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Chronique Livre :
L'ÉTOILE JAUNE DE L'INSPECTEUR SADORSKI de Romain Slocombe

Chronique Livre : L'ÉTOILE JAUNE DE L'INSPECTEUR SADORSKI de Romain Slocombe sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Paris, 29 mai 1942 : une bombe explose devant le Palais de Justice, dans un café fréquenté par les Brigades spéciales, faisant deux morts et plusieurs blessés. Quelques jours plus tard, le cadavre d'une inconnue est découvert en banlieue. Crime passionnel ou politique ?

Chargé d'enquêter sur ces deux affaires, l'inspecteur Léon Sadorski voit ses projets de vacances contrariés ̶ d'autant plus qu'il doit bientôt participer à la grande rafle du Vél'd'Hiv, exigée par les nazis et confiée à la police française. Un destin tragique menace désormais sa jeune voisine Julie Odwak, la lycéenne juive qu'il convoite en secret et dont il a fait interner la mère.


L'extrait

« Sadorski supporte difficilement les femmes qui pleurent. Dans son bureau, pièce 516 à la caserne de la Cité, au deuxième étage de l’aile nord, c’est trop souvent qu’elles fondent en larmes sous les insultes proférées par lui-même ou par ses adjoints, les tapes derrière le crâne, le tampon buvard balancé à la figure, les coups de baguette de cornouiller sur les chevilles. Rien de très méchant, pourtant, si l’on compare avec les méthodes des Brigades spéciales de la préfecture, des truands de la rue Lauriston, de la Gestapo de la rue des Saussaies et de l’avenue Foch, ou de la police aux Question juives…
La jeune femme tient sa tête bien droite en dépit de l’émotion, des yeux rouges et des paupières gonflées. Elle lui a rendu son regard fièrement. L'inspecteur, gêné, détaille les autres passagers de la dernière voiture, n’y remarque pas d’étoile de David en dépit de l’obligation nouvelle faite aux « décorés ». Le préfet de la Seine, soucieux d’éviter les protestations des bonnes âmes, a précisé qu’aucune affiche ne serait apposée dans le métro ni aucun communiqué délivré au public. Du coup, les voyageurs juifs ne sont probablement pas tous avertis. Mais de toute façon - il secoue les épaules - on se déplace ici sous les beaux quartiers, pas dans l’est de Paris où pullulent les becs-crochus ! Entre son domicile et le Quartier latin, l’étudiante paraît seule de sa race. C’était plutôt la veille, dimanche er premier jour du port de l’insigne, que ses congénères avaient envahi la ville. C’était hier que les étoiles s’allumaient… à la stupéfaction des Parisiens authentiques, constatant à quel point l’on était enjuivé ! » (p. 20-21)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Enfin ! Pour notre plus grand plaisir, Léon est de retour. Léon qui ? Sadorski, bien sûr. L’inspecteur principal adjoint, chef du rayon “Juif” de la troisième section des Renseignements généraux à Paris sous l’Occupation. Pas besoin d’avoir lu L’affaire Léon Sadorski pour déguster ce nouvel épisode de ses activités peu ragoûtantes, pourtant l’on y retrouve bien des personnages déjà présents dans le roman précédent. La même atmosphère repoussante de racisme, de délation, d’arrestations arbitraires, d’impunité pour les tortionnaires et tout ce qui faisait le quotidien des Parisiens à cette époque.

Commençons par le héros, ou antihéros, pétainiste farouche : Léon Sadorski, évidemment. Patriote, engagé volontaire de la Grande guerre, blessé, décoré, anti-boches mais encore plus antisémite, soupe au lait, corrompu raisonnablement par rapport à ses collègues, légèrement obsédé par les femmes en général et, en particulier, par sa voisine juive, la jeune Julie Odvak, 15 ans dont il a fait emprisonner la mère aux Tourelles, ajoutant un “communiste” à sa fiche afin de s’assurer qu’elle n’en sorte pas si tôt. Il est sérieux et efficient dans son travail malgré ce travers de confondre parfois son intérêt personnel et le maintien de l’ordre ou l’application de la loi. Loin d’être monolithique, une certaine compassion - très passagère - peut devant certaines scènes atroces s’emparer de lui, aller jusqu’à un soupçon de remords qui le font alors devenir plus zélé et cruel encore, par réflexe, par honte. Comme rien n’est simple, Léon n’est pas qu’un salaud ou une brute sans coeur, il est capable de tout et pas forcément dans le pire.

« - Vous m'emballez cet enjuivé au poste de police du Panthéon. »

L’étoile jaune de l’inspecteur Léon Sadorski débute au printemps 1942. Fin mai, le jour où le port du fameux insigne est devenu obligatoire pour la population juive, port accompagné de règles très strictes incontournables sous peine des pires châtiments. La propagande délirante est omniprésente - semblable aux âneries dangereuses que l’on a pu entendre à Charlotte - USA, lors du rassemblement néonazi - les policiers multiplient les contrôles d’identité aléatoires, au faciès ou juste par désoeuvrement, les perquisitions sont innombrables, les violences policieres sans conséquences. L’insécurité règne dans la population à la merci des flics, des truands de la Gestapo françaises et de la vraie Gestapo allemande.

L’état de droit est bafoué partout et pour tous au nom de la lutte contre le terrorisme anti-français des Bolchéviques et de leurs alliés israélites, ou le contraire, on ne sait plus qui initie quoi, peu importe, on emprisonne, on livre aux nazis, on dénonce. L’arbitraire, le sadisme, la rapacité quant aux biens des personnes interpellées règnent. Léon et ses collègues se régalent, nulle autorité ne bride leurs pulsions et les abus lors d’interrogatoires ressemblant à s’y méprendre aux pires séances de tortures attribuées d’ordinaire à la Gestapo se déroulent dans les commissariats et les cellules de garde-à-vue. Il faut des résultats, vite et beaucoup, montrer à l’occupant que les flics et gendarmes de Vichy sont à la hauteur. Tout est bon : les Français non-juifs, solidaires, arborant l’étoile, le moindre propos défaitiste, et c’est la machine infernale qui se met en branle et broie les imprudents, parfois juste des étudiants facétieux se moquant des nouvelles directives sont embarqués et ne reverront jamais le pavé parisien.

«  - Car, n'oubliez jamais, le bolchévisme est une entreprise juive. »

Le récit s’ouvre sur un attentat à l’explosif dans un bistrot, un policier et un garçon de café sont tués, plusieurs consommateurs et consommatrices sont blessés. La préfecture est en émoi. Sadorski, en congé maladie, se remet à peine de sa blessure récoltée dans le premier volet de ses enquêtes et en profite pour poursuivre ses manoeuvres d’approche de la petite Julie, désormais isolée dans son appartement. Parallèlement des exécutions de cadres communistes et un corps découverts dans les bois par Léon lui-même, en pique-nique avec Yvette, son épouse, intriguent au plus haut point la hiérarchie policière. À peine de retour, l’inspecteur principal adjoint se voit confier une partie des dossiers et va se lancer dans un enquête riche en rebondissements et suspense s’étendant sur plusieurs mois. Il sera donc amené, en juillet à poursuivre ses investigations, tout en participant à la célèbre Rafle du Ve’d’Hiv” qui agite toujours autant aujourd’hui la classe politique.

Extrêmement bien documenté, précis, le récit de ses deux journées infernales et des suites aussi abominables démontrent la culpabilité totale de l’état français, l’empressement imbécile des collabos à anticiper les voeux des autorités allemandes, manoeuvrant au passage pour conserver la haute main sur les arrestations au nom de la souveraineté nationale.. Le tri répugnant, négocié au plus haut niveau avec les SS, entre les Juifs “nationaux” et les “étrangers”, l’insistance du commissariat aux Questions juives à livrer dans la même arrestation de masse les enfants que les autorités allemandes ne réclamaient pas, l’horreur comptable et administrative dans toute sa splendeur. Un cynisme absolu et criminel.

Entasser 22 000 personnes, des jours et des jours, sous la canicule, dans un lieu prévu pour 15 000 spectateurs assis pour quelques heures est déjà en soi un crime, une folie. Rien n’est prévu : nourriture et points d’eau absents, sanitaires bien trop peu nombreux, les soins inexistants. Une foule plongée dans un univers kafkaïen où l’absurde le dispute à l’incompétence la plus crasse. Pourtant, malgré les applaudissements d’une certaine frange de la population aux arrestations, Romain Slocombe montre la solidarité exprimée par d’autres, le combat des premiers résistants communistes, les gestes d’entraide d’anonymes envers les familles frappés par l’iniquité, démontrant par là-même l’injustice d’accabler aujourd’hui la nation toute entière d’une crime contre l’humanité commis par une fraction seulement de celle-ci. Les condamnations générales, comme les exonérations du même type, ne sont que des simulacres d’explications, des amalgames stupides. La Résistance n’est pas épargnée, ses luttes intestines, les exécutions sommaires pour régler des conflits personnels, ce ne sont comme le dit Gisèle Rollin, des anges, “juste des êtres humains”.

«  - Eh ben ça leur fera les pieds, aux youtres ! Les gendarmes leur diront de se serrer un peu plus ! Et, quand ils se seront chié dessus, ils pueront pas plus que d'habitude ! Après tout le mal qu'ils ont fait à la France... »

Alors, forcément on y pense, avec un tel forfait dans son CV, jamais la France, si elle avait une mémoire, n’aurait dû connaître de procès Cédric Herrou, de délit de solidarité ou avoir un ministre osant parler de tri entre les les bons réfugiés et les mauvais migrants économiques sur les bases les plus floues. Paradoxe du temps, plus on commémore et moins on se souvient...

C’est un des immenses mérites du travail de Romain Slocombe, en plus de la qualité littéraire et de la passionnante enquête : aider son lecteur à traverser les préjugés et les préconçus, mettre des mots et des chiffres sur une réalité (proclamations d’époque à l’appui ou citations réelles), souvent évoquée mais rarement détaillée, perdue dans les anathèmes pas toujours justifiés et les mensonges partisans. Sans se plonger dans de complexes thèses d’historiens exhaustives, les intrigues de ses romans noirs édifient ses lecteurs en mêlant savamment personnages historiques et de fiction, incitent à ne plus se contenter de la bouillie prémâchée servie par la vérité officielle.

Romain Slocombe évoque avant-hier et éclaire aujourd’hui pour qui se donne la peine d’y regarder de près. Et puis il y a l’écriture, le style, sobre et efficace, le vocabulaire d’un temps révolus qui contribuent à s’imprégner de l’ambiance confuse si mal connue de l’Occupation. La France n’était pas coupée en deux, elle était éparpillée en une multitudes de petits groupes noyés dans la masse des attentistes qui essayaient de survivre.

L’affaire Léon Sadorski avait été dans le liste des possibles Goncourt et sélectionné pour le Goncourt des lycéens, nul doute que celui-ci devrait connaître un succès aussi grand, et, je n’ose le dire, rafler quelques prix bien mérités. Un roman noir salutaire.


Notice bio

Romain Slocombe est né en 1953 dans une famille franco-britannique. Il est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Monsieur le Commandant (Nil, collection Les Affranchis) sélectionné pour le Goncourt et le Goncourt des Lycéens 2011, comme l'a été L'affaire Léon Sadorski paru aux éditions Robert Laffont dans la collection La Bête Noire en août 2016.


La musique du livre

À noter aussi dans la playlist : Lucienne Boyer, Nadia Dauty, Edith Piaf (Simple comme bonjour et J’ai qu’à l’regarder).

- Rina Ketty - Montevideo
- Danielle Darrieux - Une Charade
- Jacques Pills - Dans un coin de mon pays
- Édith Piaf - L' Accordéoniste
- Yiddishè Fantazyè : Shlof mayn sheyn feygele
- À l'appel du grand Lénine

 


L'ÉTOILE JAUNE DE L'INSPECTEUR LÉON SADORSKI – Romain Slocombe – Éditions Robert Laffont – collection La Bête Noire – 560 p. août 2017

photo : arrestation de Juifs à Paris par des policiers français en 1941 (Wikipédia)

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