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LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS de Laurent Guillaume

Chronique Livre : LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS de Laurent Guillaume sur Quatre Sans Quatre

L’auteur :

Laurent Guillaume est un auteur français qui a d’abord fait carrière dans la police pendant presque 20 ans. Il a obtenu en 2009, pour Mako, le prix VSD du polar et il est lauréat du prix des lecteurs Sang d’encre en 2015. Non content d’écrire des romans, il est scénariste et a travaillé, par exemple, avec Olivier Marchal pour la série Section Zéro.


En vitesse :

« Personne n’aimait Monet, lui le premier. Et Monet le rendait bien à tout le monde, surtout à lui-même. »

Priam Monet, un flic de l’IGPN, la police des polices, débarque à Thyanne, en Savoie, tout près de la frontière. Obèse et mal embouché, il hait la montagne, la campagne, les bêtes et les gens et tout ce qui ressemble à l’obligation de marcher plus de 200 mètres. Son rêve : revenir vivre dans le 11ème arrondissement de paris, le seul qui trouve grâce à ses yeux…

Ce qui devait être une mission plutôt facile et paperassière cède la place à une enquête criminelle, dont Priam prend les rênes avec énergie, quand le corps d’un homme est retrouvé dans la montagne.


Un petit extrait :

« Monet se présenta au poste de la police aux frontières à sept heures pile le lendemain matin. Comme à son habitude, il était de très mauvaise humeur. La veille au soir, il avait cherché un resto digne de ce nom dans cette foutue ville et n’en avait trouvé aucun. Il s’était rabattu sur un kebab – L’Antalaya - et s’était enfilé trois döners graisseux et deux sodas qui avaient dû raccourcir son espérance de vie de six mois. Son médecin en aurait fait une crise d’apoplexie. Sans compter le serveur moustachu, avec une tronche de Turc, le genre de type que Monet ne pouvait pas blairer. Il était rentré à l’hôtel en ronchonnant, plein de culpabilité de s’être laissé aller. Il avait dû se farcir les quatre étages et, ce coup-ci, il avait fait une pause à chaque palier. Avant de se coucher, il était parvenu à prendre une douche dans la cabine minuscule en ne se lavant que par zone de méridiens chinois. Lorsque enfin il était sorti tout ruisselant de la salle d’eau, il avait inondé la moitié de la chambre.
Il s’était ensuite allongé dans l’un des deux lits dont le sommier avait fait ce qu’il pouvait, mais ce n’était pas suffisant. Il avait regardé la télévision jusque tard, une série sur les flics new-yorkais. Ça parlait d’enquête et de procédure. Il aimait bien. Il avait fini par s’endormir vers une heure, au troisième épisode.
Il se tenait maintenant devant l’autre tête de nœud à moustache qui feignait de ne pas le reconnaître.
- Puisque je vous dis que je suis venu hier. Commandant Monet. Vous ne pouvez pas m’avoir oublié quand même.
- J’ai pas de consignes du capitaine pour vous laisser entrer, dit le fonctionnaire entêté.
- Appelez-le, alors.
Moustache jeta un coup d’oeil à sa montre.
- Il est trop tôt. J’vais pas le déranger pour si peu.
- Si peu ?
Pendant une fraction de seconde, Monet envisagea d’attraper le type et de l’emplâtrer dans le mur pour en faire un joli négatif. » (p. 21 et 22)


Ce que j’en dis, si ça peut aider :

«  - Excusez pour l’état de la bagnole, dit-elle. La vie à la campagne, vous savez ce que c’est.
- Non, dit-il.
Puis il se souvint qu’il devait faire un effort, au risque de se retrouver seul dans un resto sinistre avec un Turc qui commençait à le tutoyer.
- Mais j’imagine que c’est normal, d’avoir une bagnole aussi dégueu quand on vit ici. »

Priam Monet ! Un bien joli nom pour une vraie tête de cochon. Priam Monet a le chic pour se faire des ennemis très vite à cause de sa grande gueule et de son radar infaillible à gros cons qu’il repère donc immanquablement et qu’il s’arrange pour le leur faire savoir.

Énorme, immense, misanthrope, Priam Monet aime bien déconcerter si possible, faire chier encore plus et, à ce jeu-là, il est imbattable.

Nanti d’un passé un peu encombrant qui explique l’exil hors de Paris – hors du 11ème arrondissement, point de salut - et le présent poste au sein de l’IGPN, Priam arrive à Thyanne, dans les Alpes, bien décidé à y rester le moins longtemps possible et à ne pas avoir grand-chose à faire avec la population locale. On est en mai et il neige ! Quel pays ! Un bar, un chambre correcte, quelques jours de boulot et basta !

D’ailleurs le premier contact avec les locaux, en particulier le chef de la police aux frontières Léonard Servier le renforce dans l’idée qu’ils sont vraiment très cons, racistes et rachitiques du bulbe, vu la façon dont ils traitent les migrants qu’ils réussissent à choper dans les montagnes.

Il fait la rencontre du sous-brigadier Claire Mougel, une fille du pays qui, chose extraordinaire, lui paraît presque sympathique, et d’ailleurs il accepte sans trop de déplaisir d’aller manger chez elle et de faire la connaissance de son mari, garde forestier pour ONF et de ses deux enfants, dont une petite fille à peu près aussi dénuée de diplomatie que Priam. Ces deux-là sont faits pour s’entendre. Dialogues savoureux.

En chemin, Claire et Priam rencontrent Chappaz et toute une troupe de guignols en tenue fluo, comprenez des chasseurs, qui traquent le loup. Apparemment, il a fait du dégât chez un éleveur et Chappaz a obtenu une dérogation – ou est en passe de l’obtenir, ce qui ne l’autorise pas encore à effectuer cette battue, lui fait remarquer Claire – pour le « prélever ». Oui c’est comme ça qu’on dit tuer, il semble. Chappaz, c’est un type à qui personne ne dit non, dans la région. Grand industriel, il possède un peu ou entièrement toutes les boîtes de la région, et on ne refuse rien à un type comme ça. Il en est bien persuadé, du reste et se comporte comme tel. Les lois ne le concernent guère, sa volonté et son bon plaisir sont ses seuls guides.

Mais on découvre un cadavre, dans la montagne. Un type sans papier, bizarrement vêtu et tatoué, qu’on cherche à faire passer pour un migrant. Très rapidement, Priam décide de s’occuper de cette enquête avec Claire comme assistante. Le tatouage « debout les morts » en lettres gothiques les met sur la piste d’un ancien militaire, puisque c’est la devise du 3ème régiment d’infanterie de marine.

Bizarrement, le fils de Chappaz aussi a été militaire. Il est revenu de ses nombreuses missions, a tenté de travailler avec son père puis, à la suite de désaccords profonds, est reparti, à l’étranger, en tant que mercenaire. C’est ce que dit sa femme, en tous cas, et son père corrobore.

« - Je ne vous déteste pas, Chappaz, pas personnellement en tous cas. Ce que je n’aime pas, c’est ce que vous représentez.
- Et qu’est-ce que je représente ?
- Ce capitalisme paternaliste du dix-neuvième siècle, celui des maîtres de forges. Vous régnez sans partage sur cette vallée, vous décidez du sort de ses habitants. Tout le monde vous craint et vous respecte. Les types qui bossent pour vous font garder leurs bébés dans votre crèche, envoient leurs gosses jouer dans le club de foot que vous sponsorisez, ou nager dans votre piscine. Ils vont au cinéma dans une salle vous appartenant - il fit un geste large montrant les tables autour d’eux , mangent au resto dans votre fac-similé de saloon et je suis sûr que lorsqu’ils crèveront après une vie à vous rendre plus riche, on leur posera sur le bide une plaque en marbre gravée « Chappaz pompes funèbres ».
- Vous préférez sans doute le capitalisme du CAC40, les fonds de pension américains et les actionnaires rapaces ?
- Au moins, ils ne cachent pas leur rapacité derrière un paternalisme faussement bon enfant. »

Son enquête va amener Priam, bien sûr, à affronter Chappaz et tous ceux dont il s’entoure, sa garde rapprochée prompte à jouer du fusil sans trop se poser de questions. Le pouvoir désuet de ce patricien qui règne sur sa vallée, jamais jusque là remis en question, va se heurter à un Priam pas mécontent de reprendre un peu du service, finalement, même quand sa vie est en jeu.

Et puis dans cette vallée qu’il a de prime abord haïe, il va se faire ce qui ressemble de très près à des amis, le genre de relation qui fait qu’on est presque malheureux de se quitter : une sensation inconnue pour Priam. Et puis il a fait deux découvertes : il aime bien dormir avec Fidel, un chien qui ronfle, et boire de la gentiane. Peut-être une troisième découverte, mais Priam est bien trop embarrassé par celle-là pour l’admettre. Elle a de jolis yeux et est trop mince, mais ça lui va bien.

Une intrigue tortueuse qui réserve des surprises et des rebondissements et surtout des personnages qui sont une vraie gourmandise. Priam bien sûr, qui lâche vacherie sur vacherie mais qui téléphone à sa maman pour la rassurer, qui baise et picole et n’entend pas se soumettre à grand-chose, déjà prisonnier de ce corps difforme depuis l’enfance. L’art d’être désagréable cultivé avec soin comme un rempart entre le monde et lui, piques et ironie savamment maniées, goujaterie et énormités distillées avec appétit, coups de poing en prime si nécessaire.

Autour de Priam, tout un petit monde de personnages pris sur le vif, joliment croqués de manière à la fois drôle et touchante. Et leur parcours n’est en rien anecdotique, tous sont intéressants et décrits avec une grande justesse. L’histoire est prenante, imprévisible aussi bien que féroce, et les situations et dialogues souvent amusants : un vrai plaisir.


Musique :

Van Halen - You Really Got Me

Guns N' Roses - November Rain

Hank Williams - I'm So Lonesome I Could Cry


LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS - Laurent Guillaume - Éditions Denoël – collection Sueurs Froides - 303 p. juin 2018

photo : Pixabay

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