Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
L'ORDRE DU JOUR d'Éric Vuillard

Chronique Livre : L'ORDRE DU JOUR d'Éric Vuillard sur Quatre Sans Quatre

L'écrivain :

Eric Vuillard est un écrivain et un cinéaste français né en 1968 qui a reçu de nombreux prix pour ses romans, dont Tristesse de la terre (2014) Prix Joseph-Kessel et 14 juillet (2016) Prix Alexandre-Vialatte– que je recommande chaudement si je peux me le permettre – parus chez Actes Sud. Bien sûr, il ne vous aura pas échappé que L'ordre du jour a obtenu le prix Goncourt 2017.


Très brièvement :

L'ordre du jour, c'est celui de la réunion de 24 hommes parmi les dirigeants les plus influents et puissants d'Allemagne qui, le 20 février 1933, lors d'une entrevue secrète, vont accepter de financer Hitler et le parti nazi de manière à lui garantir la victoire aux élections.

Ces industriels tout acquis aux nazis sont encore là et nous mangeons, voyageons et nous distrayons avec eux : c'est Krupp, c'est Dietrich, Siemens, Opel, BASF, Varta, Telefunken...

Avec ce pacte en apparence si banal, si courtoisement rédigé, qui ne fait que jouer de la collusion habituelle entre les affaires et la politique, le monde va s'embraser.


Un extrait :

« Soudain, les portes grincent, les planchers crissent ; on cause dans l'antichambre. Les vingt-quatre lézards se lèvent sur leurs pattes arrière et se tiennent bien droit. Hjamar Schacht ravale sa salive, Gustav réajuste son monocle. Derrière les battants de porte, on entend des voix étouffées, puis un sifflement. Et enfin, le président du Reichstag pénètre en souriant dans la pièce ; c'est Hermann Goering. Et cela, bien loin de créer chez nous la surprise, n'est au fond qu'un événement assez banal, la routine. Dans la vie des affaires, les luttes partisanes sont peu de chose. Politiques et industriels ont l'habitude de se fréquenter.
Goering fit donc son tour de table, avec un mot pour chacun, saisissant chaque main d'une pogne débonnaire. Mais le président de Reichstag n'est pas seulement venu les accueillir, il rognonne quelques mots de bienvenue et évoque aussitôt les élections à venir, celles du 5 mars. Les vingt-quatre sphinx l'écoutent attentivement. La campagne électorale qui s'annonce est déterminante, déclare le président du Reichstag, il faut en finir avec l'instabilité du régime ; l'activité économique demande du calme et de la fermeté. Les vingt-quatre messieurs hochent religieusement la tête. Les bougies électriques du lustre clignotent, le grand soleil peint au plafond brille davanatge que tout à l'heure. Et si le parti nazi obtient la majorité, ajoute Goering, ces élections seront les dernières pour les dix prochaines années ; et même – ajoute-t-il dans un rire – pour cent ans.
Un mouvement d'approbation parcourut la travée. Au même moment, il y eut quelques bruits de portes, et le nouveau chancelier entra enfin dans le salon. Ceux qui ne l'avaient jamais rencontré étaient curieux de le voir. Hitler était souriant, décontracté, pas du tout comme on l'imaginait, affable, oui, aimable même, bien plus aimable qu'on ne l'aurait cru. Il eut pour chacun un mot de remerciement, une poignée de main tonique. Une fois les présentations faites, chacun reprit place dans son confortable fauteuil. » (p. 20, 21, 22)


Et puis ce que j'en dis :

D'abord c'est la description, lente, exhaustive, de ces 24 hommes, ces 24 rapaces qui ont déjà foulé bien des corps pour être en mesure de répondre à l'appel du Führer. Leur allure à tous semblable, leur componction, leur fausse dignité qui déguise à peine leur mépris de tout ce qui ne sert pas leurs intérêts.

La corruption ? Mais c'est leur quotidien, l'énergie dont ils ont depuis toujours alimenté leur business. Hitler le sait bien, qui leur demande de l'argent pour en finir une bonne fois avec toutes les imperfections du régime encore en place : les syndicats, les communistes, la liberté de la presse... Tout ce qui entrave et menace la libre entreprise, n'est-ce pas.

« La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis. »

Les élections du 5 mars devraient permettre l'avènement d'une Allemagne nouvelle, enfin conforme aux vœux de tous, cela vaut bien une contribution généreuse non ? C'est presque un placement dont la rentabilité est assurée. Eh quoi ? S'il faut en venir à des méthodes de gangsters parfois, qu'à cela ne tienne !

Hitler

Désormais, les seuls opposants possibles aux nazis sont les puissances étrangères. Mais nous savons qu'il n'en sera rien et que la France et l'Angleterre seront de bien piètres adversaires, les acteurs sans vergogne d'une farce tragique où le calcul politique se cache sous des apparences de vertu.

Personne n'est trompé, tout le monde sait ce que l'accession d'Hitler au pouvoir veut dire et quels sont ses projets. Il a déjà commencé le carnage, pendant que les puissances étrangères qui auraient pu s'insurger regardaient ailleurs ou baissaient pudiquement les yeux.

L'Autriche est avalée comme une part de Sachertorte : Schuschnigg, petit dictateur apeuré, fait mine de gonfler ses biceps et va même chercher le soutien de ceux qu'il a écrasés naguère – les syndicats et les sociaux-démocrates - mais se soumet finalement à la force ricanante. Plus tard, il sera, à la faveur d'un de ces mystères qui laisse rêveur, embauché comme professeur de Sciences Politiques par l'Université du Missouri...

Quant au président fantoche, Micklass, après s'être donné l'illusion du pouvoir, il signe, lui aussi, veule et effrayé devant la détermination et la force brutale. L'Anschluss est décrété, même pas besoin de se battre, finalement ; d'adversaire, il n'y en avait pas trace.

Vienne

Des voyous, des bandits, des gangsters, ces dirigeants nazis, défoncés à la morphine comme Goering, ou juste ravis de se vautrer dans le sentiment de toute-puissance que donne l'acceptation du mal absolu.

Les Autrichiens, d'ailleurs, font risette à Hitler, le bras tendu bien droit devant eux, tirant les Juifs par les cheveux hors de chez eux, les humiliant en public, leur haine imbécile enfin autorisée à s'exprimer, comme un furoncle qu'on vide de son trop-plein de pus. Sur les images des discours enfiévrés d'Hitler, toujours les mêmes scènes de joie, post-synchronisées... car tout est mise en scène, tout est décor, tout est fiction. 1700 suicides en une semaine juste avant l'Anschluss, autant de bras qui ont refusé de se tendre et sur lesquels il n'y aura pas le brassard nazi.

Le festin se poursuit, la Tchécoslovaquie est au menu et les délégations françaises et anglaises se donnent la bonne conscience de venir en Allemagne exprimer leur inquiétude, et Daladier, en repartant, repu de mensonges et d'hypocrites promesses, murmurera ce cri du cœur - attention à ne pas éclairer la conscience du peuple -  : « Ah ! les cons, s'ils savaient. »
Lui sait.

Tout est dit.

Pendant ce temps, les usines des grands industriels voient enfin le rapport de leur investissement initial dans l'accès à une main d'oeuvre puisée dans les camps, corps qu'on ne nourrit ni ne soigne, de simples outils éternellement remplaçables.

Krupp va même jusqu'à créer une usine concentrationnaire : sur 600 déportés employés en 1943, il n'en reste que 20 un an plus tard.

Plus tard, bien plus tard, quelques oboles seront versées en réparation aux Juifs survivants, puis plus rien, l'oubli faisant l'appoint de l'histoire.

Un récit férocement scrupuleux qui n'oublie rien, parce qu'oublier c'est dégueulasse.

Bergen Belsen


L'ORDRE DU JOUR - Eric Vuillard - Éditions Actes Sud -  150 p. mai 2017

photo : Troisième Reich (Wikiwand), Adolf Hitler au Bundestag (Wikipédia), l'arrivée des blindés allemand à Vienne (Wikipédia), le médecin SS Fritz Klein debout dans la fosse commune du camp de Bergen-Belsen (Wikipédia)

Top 10 : la sélection 2017 de Dance Flore ! Chronique Livre : LES VAISSEAUX FRÈRES de Tahmima Anam Chronique Livre : LE PEUPLE DE BOIS d'Emanuele Trevi