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Chronique Livre :
À L'OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker

Chronique Livre : À L'OMBRE DU POUVOIR de Neely Tucker sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Lorsque Billy Ellison, le fils de la famille afro-américaine la plus influente de Washington DC, est retrouvé mort dans le fleuve Potomac, près d'un refuge de drogués, le reporter chevronné Sully Carter comprend qu'il est temps de poser les vraies questions, peu importent les conséquences.

D'autant plus qu'on fait pression sur lui pour qu'il abandonne son enquête et que la police n'a censément aucune piste. Carter va découvrir que la portée de l'affaire dépasse le simple meurtre de Billy et semble concerner les hautes sphères de la société de Washington.

Ancien alcoolique toujours hanté par ses années passées en Bosnie comme correspondant de guerre, Carter doit cette fois trouver un dangereux équilibre entre deux extrêmes – les quartiers pauvres et violents de la ville, et les sommets du pouvoir – alors que certains sont prêts à tout pour l'empêcher de découvrir la scandaleuse vérité.


L'extrait

« Le Bend n’était répertorié sur aucune carte touristique et à peine connu des habitants de Washington eux-mêmes. L’endroit avait été l’un des marchés aux esclaves le plus fameux du coin avant la guerre de Sécession. On y avait entassé cette marchandise d’un genre spécial dans des baraquements en bois depuis longtemps disparus, des êtres humains pris dans les fermes qui longeaient le Potomac et l’Anacostia, présentés sur des estrades pour être vendus et transportés ensuite par bateaux jusqu’aux plantations de coton du Sud. Si le Bend avait existé bien avant que Washington devienne la capitale du pays, il avait, véritable honte incarnée de la ville, été actif durant des décennies - les marches forcées des esclaves à travers les rues avec des entraves de métal autour du cou ajoutant à l’abjection.
Les stigmates étaient si profonds qu’aucune construction n’évait été bâtie ensuite sur ce territoire et pas davantage à la fin du XIXe siècle quand le sud-ouest était devenu le quartier des ouvriers irlandais et allemands, ni plus tard quand il avait servi de refuge aux Blacks et aux Juifs, ni lors de l’explosion immobilière qu’avait connue ce coin de la ville après la seconde guerre mondiale.
Ces trente dernière années, il n’avait été qu’une croûte purulente, un parc à drogués dirigés par tel gang ou tel autre et dont tout le monde semblait se foutre royalement. Si Sully n’avait pas grandi en Louisiane, une région recouverte de marécages et hantée par l’esclavage, le Bend lui aurait paru empoisonné, maudit, ou profané ; un quartier dont le sol était si gravement malade qu’il suintait jusque dans les âmes de ses habitants. » (p. 14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Washington DC, “capitale du crime capital”, ses toxicos, ses dealers, sa corruption, ses innombrables guerres de territoires, est le terrain de chasse de Sully Carter, reporter de guerre brisé, alcoolo presque repenti, qui traîne déjà sa misère et sa détermination dans le précédent et formidable polar de Neely Tucker, La voie des morts. Sully va toujours au bout de ses enquêtes, surtout si une autorité quelconque commet l’erreur de lui demander de lever le pied ou tente d’exercer la moindre pression afin qu’il modifie la teneur d’un des ses articles. C’est pourtant ce qui arrive généralement à DC, ville où la vérité est, peut-être un peu plus qu’ailleurs dans le pays, souvent vénéneuse.

Avec plus d’un meurtre par jour au tableau d’affichage de la ville, celui de Billy Ellison aurait dû passer par profits et pertes. Un petit cocaïnomane homosexuel, dernier rejeton d’une famille noire aisée, n’occupe ni la police ni les canards plus que le temps nécessaire à enterrer l’affaire. La position sociale de la famille Ellison fera bien mousser légèrement l’écume des Unes, mais un cadavre chasse l’autre à DC, la publicité ne sera que très temporaire. À moins qu’un loup solitaire comme Sully s’empare du sujet et en sorte une brillante enquête grâce aux tuyaux récoltés auprès de ses potes : Sly le très mauvais garçon et John Parker, le flic chargé du dossier. Et quand il farfouille, il va très loin, Sully, jusqu’à avant la guerre de Sécession, au temps où les Africains se vendaient comme le bétail.

Les informations glanées sur le terrain par Sully auprès de deux dealers psychopathes et les déclarations officielles de la famille ne concordent pas du tout et Carter y voit une tentative d’enfumage du genre à l’encourager à fouiner encore davantage. Le jeune Billy a été retrouvé sur le Bend et ce n’est pas anodin. Ce terrain vague pouilleux, hanté par les camés en fin de route, les putes les plus abîmées et les trafiquants prêts à tout pour éloigner les curieux. Pire, ce lieu est maudit depuis des générations, nul promoteur n’a voulu y installer un building ou un lotissement malgré sa proximité avec le Capitole : c’est l’ancien marché aux esclaves de la ville, là où des fortunes se sont construites et où se sont créés les dynastie qui constituent encore aujourd’hui la bonne société locale.

Billy Ellison était un jeune homme brillant, étudiant, fragile, les éléments recueillis dans son entourage par le journaliste contredisent le communiqué de presse produit par le patron de la mère de Billy, Sheldon Stevens, un avocat retors, qui aura le grand tort de menacer Sully. Fatale erreur, il n’y a rien de tel pour le stimuler au contraire.

Carter, un peu paumé dans sa vie personnelle, ses amours à temps partielles avec Alexis, la jolie photographe de guerre, sa place dans son journal où il rechigne à suivre les directives et à honorer ses rendez-vous auprès du psychiatre que son boss l’a contraint à consulter pour combattre sa dépendance à l’alcool. Tout cela ne l’empêche pas de recourir au bourbon régulièrement pour s’éclaircir les idées, Carter n’est pas un caniche, il est difficile à dresser.

Sully est un grand journaliste qui a connu les pires théâtres de guerres de ces dernières décennies et y a perdu une partie de sa santé, pas mal d’illusions et une passion amoureuse, fauchée par un sniper. On ne promène pas un type pareil avec une menace et une communiqué de presse bidon ou quelques racontars mal fagotés. Il connaît la rue, ses amis, Sly et Parker le rencardent - en se servant aussi un peu de lui également. Quand il lève un lièvre, il va jusqu’au bout, quel que soit le résultat à l’arrivée, quitte à mettre en péril sa situation et sa notoriété, à risquer sa peau. Un magnifique personnage de polar, cassé juste comme il faut, teigneux, sensible, habité par le doute mais capable de toutes les audaces.

Neely Tucker aborde la douloureuse et complexe question de l’esclavage et des fortunes qui se sont bâties dans le commerce des êtres humains, des secrets jalousement gardés de générations en générations et des conséquences de ceux-ci aujourd’hui. Après l’élection de Donald Trump qui a plongé la planète dans la stupeur et l’actualité récente de Charlottesville qui a montré au monde combien, pour une minorité d’Américains blancs, l’égalité des droits pour tous les citoyens n’est toujours pas une évidence, le sujet est loin d’être clos et apaisé. Pas plus que le passé collaborationniste de la France lors de l’Occupation, sujet inépuisable de nombre de nos polars. Le lecteur progresse dans l’enquête comme un vrai reporter, pas comme un flic, la découverte du coupable n’est pas le seul but de la traque, les tenants et aboutissants comptent autant que le nom de l’assassin. L’ensemble des complicités sociales, des compromissions politiques sont tout aussi importantes pour Sully Carter et donc pour l’auteur.

Un polar qui sent le bourbon et le héros cassé, les yeux usés par ce qu’il a vu, le cerveau et le corps en vrac de trop de douleurs vécues, mais la passion de la vérité intacte, l’indignation prête à jaillir lorsque les faits demandent des explications que certains ne voudraient surtout pas voir surgir. Et plus ces “certains” sont hauts dans la chaîne alimentaires, plus la détermination de Sully est farouche. Loin d’être un super héros, il se trompe, hésite, joue sans hésiter avec la loi et les limites de sa profession, avec la patience et les nerfs de son employeur également. Ce type, à la jambe meurtrie, est tout le temps au bord de la rupture et Neely Tucker sait parfaitement l’exprimer.

Sans conteste, un excellent polar journalistique, une intrigue solide et passionnante peuplée de personnages forts, crédibles : flics désabusés, caïds éphémères, exclus de toutes sortes et le reste, tout ce qui fait de Washington ce qu’elle est et qui rend les romans de Neely Tucker épatants.


Notice bio

Journaliste depuis vingt-six ans – dont quinze passés au Washington post – Neely Tucker a été chargé de couvrir entre autres les attaques terroristes du 11-Septembre, le tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, et un grand nombre d'affaires judiciaires de premier plan. Correspondant à l'étranger durant huit ans, il a écrit des reportages sur plus de cinquante pays d'Europe, d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient, fréquemment dans des zones de conflit. La Voie des Morts a été son premier roman à paraître dans la Série Noire en novembre 2015.


La musique du livre

Van Morrison – Someone Like You

Chuck Brown – Chuck Baby

Roy Orbison – In Dreams

Heavy D – Big Daddy

À L'OMBRE DU POUVOIR – Neely Tucker – Éditions Gallimard – Collection Série Noire – 353 p. septembre 2017
Traduit de l'américain par Alexandra Maillard

photo : vue de Washington (Pixabay)

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