Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
À L'OMBRE DES PATRIARCHES de Pierre Pouchairet

Chronique Livre : À L'OMBRE DES PATRIARCHES de Pierre Pouchairet sur Quatre Sans Quatre

photo : le tombeau des patriarches à Hébron (Wikipédia)


Le pitch

Une jeune Européenne est retrouvée tabassée à mort dans le quartier arabe de Jérusalem-Est. La tension est toujours maximum ici, ce meurtre ne va pas arranger la situation. Les Juifs ultra-orthodoxes vont bien évidemment désigner les Arabes comme coupables, décider, sans attendre l'identification, que la jeune femme est elle-même juive et qu'il faut punir aveuglément, talion et tout le toutim. Dany et Guy, les deux flics israéliens, déjà présents dans Une Terre Pas Si Sainte, vont se voir chargés de ce dossier particulièrement sensible.

Maïssa, la jeune policière palestinienne, fille d'un ancien ministre d'Arafat, est inquiète, très inquiète. Une de ses amies française, membre de la mission d'assistance EUPOL COPPS à Ramallah, a disparu. Dans le climat de haine et de violence qui sévit dans les territoires administrés par l'Autorité palestinienne, le pire est toujours à craindre. Le Premier ministre lui-même lui a confié cette affaire où elle est personnellement impliquée. Elle va devoir prendre tous les risques, la peur au ventre, l'attention au maximum.

Rien n'est simple dans cette partie du monde, manipulations, coups de bluff, jeux de dupes sont le lot quotidien, la méfiance est une des bases de survie, la folie meurtrière devient banale. Les deux enquêtes vont se croiser, se flairer, les policiers de tous bords savent qu'il faudra se faire violence pour oublier leurs griefs et coopérer dans ce contexte de folie absolue, de guerre larvée aux apparences trompeuses.


L'extrait

« - Qu'est-ce que tu vas foutre à Jérusalem ?
Difficile de rester calme, mais en habitué des coutumes israéliennes, il le resta.
- Je suis policier. Je dois me rendre au consulat de France.
- Toi, t'es flic ? se moqua la gamine dans une nouvelle crise de fou rire.
Entre deux bouffées de haine, il essaya de positiver et de faire du second degré. Il eut une envie subite de se regarder dans une glace pour s'assurer qu'il ne s'était pas transformé en clown.
- Et les Français, ils ont besoin d'un mec comme toi ?
- On vous apprend quoi dans la police ? renchérit la seconde, à garder les chèvres.
Ce fut un nouveau rire niais et... Plus rien. Elles lui tournèrent le dos et l'abandonnèrent. Il est vrai qu'il avait exactement les caractéristiques des gens qui n'obtiennent pas le droit de rentrer en Israël : homme, célibataire, jeune, originaire de Naplouse... Tout pour plaire.
Une heure après, il était toujours debout alors qu'une trentaine de personnes étaient passées. Il lui prit la mauvaise idée de s'agiter, de s'inquiéter de son sort.
- Tu te prends pour qui ? Tu attends comme tout le monde, aboya l'une des gamines.
L'air mauvais, elle leva le bras dans sa direction et pointa le coin du mur, comme si elle s'adressait à un chien désobéissant
Tu ne bouges pas, tu restes à ta place. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Troisième polar de Pierre Pouchairet et, déjà une constatation, chaque cru est encore meilleur que le précédent. Et, comme le premier était excellent, cela vous donne une idée de ce qui vous attend ! On retrouve avec bonheur les personnages d'Une Terre Pas Si Sainte, Maïssa, Dany, Guy, toujours noyés dans une situation qui échappe à toute raison. Le contexte en lui-même est un personnage central.

Jérusalem est un concentré de complexité dans quelques kilomètres carrés. Le moindre événement, à plus forte raison un meurtre, y est exploité par toutes les factions en présence, et il y en a des camions entiers. Toutes plus hargneuses, irrationnelles ou sournoises, les unes que les autres. Le racisme à fleur de peau, la guerre, toujours en sous-titre, les armes à feu à peine refroidies - quand elles en ont le temps - ce sont les couteaux qui sortent pour tuer au hasard. Ou les ratonnades des Juifs religieux, couplées aux descentes de Tashal ou des flics. Personne n'a confiance, tout n'est que rapport de force et de mort.

Pierre Pouchairet propulse sans ménagement ses personnages dans ce chaudron bouillant. Il n'est pas là pour les protéger ou donner des leçons, il constate, un peu désabusé, que ce merdier profite à beaucoup et n'est pas près de s'arrêter. Mais un meurtre reste un meurtre, et la police doit enquêter malgré tout. Malgré les autres corps qui s'entassent ça et là, justifiés ceux-là, absurdement. Guy et Dany font ce qu'ils peuvent, ils ont la justice chevillée au corps, même avec leurs doutes plus qu'humains. Ils avancent, peinant, comme dans des sables mouvants avec des cuissardes enfoncées jusqu'aux genoux, et les autres acteurs qui appuient sur leurs épaules, une gageure.

Maïssa n'est pas beaucoup plus à l'aise. Entre les religieux fondamentalistes qui voient d'un mauvais œil son indépendance et son athéisme, la corruption des autorités palestiniennes, les rouages des différents pouvoirs qui écrasent souvent ceux qui veulent en examiner le fonctionnement. Elle a l'appui de son père mais le Fatah est en perte de vitesse et ce soutien ne la protège plus totalement. Elle est courageuse, forte, fière. Intelligente, Maïssa sait passer par-dessus ses préjugés pour avancer.

Pour tous, il y a cette difficulté fondamentale d'écarter a priori tout ce qui touche à l'interprétation politique ou religieuse (souvent la même chose dans la région). Revenir au fait bruts, ne pas se faire enfumer par les manipulations et les anathèmes divers. Parvenir à passer outre leur appartenance, leur culture et devenir des flics cherchant, non pas un prétexte à quelque confirmation de la duplicité de l'autre, mais des faits, des preuves et des certitudes. Quitte à déplaire fortement.

Le suspense monte, les affaires s'enchaînent les unes aux autres, s'accumulent, le doute toujours au ventre, la peur aussi, ce polar ne vous lâche pas et vous achève en feu d'artifice dans un final à couper – littéralement – le souffle. Fort, édifiant, plus sombre que le bitume, il a toutes les qualités d'un très grand roman noir d'aujourd'hui, s'y ajoutent une belle écriture, des protagonistes criant de vérité et l'analyse d'un homme qui en a vécu de dures et qui connait son terrain sur le bout des doigts.


Notice bio

Pierre POUCHAIRET est né en 1957. Il a été commandant de la police nationale puis chef d’un groupe luttant contre le trafic de stupéfiants à Nice, Grenoble ou Versailles… Il fût également à plusieurs reprises en poste dans des ambassades, a représenté la police française au Liban, en Turquie, a été attaché de sécurité intérieure à Kaboul puis au Kazakhstan. Aujourd’hui à la retraite, il vit à Jérusalem. Il a publié en 2013 un livre témoignage, Des Flics Français à Kaboul, puis Coke d’Azur en 2014. La même année sort son premier polar, Une Terre Pas Si Sainte, édité par Jigal Polar, tout comme le suivant, en 2015, La Filière Afghane.


La musique du livre

Deux titres dans ce polar, deux ambiances au milieu des sons du Moyen-Orient, de la fureur des rues et pierres qui tapent sur les blindés israéliens.

Dany aime Bruce Springsteen, ça tombe bien, il passe sur l'auto-radio de sa Golf de service, Glory Days. Son collègue, Guy, plus intellectuel affecté, aime écouter des musiciens, comme Aziza Mustafa Zadeh que peu de gens connaissent, un petit côté dandy, Always.

À L'OMBRE DES PATRIARCHES – Pierre Pouchairet – Jigal Polar – 288 p. février 2016

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