Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'OFFRANDE GRECQUE de Philip Kerr

Chronique Livre : L'OFFRANDE GRECQUE de Philip Kerr sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Munich, 1957. Bernie Gunther a désormais une nouvelle identité et met son expérience de policier au service d’une compagnie d’assurances après avoir quitté son poste à la morgue.

On l’envoie à Athènes, où un bateau appartenant à Siegfried Witzel, un ancien soldat de la Wehrmacht, a coulé. Flanqué d’un assistant peu téméraire, Bernie a tout juste le temps de rencontrer l’Allemand que ce dernier est retrouvé mort.

Lorsque Bernie découvre que le propriétaire du bateau était en fait un Grec juif déporté à Auschwitz, il sait qu’il va devoir,une nouvelle fois plonger dans les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale...


L'extrait

« À bord de la Mercedes de Merten, nous suivîmes Maximilianstrasse, et après avoir traversé l'Isar, nous prîmes la direction du nord dans Möhlstrasse. Merten ne s'étant jamais rendu au domicile du général, je lui indiquais la route. Il neigeait de nouveau et dans la lumière des phares, les flocons ressemblaient aux bulles à l'intérieur d'un verre de bière blanche.
« Je vous suis très reconnaissant, avoua Merten.
- De rien, Max.
- Je me fiche de ce que vous avez pu faire pendant la guerre. Franchement, ça ne me regarde pas. Mais je suis censé représenté la justice bavaroise. Alors, il serait peut-être préférable que j'en sache un peu plus sur votre situation actuelle. Si je dois être votre avocat, dites-moi au moins si vous êtes recherché pour un motif quelconque. Je ne parle pas de la raison évidente.
- À savoir ?
- Vos activités passées dans la SD.
- Il n'y a rien à savoir, en réalité. Je sais l'impression que ça donne... le fait que j'utilise un nim d'emprunt... quoi qu'il en soit j'ai la conscience tranquille. »
Je n'en étais pas totalement convaincu, mais à cet instant, je ne me sentais pas enclin à lui raconter ma vie.
« Le fait est que je suis un prisonnier évadé. En m'enfuyant, j'ai tué un homme dans un camp en RDA. Un Allemand. S'ils m'attrapent, ils me couperont la tête. Mais la Stasi aimera&it sans doute mieux me faire assassiner discrètement. »
Ça au moins, c'était vrai.
« Très bien, dans ce cas. Pendant un moment, j'ai pensé que... vous voyez ce que je veux dire. Un tas d'histoires circulaient à l'Alex au sujet du cé »lèbre Bernie Gunther. On racontait que Himmler vous avait un jour botter le cul. Que vous travailliez pour des gens comme Goebbels et Göring, mais surtout pour le général Heydrich.
- Malgré moi.
- Était-ce seulement possible ?
- Oui, si Heydrich en avait décidé ainsi. » (p. 70-71)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Christof Ganz vit la nuit, entouré de morts, et ne s'en porte pas si mal. Veilleur à la morgue de l'hôpital de Munich, vous pouvez être certain que vos patients ne vont pas vous réclamer toutes les cinq minutes en appuyant sur la sonnette à la tête de leur lit. Nous sommes en 1957, la chute du Reich date de douze ans et le chancelier Adenauer a tout fait pour apaiser son pays, cachant sous le tapis toutes ces vilaines histoires de nazis qui collent encore aux semelles de bons nombres de ses concitoyens. Y compris au sein de son administration et de sa police.

Ganz est un consciencieux, les cadavres qui lui passent entre les mains sont soigneusement examinés. De son passé de flic lui reste un solide sens de l'observation et des facultés d'analyse et de déductions supérieures à la moyenne. Ces deux qualités vont lui permettre de faire économiser pas mal d'argent à une compagnie d'assurance, Munich Re, à la suite d'une embrouille politico-financière que Ganz résout à sa manière, sans faire de détails. L'entreprise lui propose aussitôt un poste d'enquêteur et une première mission, en Grèce, où un voilier vient de couler. Un sinistre fort coûteux, charge à lui de tenter de dénicher dans la déclaration ou chez l'assuré une faille qui exonèrerait Munich Re de ses obligations.

Christof Ganz hésite à prendre le poste, trop de lumière pourrait lui nuire. Il vit sous une fausse identité et sa biographie comporte quelques passages qu'il préfère ne pas exposer. Évadé d'Allemagne de l'Est, de son vrai nom Bernie Gunther, il a exercé ses talents dans la SD durant la dernière guerre. SD, c'est l'abréviation de Sicherheitdienst, les services de sécurité de la SS, on comprend mieux son besoin de discrétion. Même s'il jure la main sur le cœur n'avoir participé à aucun crime, ses anciennes fréquentations en font un paria dans la nouvelle Europe.

Bernie accepte, malgré les risques, la mission, et se retrouve à Thessalonique, affublé d'un adjoint, correspondant local de Munich Re, Garlopis, trouillard mais malin, au cœur d'une affaire plus que douteuse puisque le propriétaire allemand du navire est assassiné le lendemain de leur rencontre. La nationalité même de Gunther/Ganz constitue un handicap, les nazis ont mené une politique de persécution et de déportation massive des populations juives de la région de Salonique et n'ont pas épargné l'ensemble du pays. Lorsqu'il s'avère que le bateau, le Doris, fut acheté par un Allemand pour une bouchée de pain parce qu'il faisait partie des biens juifs spoliés, Ganz, qui connaissait personnellement les organisateurs nazis de ce vol de masse, sait qu'il aura du mal à se tirer indemne de cette enquête.

Mis sous pression par la police locale, manipulé par ses employeurs et quasiment tous les témoins avec qui il entre en contact, Ganz va vite se rendre compte que le Doris, qui a sombré au milieu d'une myriades de petites îles, son enquête et toutes les histoires qu'on lui raconte servent de paravents à une intrigue complexe, et que les sommes en jeu dépassent largement les dédommagements dus par son patron et, peut-être, les épaules d'un simple enquêteur en assurances.

Pour sa treizième aventure, Bernie Gunther n'est pas vernis, il ne pouvait même guère rêver pire. Contraint de vivre sous pseudonyme, le voilà replongé dans les crimes nazis jusque par-dessus la tête, à suivre les traces d'Alois Brunner, de Max Merten ou de Heydrich, à enquêter dans un pays où la simple mention de sa nationalité entraîne regards de haine et envies de meurtre. On ne peut pas dire que l'époque lui facilite la tâche non plus : la guerre froide bat son plein, le Mossad (service secret israélien traque les criminels de guerre, les souvenirs des crimes atroces des nazis sont encore vifs chez de nombreuses personnes.

Il y a également cette Union européenne en construction, qui revient comme un fil rouge dans ce récit. La formidable dette de guerre allemande vis-à-vis de la Grèce et les manœuvres de la République fédérale pour échapper au paiement de ces dommages mettent en perspective l'intransigeance de la chancelière Merkel quand il fut question d'annuler la créance grecque lors de la crise qui secoua le pays dernièrement, ainsi que le sentiment d'injustice qui a dominé dans la population grecque. Certes la Grèce a triché sur ses comptes, certes, la gabegie règnait dans son administration, mais tout le monde le savait avant son entrée, et celle-ci fut décidée très rapidement afin d'exonérer l'Allemagne de solder son dû. Ce qui n'empêchera pas cette même Allemagne, aidée par les autres pays de l'Union, de sacrifier la Grèce sur l'autel de la finance cinquante ans plus tard.

Bernie va se trouver bien seul finalement, au milieu d'une armée de manipulateurs, d'hommes de main, de stratèges discrets, d'agents de services de renseignement. Même si Achiles Garlopis a plus d'un tour dans son sac et des cousins à travers tout le pays, et dans les professions les plus diverses, et sait à merveille manier la corruption. Il recevra le renfort d'une superbe jeune femme – femme fatale obligatoire – Elli Panatoniou, une avocate communiste, qui, en plus de lui apporter son concours pourrait bien lui faire croire en un avenir possible...

Un très grand polar, toute la qualité de maîtrise de l'intrigue habituelle chez Philip Kerr, la force de ses dialogues et son habileté à mêler faits réels et fiction dans des récits expliquant le monde d'aujourd'hui.


Notice bio

Philip Kerr (1956-2018) a étudié le droit à l’université de Birmingham et la philosophie en Allemagne. Auteur de plus de trente livres – dont plusieurs pour la jeunesse – acclamés dans le monde entier, il a reçu de nombreux prix et incarne l’une des plus grandes figures du polar de notre époque.


La musique du livre

Grigoris Bithikotsis & Manos Hatzidakis - Ax Vre Paliomisoforia

Max Raabe - Ich Küsse ihre Hand Madame


L'OFFRANDE GRECQUE – Philip Kerr – Éditions du Seuil – 475 p. novembre 2019
Traduit de l'anglais par Jean Esch

photo : Pixabay

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