comme ils ignorent quels sont les passagers incriminés, une seule solution s’impose à eux : un atterrissage d’urgence sur l’aéroport d’Ouessant, pourtant inadapté pour ce type d’appareil.

Pour la commandant Vallauri et ses amis, bien installés dans l’Airbus A380 après un séjour outre-Atlantique, c’est la fin des vacances et le début de quarante-huit heures dramatiques.

Alors que l’île se retrouve coupée du monde par la tempête, les morts se succèdent sans que l’on parvienne à identifier les coupables. Entre peur et désir de vengeance, les esprits s’échauffent…


L’extrait

« Siège du FBI à Washington

À la lecture du rapport qui s’inscrit sur son écran, John Le Breton eut l’impression de recevoir une décharge électrique. Le corps inanimé d’Helena Gustawsson, l’un des agents du service, venait d’être retrouvé dans une forêt de Virginie, non loin de l’endroit où était prévu le rassemblement de militants d’extrême-droite qu’il avait dans le collimateur. Dans un coma profond, la flic n’avait pas pu expliquer ce qui lui était arrivé et son partenaire avait disparu. De là à penser qu’il était mort... Même s’il tentait de refouler cette hypothèse, elle s’inscrivait douloureusement dans l’esprit de l’analyste. Il se plongea dans la lecture des derniers rapports rédigés par le couple d’enquêteurs. Ils laissaient supposer que leurs cibles cherchaient à monter une opération d’envergure mais, jusque-là, rien ne permettait d’étayer leur compte-rendu. Mark Fernandez avait beaucoup écrit sur le sujet, mais sa prose n’avait pas ému son chef. L’agent avait bossé pendant longtemps sur les narcos mexicains. Il avait vécu des moments pénibles aux côtés des trafiquants et sa hiérarchie pensait que depuis cette aventure, il avait une nette tendance à dramatiser toutes les informations qu’il recueillait. On l’avait donc orienté sur les mouvements extrémistes religieux chrétiens et musulmans en considérant qu’on lui offrait presque des vacances. Depuis, chaque fois que Fernandez criait au loup, ses écrits étaient estimés trop alarmistes. Il est vrai que les familles sur lesquelles le FBI travaillait étaient loin de la barbarie habituelle des mafieux hispaniques. Le Breton ne jugeait pas. Il se contentait d’engranger les informations. Il resta longtemps à lire et relire un rapport de l’agent de terrain. Fernandez affirmait avoir reçu des informations laissant supposer que des terroristes islamistes pourraient prendre pour cible les membres des mouvements d’extrême-droite durant l’une de leur réunion. Selon lui, il serait difficile d’identifier ces terroristes musulmans car ils étaient constitués d’Américains de souche récemment convertis à l’Islam. Ils comptaient profiter de leur physique de petits blancs pour approcher leurs victimes.
Difficile de ne pas faire un parallèle avec la proximité des meetings prévus en Virginie. Les deux flics avaient peut-être enquêté en francs-tireurs. Chose certaine, la disparition du flic et la découverte de Gustawsson laissaient présager que quelque chose de grave s’était passé.
Il rappela son collègue de la NSA et n’eut pas à exposer les raisons de son appel. Till était déjà sur le coup. » (p. 26-27)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Qui voit Ouessant, voit son sang...

Manhattan, Central Park, la statue de la Liberté ou encore Broadway sont au programme des trois amies brestoises au début de ce roman, Léanne Vallauri, la flic à la tête de la PJ de Brest, Vanessa, la psy, et Élodie, la médecin légiste, musiciennes à leurs heures perdues, plus connues sous le sobriquet des « Trois Brestoises ». Des vacances bienvenues après leur dernière enquête, Avec le chat pour témoin, qui leur avait valu bien des frayeurs. Sympas, elles ont convié Isaac, le stagiaire de Léanne, à se joindre à elles. C’est leur dernière journée et, après avoir fait quelques emplettes, arrive l’heure de prendre le vol de retour, l’Airbus AF007 les attend. D’autres individus, bien moins pacifiques, attendent également les annonces d’embarquement...

Tout irait pour le mieux donc, si ce n’est qu’au même moment, John Le Breton, analyste du FBI à Washington, lance une alerte suite à la disparition, en Virginie, de deux agents infiltrés au sein d’un groupuscule suprématiste ultrareligieux s’agitant depuis un moment. Il semblerait bien qu’un projet d’envergure soit à l’ordre du jour pour ces fanatiques d’extrême-droite américains. John, pourtant, a du mal à être pris en considération par ses supérieurs, le président lui-même soutient cette frange raciste de la population et le terrorisme sur le sol américain, en toute incohérence avec les faits de ces dernières années, reste pour lui l’apanage des Islamistes.

Le Breton va tout de même finir par obtenir de l’attention lorsqu’un attentat est commis à bord d’un vol à destination de Francfort. La menace sur l’appareil transportant les amies brestoises et Isaac va alors devenir le souci numéro un des autorités françaises, conjointement à la monstrueuse tempête qui s’apprête à traverser le pays d’ouest en est. Un ouragan pire que celui de 1987. Pas question de laisser l’appareil survoler des zones urbaines surpeuplées, la seule option reste un atterrissage sur l’aéroport de l’île d’Ouessant, bien trop étroit et, surtout, doté d’une piste beaucoup trop courte pour ce type d’avion...

Tempête extraordinaire à Ouessant et alerte maximale dans l’immensité des forêts de Virginie où la vie de deux policiers est en jeu, catastrophe aérienne en Allemagne et suspense hallucinant sur le vol AF007, ce cinquième volet des enquêtes des Trois Brestoises débutent comme les plus grands blockbusters US, pied au plancher. Une mauvaise nouvelle par paragraphe, un rebondissement toutes les trois phrases, on ne sait plus vers quel développement des différents drames en cours se tourner, c’est un véritable festival. Même si l’on se doute que l’Airbus va parvenir à se poser, malgré toutes les embûches se dressant devant cet atterrissage auquel aucun expert ne croit, l’écriture, au plus près de ses personnages et des événements, de Pierre Pouchairet empêche de prendre le recul nécessaire, on tremble avec les passagers et les observateurs au sol.

L’exploit réalisé par le pilote et sa copilote ne suffira pas à éteindre les menaces. Les vents violents et les pluies torrentielles ont coupé tous les canaux de communication. La petite île d’Ouessant, isolée totalement du continent, accueille au mieux les quelques 200 naufragés du ciel, la solidarité insulaire n’est pas un vain mot. Pourtant il ne se passe pas une heure avant que les premiers meurtres ne se produisent, et ils ne seront pas les seuls. En tant que seul officier de police judiciaire, Léanne est en charge de la sécurité des habitants, aidée dans cette tâche par le maire et l’unique policière municipale locale. Elle doit bien entendu également enquêter afin de déterminer qui, parmi les passagers, pourrait faire partie de ce fameux groupe terroriste.

La météo exécrable et les assassins anonymes ne resteront pas longtemps ses seules préoccupations. Sans renfort immédiat, Léanne va devoir se colleter avec un groupe d’habitants bien décidé à se faire justice eux-mêmes devant l’impuissance apparente des autorités. La tentation de l’autodéfense n’est jamais loin lorsque la justice n’est pas en mesure de répondre aux inquiétudes d’une communauté, la volonté de lynchage ne tarde pas à suivre.

Pierre Pouchairet n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’attaque à des intrigues mettant en scène des terroristes. L’île abandonnée retrouve le rythme fou de La Prophétie de Langley, les coups de théâtre s’y succèdent à la vitesse du vent sur la côte de l’île et y font autant de ravages. Ici, l’histoire prévaut, s’impose aux personnages ballotés par les événements, isolés, coupés de leurs repères et de tout soutien. L’auteur en profite habilement pour revenir sur quelques idées reçues erronées, et dangereuses, à propos du terrorisme, sur la pénibilité de la vie insulaire ou le fonctionnement particulier du FBI...

Menant de front les deux affaires, celle du FBI et les naufragés du vol, la traque presque à l’aveugle des groupuscules suprématistes, et les investigations sur la petite île truffées de secrets, comme toutes les communautés restreintes, la tension initiale ne s’apaise pas une seconde ; et toute idée de dénouement atteint avant les ultimes pages n’est qu’une chimère. Pierre Pouchairet possède l’art de garder une dernière cartouche, une sorte de bouquet final, en réserve pour les lecteurs qui pensent être arrivés au bout de leurs frayeurs...

Du suspense à revendre, deux enquêtes époustouflantes et deux continents pour cet excellent polar, terrorisme suprématiste et formidable tempête bretonne à Ouessant au menu des « Trois Brestoises »


Notice bio

Pierre Pouchairet est né en 1957. Il a été commandant de la police nationale puis chef d’un groupe luttant contre le trafic de stupéfiants à Nice, Grenoble ou Versailles… Il fût également à plusieurs reprises en poste dans des ambassades, a représenté la police française au Liban, en Turquie, a été attaché de sécurité intérieure à Kaboul puis au Kazakhstan. Aujourd’hui à la retraite, il vit à l'Île-Tudy. Il a publié en 2013 un livre témoignage, Des Flics Français à Kaboul, puis Coke d’Azur en 2014. La même année sort son premier polar, Une Terre pas si sainte, édité par Jigal Polar, suivi par La Filière Afghane (2015), À L'ombre Des Patriarches (2016), La prophétie de Langley (2017) chez le même éditeur. Il obtient le très convoité Prix du Quai des Orfèvres 2017 pour Mortels Trafics publié, c'est une tradition, par les éditions Fayard en novembre 2016. En 2018, est sorti chez Plon, Tuez-les tous... mais pas ici, dans la collection Sang Neuf, finaliste du prix Landerneau du Polar, puis Mort en eaux grises publié par Jigal Polar. Sa série consacrée aux « Trois Brestoises » comprenait déjà quatre romans édités par les éditions du Palémon : Haines, La cage de l'albatros, L'assassin qui aimait Paul Bloas et Avec le chat pour témoin.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Bruce Springsteen, Cali, Miossec...

The Beatles - Strawberry Field

John Coltrane - Blue Train

Louis Capart - C’est la vie qui passe

Yann Tiersen - Porz Goret


L’ÎLE ABANDONNÉE - Pierre Pouchairet - Éditions du Palémon - 363 p. juin 2020

photo : Eisenmenger pour Pixabay

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