Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'OFFICIER DE FORTUNE de Xavier Houssin

Chronique Livre : L'OFFICIER DE FORTUNE de Xavier Houssin sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième... de couv...

« Tout ce en quoi j'ai cru, tout ce pour quoi je me suis battu, n'existe plus. »

Engagé dans la coloniale en 1921, François a servi au Maroc et au Tonkin, rejoint la France libre dans le Pacifique avant de partir en Indochine puis en Algérie. Mais dans le paysage d'après 1968, il n'est plus qu'un militaire retraité, veuf d'un mariage calamiteux, père d'enfants qui le rejettent.

Que reste-t-il à cet homme des combats perdus, à ce soldat d'un monde disparu ? Jeanna peut-être, secret amour de sa vie. Et le fils de dix-huit ans qu'il n'a jamais rencontré.

Est-il possible sur le tard, de s'essayer enfin à la douceur ? De construire une histoire intime quand la grande histoire, celle d'une armée, celle d'un empire, s'effrite et s'échappe ?


L'extrait

« Yvonne est morte il y aura bientôt deux semaines. J’ai envoyé une lettre à Jeanne ce matin. Des années et des années que nous ne nous donnions plus de nouvelles. Du tout. Je ne mettais même plus un mot dans l’enveloppe du mandat du trimestre. Les mille francs pour le garçon. J’ai beaucoup hésité avant de me décider. Je ne savais pas bien quoi dire. Mal à l’aise. Mais j’ai écrit. Chère Jeanne. Et puis non, Jeanne. Yvonne repose depuis vendredi dernier à côté de Monique, notre fille. Non, repose depuis vendredi dernier à côté de Monique, sa fille, au cimetière de la Martinière à Savigny. Jeanne sait bien qui est Monique, je lui en ai tant parlé. Comme c’est difficile de faire tenir ensemble les phrases et le temps, de reprendre le fil. J’ai fini en disant : Si tu veux…, Si tu penses…, Réponds-moi. Je suis allé à la poste. Le sort en est jeté. Il fait gris. Déjà froid. Demain, samedi 13 octobre, j’aurai soixante-dix ans. Je ne sais pas ce que Jeanne décidera. En descendant l’avenue Jules-Marquis, j’ai pensé à l’âge, à ce qui me restait. Un an ? Cinq ans ? Dix ans ? Pas de quoi faire des projets en tout cas. Je voudrais simplement me sentir en paix. Je suis fatigué, perclus de regrets, de remords fuyants. Ma vie m’a échappé. J’ai pourtant cru, tout au long, la tenir, la diriger. Mais, en fait, ce sont les événements qui ont commandé. Je me suis débattu. Je suis allé jusqu’au bout, je n’ai pas manqué de courage.
Rarement celui de décider, davantage celui d’accepter bravement, de supporter. Si souvent sans rien dire. De se soumettre, d’obéir. Perinde ac cadaver, la formule des jésuites qu’on nous rabâchait au collège d’Avranches. J’y ai tant pensé au cours de ma carrière militaire. Plus de trente-cinq années. Une vingtaine d’affectations. L’Afrique du Nord, l’Indochine, le Pacifique. La guerre, les guerres. J’ai mon devoir. Et maintenant ? J’ai trouvé un carton posé à l’entrée du pavillon. C’est la livraison de Rohrbasser, l’épicier. Des conserves. Du pâté de jambon, du thon à la sauce catalane, des cœurs de céleri. Je me nourris de boîtes. Un saucisson. Des pommes. Deux bouteilles de vin des Rochers, une de cabernet d’Anjou. Et du pain en tranches. Cela fait un moment que je me fournis chez le bonhomme. Un coup du hasard. Un soir, je descendais du train de Paris, sortant d’une après-midi idiote au cercle des armées de Saint-Augustin. Voilà que dans la gare, je me suis entendu appeler : Mon colonel, mon colonel ! Je me suis retourné. Devant moi une espèce de type essoufflé, rouge d’émotion, s’est figé dans un garde-à-vous saugrenu. Caporal-chef Rohrbasser, mon colonel. J’étais sous vos ordres à Djidjelli. Aucun souvenir. Au matériel, a-t-il continué. Mais oui, bien sûr, ai-je fait pour couper court. Vous habitez Brétigny, mon colonel ? Il avait ouvert son commerce à la fin de son engagement. Dès le lendemain il sonnait à la porte. Djidjelli. J’y suis resté une petite année avec le 4e RIC. On s’est surtout battus contre les rebelles algériens. Avant, j’avais aussi en charge le secteur de Gafsa, en Tunisie. J’avais pris le commandement du régiment à la fin de l’été 1955. Au moment de la naissance du garçon. Il porte mon nom. Je l’avais reconnu avant mon départ. Comment faire autrement. Je suis encore persuadé que Jeanne avait essayé de me forcer la main. De me coincer. J’avais tenu bon. D’autant que quitter Yvonne m’apparaissait au-dessus de mes forces. Avec elle, la séparation s’annonçait atroce. Elle était tellement mauvaise. Capable de tout. Tant de fois j’ai souhaité qu’elle meure. Aujourd’hui, je porte le poids de ces pensées meurtrières. D’autant qu’il est trop tard. Soixante-dix ans. À Gafsa, le régiment avait mené une campagne compliquée. Nous étions en plein dans la rébellion. Les terroristes d’Algérie se servaient de la Tunisie comme base arrière pour leurs maquis du Constantinois. Trafic d’armes, propagande, recrutement. Pourtant j’ai réussi à faire du bon travail. À Djidjelli aussi. Cassez du FLN jusqu’au bout, m’avait écrit Guillebon avant que je ne parte au Laos, mon dernier poste avant la retraite. Ce qu’on avait fait. Mais c’était la fin. De tout. » (p. 11-12-13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

François, soixante-dix ans, peine sur une lettre naissant sous sa plume. Un accouchement difficile. Lent. On l'imagine soucieux, pénétré, un peu gêné, penaud, mais empli d'espoir aussi. Il rature, biffe, reprend, change les mots, les possessifs, adoucit les angles d'un texte aussi piégeux pour lui qu'un trottoir verglacé parcouru avec des semelles usées. Il a perdu sa langue de s'être trop longtemps tu. Des années et des années que François n'a pas écrit à Jeanne. Le vocabulaire de l'amour, de l'intimité lui est devenu étranger, forcément, il tâtonne. Il sait dire la guerre, pas la tendresse.

Yvonne est morte. Enfin. Son épouse acariâtre, sa punition perpétuelle pour ses multiples fautes. Une vie commune que François a subi comme on enfile un cilice. Supporté parce qu'il y avait Jeanne qui le rejoignait dès qu'il partait en mission loin du foyer-calvaire. Yvonne repose à côté de Monique, leur fille emportée par une méningite à deux ans. Il l'a à peine connue, lui, le père parti défendre la mère patrie sur toutes les frontières d'un empire déliquescent. Lui qui a filé le parfait amour avec Jeanne, rencontrée au Tonkin, une guerrière comme lui, en a voulu à Yvonne qui n'était pour rien dans ce décès. Mille autres motifs existaient pour nourrir sa rancoeur, pourquoi mettre celui-ci en exergue ?

Monique lui manque. Jeanne lui manque. À soixante-dix ans, accablé de solitude, tout juste veuf, il tente de renouer le contact. Jamais le courage d'affronter Yvonne et ses furieuses colères ne lui est venu. François aurait offert sa poitrine à la mitraille ennemie sans l'ombre d'une hésitation, mais défier la marâtre était au-dessus de ses forces. Lorsque l'heure de la retraite a sonné, François a capitulé, investi le bureau de leur maison de Bretigny, son dernier réduit, comme le fut Seno, ultime possession française au Laos qu'il commanda. Territoire confetti dont tout le monde se foutait, simulacre de puissance coloniale dans un monde qui avait muté.

Si son union fut une catastrophe, sa paternité n'est guère plus reluisante. Ses deux fils ne font aucun cas de leur père. Francis, l'aîné, devait s'appeler François, ainsi que tous les premiers mâles de la lignée depuis des générations. Yvonne trancha pour Francis. Cette histoire d'o manquant a peut-être suffit à ce que celui-ci ne suive en rien le chemin militaire de ses aïeuls et rejette toute autorité. Jean, le cadet, plus policé, opta pour la marine, mais fait carrière dans les bureaux, bien loin des zones de combats qu'affectionnait son père. C'est désormais là que se jouent les avancements. Une dernière chance, s'il sait y faire, avec ce fils de dix-huit ans, préservé du venin d'Yvonne qu'elle sut inoculer à Francis et à Jean. Un jeune dont François ignore tout, né de ses amours avec Jeanne. Peut-être lui présentera-t-elle ? Si elle accepte de le revoir. Il a assumé, envoyé des mandats, mille francs par mois, c'est même à cause de cela qu'Yvonne a découvert le pot-aux-roses, la crise a suivi... Une de plus.

Comme soldat, le bilan est triste à pleurer. La coloniale devait défendre l'empire. Elle a perdu le Tonkin, l'Algérie, le Maroc, l'Indochine, la déroute est totale, ou presque. Engagé de la première heure aux côtés de de Gaulle, François sera confiné en Nouvelle-Calédonie où l'on craignait une attaque nippone qui ne vint jamais. Son désert des Tartares, il ne s'en remettra jamais tout à fait. Carrière impeccable, il aurait dû finir général, deux étoiles pour le moins, s'il n'avait froissé la susceptibilité d'un haut gradé en refusant de bousculer le protocole. Règlement, règlement, il n'y a que ceux qui savent jouer avec qui en profite. Il ne sera que lieutenant-colonel.

Pour dernier horizon reste à l'officier la construction d'un cocon de tendresse, avec Jeanne, afin d'enfin trouver la consolation d'une vie de défaites, d'une carrière de retraites et de résignations, de victoires dont il était absent, de trahison des politiques. François est né trop tard. Le soldat espérait écrire des lignes de gloire, il ne fit que solder les comptes. Que des pertes, aucun profit. L'homme aimait Jeanne, mais avait épousé la terrible Yvonne. Il fut un piètre père pour ses aînés, un héros lointain, sali des diatribes de son épouse. Se rattrapera-t-il avec ce fils inconnu ? Un baroud d'honneur tendre avec Jeanne afin de compenser le pénible bilan, entre Bretigny, Carolles et Senlis, loin du Tonkin, de l'Algérie, de Nouméa ou de la Guadeloupe, mais, finalement, bien plus exotique pour lui.

Xavier Houssin trace, avec une patience infinie de mosaïste, le portrait de son père énigmatique. Pièce par pièce, il reconstruit l'histoire familiale, meuble les absences, les explique, lui trouve des excuses : le devoir, l'honneur, la vie qui vous surprend toujours lorsqu'on ne s'y attend pas. Ce roman est un chant d'amour, parfois les mots s'y font caresses, mais ils n'hésitent pas non plus à clamer certaines vérités peu glorieuses. Ce vieux couple d'amants qui tente de s'inventer une conjugalité tardive, débarrassée du sexe, du feu de la passion, pour ne se centrer que sur la tendresse, la présence, le respect et l'attachement est terriblement émouvant. François apprend à faire des concessions, à ne plus être un donneur d'ordres mais un partenaire dans un duo. Sa culpabilité de n'avoir pas éduqué son fils au cours de ses dix-huit premières années le force à la tolérance, sinon à la compréhension de la jeunesse post-soixante-huitarde. Tous ceux qui l'ont envoyé guerroyer au loin l'ont lâché, voire trahi, le soldat désarmé peut enfin goûter la quiétude d'un amour tranquille à Carolles, dans la maison de sa mère, avec la femme qu'il aime, débarrassé du carcan du devoir, la marée, sur la grève, effaçant peu à peu les traces douloureuses du passé.

La langue est poétique, belle, intense. Lorsque Xavier Houssin parle de pluie, le lecteur est mouillé, ses pas crissent sur le gravier si l'auteur décrit une allée, imaginez lorsqu'il raconte la tendresse, quand il écrit le livre de son père en employant le je, comme s'il ne l'avait pas quitté de toute sa vie, comme s'il était lui. Comment mieux pardonner l'absence que de la faire sienne ? Comment mieux comprendre l'autre qu'en y prêtant sa voix ?

Un grand et beau roman, touchant, la fin d'un monde de fureur et le début d'un nouveau, empli d'amour et de tolérance...


Notice bio

Écrivain et chroniqueur littéraire au Monde des Livres, Xavier Houssin est l’auteur de quatre romans et d’un récit. De recueils de poésie aussi dont le dernier, L’herbier des rayons (Caractères), a reçu le prix Paul-Verlaine de l’Académie française en 2017.


La musique du livre

Édith Piaf – Je ne Regrette Rien

Les Cloches de Corneville - Act I, Scene 1: Air du marquis – J'ai fait trois fois le tour du monde

Fréhel – Adieu, Mon Petit Officier


L'OFFICIER DE FORTUNE - Xavier Houssin – Éditions Grasset – 142 p. février 2020

photo : crépuscule à Carolles - Xavier Houssin

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