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Chronique Livre :
LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE d'Estelle-Sarah Bulle

Chronique Livre : LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE d'Estelle-Sarah Bulle sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Dans la famille Ezechiel, c’est Antoine qui mène le jeu. Avec son « nom de savane », choisi pour embrouiller les mauvais esprits, ses croyances baroques et son sens de l’indépendance, elle est la plus indomptable de la fratrie. Ni Lucinde ni Petit-Frère ne sont jamais parvenus à lui tenir tête.

Mais sa mémoire est comme une mine d’or. En jaillissent mille souvenirs-pépites que la nièce, une jeune femme née en banlieue parisienne et tiraillée par son identité métisse, recueille avidement.

Au fil des conversations, Antoine fait revivre pour elle l’histoire familiale qui épouse celle de la Guadeloupe depuis la fin des années 40: l’enfance au fin fond de la campagne, les splendeurs et les taudis de Pointe-à-Pitre, le commerce en mer des Caraïbes, l’inéluctable exil vers la métropole…


L'extrait

« Hilaire traitait ses enfants comme il traitait ses animaux : un verre de tendresse, un seau d’autorité et un baril de « débrouyé zôt’ ». Dans ce désert du bout du bourg, il n’y avait que nous et les boeufs. À une demi-heure à pied, sur le chemin principal qu’on ne pouvait appeler route, même avec les critères de l’époque, Morne-Galant somnolait, ramassé sur lui-même. Encore aujourd’hui, les Guadeloupéens disent de Morne-Galant : « Cé la chyen ka pa japé pa ké. » Je te le traduis parce que ton père ne t’a jamais parlé créole : « C’est là où les chiens aboient par la queue. »
J’en ai vu des chiens étranges et d’autres apparitions de minuit autour de la case, car Hilaire nous laissait souvent seuls et je restais à l’attendre près de la fenêtre. Dès le coucher du soleil, tandis que les poules montaient une à une se percher haut dans le manguier, nous fermions les volets. Le chant des criquets cotonnait tous les bruits autour de la maison. Nous, les enfants, jouions autour de la table nue. On se disputait une poupée d’herbe ou un souda effrayé. La nuit s’installait avec sa petite lune niellée. La lumière de la lampe à pétrole vacillait. On finissait par se cogner à l’obscurité en dépliant nos lits. Incapable de dormir, j’entrouvrais le volet, à la recherche d’Hilaire à l’horizon. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

La vieille Antoine Ézechiel est un monde à elle toute seule, ses souvenirs englobent six décennies et des terres aussi lointaines que la Guadeloupe, le Venezuela ou la métropole où elle a dû s’exiler. Ce monde luxuriant, riche d’une foule de personnages qui ont traversé sa vie - famille, ami.e.s, amants, clients de son commerce, ennemis - parle deux langues qui s’entremêlent parfois dans sa narration, le créole et le français, tout comme elle porte deux noms, nous y reviendrons, et, presque, deux peaux de couleurs différentes du fait de son métissage.

Née au début des années cinquante à Morne-Galant, un village reculé de Guadeloupe, la petite fille est baptisée Apollone, mais, on est jamais trop prudent, se verra toute sa vie appelée Antoine, son nom de savane utile à tromper les esprits mauvais toujours en maraude. Il faut croire que le subterfuge a bien fonctionné puisqu’elle est encore là, soixante-dix ans après pour raconter à sa nièce, née en métropole, l’histoire de la famille donc, par la même occasion, celle de son île et de son arrivée sur le continent. Intrépide, indépendante, Antoine engrange les expériences et les secrets, elle est la mémoire du clan, l’aînée ayant reçu la saga familiale en héritage et est ravie de transmettre les grands événements fondateurs à la fille de son frère cadet.

Antoine raconte Hilaire, son père, paysan solide, venu chez les Blancs-Matignon demander la main d’Eulalie à la peau claire, un défi insolent à cette époque. Eulalie est fille de Bretons, les Lebecq, venus dans les îles depuis des lustres, cultiver la canne et vivre leur misère sous le soleil des tropiques plutôt que face aux embruns de la mer d’Iroise ou les collines perdues de l’Argoat. Ils sont aussi misérables que les Noirs, parlent créole, mais, tout de même, tente vaille que vaille de préserver la clarté de l’épiderme de ses descendants. Au culot et au mépris du danger, Hilaire emporte la belle, heureusement, il l’a déjà mise enceinte d’Apollone, ça aurait été un drame.

Hilaire garde son bétail, coupe la canne, Eulalie installe un commerce, une sorte de bazar qui lui donne pignon sur rue. Elle devient un personnage dans son hameau de Morne-Galant. Mais sa santé fragile, ses grossesses à répétition, vont bientôt avoir raison d’elle, laissant son mari et ses trois enfants. Antoine et sa jeune soeur Lucinde veillent sur Petit-Frère, futur père de cette nièce curieuse de l’histoire de sa famille.

Ces trois voix, Antoine, Lucinde, Petit-Frère, seront nécessaires à l'ampleur de la tâche, narrer, à tour de rôle avec parfois des versions légèrement différentes, tous les changement survenus en près de soixante-dix ans, évoquer la grande et petite histoire de la Guadeloupe, les trafics de diamants avec l’Amérique du Sud, l’interdiction de parler créole, les vieilles attitudes colonialistes des Békés, la répression de la grève générale de 1967, le bétonnage de la côte, l’invasion touristique et l’exil, toujours cruel, rendu obligatoire par le chômage endémique sur place. Les postes de fonctionnaires se trouvent en métropole, le travail également, la France des années soixante-dix importe massivement de la main d’oeuvre, la fixe sur son territoire, abandonnant ses terres d’Outre-mer aux mains des affairistes et promoteurs les défigurant.

Ce roman fourmille d’anecdotes, de grandes et petites histoires qui font des existences riches et passionnantes, de rancoeurs, de jalousies, de passions, d’amour et d’ambitions, de tristesses et d’immenses joies, de banalités et d’essentiel, il est servi par une écriture magnifique, irisée de créole, ornée de vocables exotiques agrémentant le décor et les paysages, les sentiments et les êtres. Le lecteur se régale à découvrir les péripéties vécues par Antoine, Lucinde et Petit-Frère, leurs antagonismes, leurs visions parfois opposées d’un même fait, et se désole du triste sort (Tristes Tropiques...) réservé à cette île magnifique, livrée aux rapaces.

Estelle-Sarah Bulle sait faire danser les mots en des chorégraphies tantôt tragiques tantôt comiques, nous entraîner dans une farandoles de destins, nous faire partager la déchirure de l’exil qu’ont connu les anciens, l’arrachement à un pays qu’elle doit se réapproprier par le verbe de ses tantes ou de son père, leurs talents de conteurs, ravivent les lumières et les ombres du passé pour mieux expliquer le présent. Antoine est un confluent, elle est nourrie des sédiments de diverses cultures, d’oppression variées, d’années de misère et d’espoir, d’événements politiques et sociaux, de secrets de famille. Sa vie, compliquée, d’enfant laissée seule trop tôt par sa mère, obligée de veiller sur son frère et sa soeur et ballotée par un demi-siècle de changements sociétaux profonds est à l’image de la seconde moitié du vingtième siècle, chaotique, emplie des soubresauts de l’histoire. C’est presque en archéologue qu’Estelle-Sarah Bulle va examiner, strate après strate, ces fondations sur lesquelles elle est bâtie elle-même, ou comme une ethnologue, qu’elle découvre dans les bribes de récits de ses parents proches les moeurs d’un peuple inconnu qui est le sien, ses us, sa langue, son âme afin de se réapproprier ce que la déchirure de l’exil lui avait pris et pouvoir à son tour le transmettre à ses enfants...

Un formidable roman, choral et initiatique, fresque exubérante de vies, de destins, de soleil et de misère, de drames et d’événements joyeux entre la Guadeloupe et la banlieue parisienne...


Notice bio

Estelle-Sarah Bulle est née en 1974 à Créteil, d’un père guadeloupéen et d’une mère ayant grandi à la frontière franco-belge. Après des études à Paris et à Lyon, elle travaille pour des cabinets de conseil puis pour différentes institutions culturelles. Elle vit dans le Val-d’Oise. Là où les chiens aboient par la queue est son premier roman.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, vous pourrez danser sur les rythmes de la guaracha qu'Antoine entendait lorsqu'elle trafiquait au Venezuela, ou bien écouter Édith Piaf...

Esnard Boisdur - Mové Moun (Gwoka)

Ernest Léardée - Pi-Pom

Bob Marley – I Shot The Sheriff

Rolling Stones - The Last Time

Robert Mavounzy – Pite à Maman

Moune de Rivel – La Grève


LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE – Estelle-Sarah Bulle – Éditions Liana Levi – 283 p. août 2018

photo : Pixabay

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