Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
L'ÎLE DÉCHIRÉE de Aude Lafait

Chronique Livre : L'ÎLE DÉCHIRÉE de Aude Lafait sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

À Chypre, le corps d'un marchand d'art est retrouvé dans les ruines de la zone de démarcation qui divise le Sud et le Nord de l'île.

Eleni, la soeur de la victime, revient sur sa terre natale pour connaître la vérité.

Entre Chypre et Paris, elle découvre, aux côtés de l'inspecteur Michaelides, une part insoupçonnée de la vie de son frère et plonge dans l'histoire tourmentée de son pays.


L'extrait

« Le médecin indique l'escalier qui mène à l'étage dont le sol s'est effondré. Il ne reste que deux poutres prêtes à se décomposer.
- Et les hématomes, le nez cassé et cette plaie au cou dont on ne voit pas encore bien l'étendue, ils pourraient être issus d'une bagarre. Il faudrait déterminer si le décès a eu lieu avant ou après la chute.
Le médecin se penche au-dessus du corps pour indiquer la blessure au niveau du cou. Une boursouflure et une masse de sang séché empêchent d'en discerner la profondeur. Michaelides s'approche jusqu'à toucher le tas de bois où repose le cadavre.
- Ça ressemble beaucoup à un coup de couteau. L'assassin l'aurait-il poursuivi dans l'escalier alors qu'il cherchait à fuir ? Et il serait tombé sur le dos au milieu de ce tas de clous rouillés ?
- Peut-être. Le médecin légiste vous en dira plus. C'est Ioannis qui va s'en charger ?
- Oui. Et les effets personnels ?
- Un passeport, un trousseau de clés, une carte bancaire, c'est tout.
Michaelides ouvre le document d'identité rouge bordeaux et parcourt les premières pages.
- Alexiou, reprend-il. Stavros Alexiou. Ça te dit quelque chose ?
- Alexiou ? Non.
Les ambulanciers et le médecin ont quitté les lieux. Un périmètre rouge a été tracé à la bombe sur le tas de planches.
Michaelides contourne pour la dernière fois le monticule et inspecte le sol jonché de détritus, mégots de cigarettes, vieux plastiques, câbles électriques, douilles vides.
Que fabriquait cet homme dans ce boyau imprégné de quarante ans d'histoires sordides ? Quand il pense à tous ces cadavres disparus qui truffent le sol chypriote et dont personne n'ose révéler la localisation, il se demande à quoi rime son boulot. Depuis que le laboratoire d'identification des victimes chypriotes grecques et turques de l'ONU a démarré ses analyses des restes humains, Michaelides a l'impression que son travail d'identification à lui n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan. Il soupire en pensant à la famille de la victime. Annoncer ce genre de nouvelle n'a jamais été une partie de plaisir pour lui. L'église sonne onze coups et l'enquête ne fait que commencer. » (p. 15-16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

1974, ça paraît bien loin, qui se souvient encore de la guerre qui a déchiré l'île de Chypre en deux zones, l'une turque, au nord, l'autre grecque. Il est des murs plus symboliques que d'autres. Berlin, c'était la guerre froide, la chute tant espéré du rideau de fer, la déliquescence de l'empire soviétique, la Green Line lacérant cette île n'est évoquée que lors de rares reportages, nul n'y pense plus en-dehors des Chypriotes. Et pourtant, elle coupe toujours un pays en deux, aussi sûrement que le 38e parallèle sépare les deux Corée. Des familles se sont perdues de vue, migrations obligatoires, à double sens, la minorité grecque du nord à dû gagner le territoire contrôlé par les Chypriotes grecs, les Turcs du sud ramassèrent leurs quelques biens pour se retrouver sous la protection des troupes d'Ankara. De rares check-points permettent de circuler, créés bien longtemps après le conflit, mais les rancoeurs sont encore tenaces et peu de gens les utilisent.

C'est précisément sur cette Green Line, ou Buffer Zone, qu'est, de nos jours, retrouvé le cadavre d'un homme. La frontière n'est pas franchie, ce crime échoie donc à la police chypriote grecque. À l'inspecteur Michaelides, cinquante-neuf ans, proche de la retraite, exilé de la partie nord dans laquelle il n'est jamais retourné. Le mort, Stavros Alexiou est vite identifié, il a son passeport sur lui, et a vraisemblablement été assassiné à coups de couteau. Aucun témoin, à part les deux adolescents, fumeurs de shit, qui ont découvert le corps. Le policier et son équipe ne seront pas beaucoup plus aidés par une population rétive à se livrer.

Stavros est un marchand d'art, il possède une galerie à Paris et paraît plutôt prospère. Comme le légiste trouve une croix orthodoxe enfoncée dans sa gorge, Michaelides se demande s'il ne trafiquait pas également des œuvres pieuses, icônes et bijoux, récupérés grâce à des complices en zone turque - les églises y ont été pillées - afin de les revendre à des collectionneurs.

La sœur de la victime, Eleni, travaille comme experte en art, mais à Londres, elle ne tarde pas à débarquer pour chercher la vérité sur ce qui est arrivé à son frère. Leur père, un diacre, a été porté disparu en 1974 lors des événements, leur mère, réfugiée avec Eleni enfant, enceinte de Stavros, sait sans doute bien des choses qu'elle ne livre qu'avec une extrême parcimonie... lorsqu'elle y est contrainte et forcée.

Michaelides et Eleni, eux, vont collaborer, fouiner dans les contacts de Stavros, surtout à partir du moment où l'un d'eux est arrêté à Berlin en possession d'une icône exportée illégalement, la tâche est rude tant les deux parties de l'île sont fermées l'une à l'autre, mais aussi parce que Stavros a mis peut-être la main sur un document ancien qui pourrait bouleverser bien des dogmes religieux...

Aude Lafait a trouvé un décor parfait pour son intrigue : un pays coupé en deux, des populations irréconciliables, deux religions qui se combattent alors qu'elles possèdent toutes deux la même origine, des rancoeurs et des haines datant de plusieurs décennies. Son flic, lui aussi, est un expulsé du nord, il n'y est pas retourné depuis ses dix-huit ans, y a laissé toute son enfance et les rêves qu'il avait pu y faire, ce qui va constituer une difficulté psychologique de plus dans son enquête. Sans parler de la toute-puissance de l'église orthodoxe grecque, réservoir inépuisable de secrets jalousement gardés. Passé et présent se mêlent sans effort tout au long de cette affaire, comme si le temps avait, lui aussi, été suspendu le long de la Buffer Zone ou Green Line, que les fantômes de l'autre côté ne pouvaient qu'être maléfiques.

Michaelides, un flic attachant, complexe, fatigué aussi par tout ce qu'il a vu, flirte, peu de temps avant sa retraite, avec ses souvenirs de jeunesse qu'il lui faut fouiller pour comprendre les racines de l'énigme qui se présente à lui. La situation est un peu identique pour Eleni qui a connu la vie au nord, la culpabilité en plus puisqu'elle a hébergé Stavros à Londres, avant de lui demander se trouver un appartement ailleurs, d'où son départ pour Paris. Bien sûr que Stavros était un adulte, qu'elle n'avait plus, depuis longtemps, à prendre soin de lui ou se mêler de ses affaires. N'empêche, la grande sœur s'en veut un peu et aidera le flic autant que possible.

De Chypre à Paris, de Berlin à Londres, ce roman labyrinthique, rare intrigue se déroulant sur le thème de la scission chypriote, joue sur cette fameuse ligne de démarcation et les trafics qui s'y déroulent, puis sur les mémoires blessées des populations autochtones, tout autant qu'à propos des dogmes fondateurs des religions de la région.

Une belle énigme, maîtrisée, des personnages complexes, Chypre, multiple et déchirée, en arrière plan, un très bon polar !


Notice bio

Aude Lafait est une auteure française qui vit à Bruxelles. Elle parcourt le monde et anime des ateliers d'écriture ainsi que des résidences d'auteurs. Après Parfums d'enfances, L'île déchirée est son deuxième roman.


L'ÎLE DÉCHIRÉE – Aude Lafait – Éditions du Lamantin – 267 p. septembre 2019

photo : paysage chypriote - Pixabay

Actu #17 : décembre 2019/janvier 2020 Chronique Livre : QUE TOMBE LE SILENCE de Christophe Guillaumot Chronique Livre : L'OR, LA PAILLE, LE FEU de Charles Senard