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Chronique Livre :
L’ÉTRANGE ÉTÉ DE TOM HARVEY de Mikel Santiago

Chronique Livre : L’ÉTRANGE ÉTÉ DE TOM HARVEY de Mikel Santiago sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Tom Harvey écume les bars de jazz à Rome et soigne sa crise de la quarantaine. Il est musicien par passion, guide touristique par obligation - la vie de bohème s'accommode mal des arriérés de paiement -, et il multiplie les conquêtes pour oublier qu'il est toujours amoureux d'Elena, son ex-femme.

C'est précisément en galante compagnie que le surprend un jour un appel du peintre Bob Ardlan, son ex-beau-père, avec lequel il est resté très lié. Il rappellera.

Mais deux jours plus tard, c'est Elena qui téléphone pour lui annoncer la mort de Bob. Il vole immédiatement à son secours et gagne un charmant village niché au sud de Naples, "colonisé" par la jet-set internationale, où se côtoient dans la magnificence idyllique d'un ciel azuréen peintres, écrivains, producteurs ou starlettes. Apparemment, Bob est tombé du balcon de la chambre de sa somptueuse villa du bord de mer. La montre à son poignet s'est arrêtée quand le corps s'est fracassé sur les rochers. C'était précisément quinze minutes après avoir essayé de joindre Tom. Que pouvait-il bien vouloir lui dire ?

Suicide ? Accident ? Crime ? Les trois hypothèses sont plausibles. Les grilles de ces propriétés cossues renferment des jalousies, des rancœurs, des trahisons et chaque personne qui gravitait autour de Bob semble avoir eu une bonne raison de souhaiter sa mort. Surtout ceux qui savaient qu'il avait rapporté d'Angola quelques souvenirs compromettants de sa dernière mission de photoreporter.


L’extrait

« J’étais à Rome quand Bob Ardlan m’a téléphoné. Pour être plus précis : j’étais à Rome en galante compagnie quand Bob Ardlan m’a téléphoné. J’ai vu son nom s’afficher j’ai vu son nom s’afficher sur l’écran et je me suis dit : « Ça alors, Ardlan. Tu ne me donnes aucune nouvelle pendant une éternité et tu viens me gâcher le meilleur moment que j’ai passé depuis bien longtemps. »
Et j’ai laissé sonner.
On était samedi soir et cette signora, qui était une grande dame - nous ne dévoilerons pas les détails -, m’a dit qu’elle voulait m’offrir le Philip Gurrey qu’on avait vu ensemble dans une galerie l’après-midi même. Nous sommes allés dîner, et nous avons enchaîné avec un concert de jazz. Et, oui, j’avoue, j’ai oublié Bob, notamment parce que notre dernière rencontre ne s’était pas vraiment bien terminée. De toute façon, quand la vie te sourit, et elle me souriait au moins ce soir-là, tu n’as pas envie qu’on vienne te casser les pieds.

Voilà. Deux jours ont passé et le lundi, ce n’est pas Bob mais Elena Ardlan qui m’a téléphoné. J’étais en train de conduire en direction de Sienne mais j’ai immédiatement répondu. Dans les dix secondes qu’il m’a fallu pour décrocher, j’ai tenté d’imaginer la raison de son appel. Allait-elle m’inviter à un autre mariage ? Je l’admets, ça m’était encore douloureux quand Elena faisait une nouvelle rencontre... Mais je me suis très vite rappelé le récent coup de fil de son père, et j’ai réalisé simultanément que je n’y avais pas réagi.
- Allo ?
- Tom ? a-t-elle dit.
Sa voix était toujours aussi cristalline qu’un clavecin de la Renaissance, mais un voile étrange l’étouffait, comme un sanglot.
- Tu vas bien, Elena ?
Elle a prononcé une sorte de « non » et s’est mise à pleurer. Merde. J’ai vérifié dans le rétroviseur avant de freiner et de me garer sur le côté.
- Qu’est-ce qui t’arrive ?
- C’est papa... a-t-elle articulé entre deux sanglots. Il est mort !
Je n’ai pas pu retenir un cri.
- Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Il est tombé. Un accident domestique. Je ne sais pas, Tom. Il s’est fendu le crâne à Tremonte. » (p. 9-10)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Ils s’étaient quittés un peu fâchés des années plus tôt, aucun des deux n’avait plus donné signe de vie à l’autre, aussi peut-on comprendre la surprise de Tom Harvey lorsqu’il voit s’afficher le nom de son ex-beau-père, Bob Ardlan, le célèbre peintre, sur l’écran de son smartphone. Tom est à Rome en compagnie d’une jolie femme, Bob à plus de deux cent kilomètres de là, dans sa Villa Laghia des environs de Naples. Il ne décroche pas ni ne rappelle, même s’il en conclut que le message devait être important. Quarante-huit heures plus tard, c’est au tour d’Elena, son ex-femme, qui lui téléphone afin de lui annoncer le mort de Bob, vraisemblablement victime d’une chute de son balcon surplombant la mer. Toujours amoureux, sans trop se l’avouer, malgré le second mariage d’Elena auquel il avait assisté, Harvey change tous ses plans et file vers le sud pour soutenir la fille éplorée.

Tom Harvey est musicien de jazz, un saxophoniste qui a, depuis pas mal de temps, abandonné ses rêves de gloire pour survivre de concerts dans des cafés ou d’un petit boulot de guide touristique à Rome. Autant dire qu’il a de larges plages libres dans son emploi du temps, ou qu’il ne se soucie que peu de ne pas répondre à tous ses engagements, même si l’argent est rare.

Arrivé sur place, Tom se pose les mêmes questions qu’Elena : accident ? Suicide ? Meurtre ? Rien n’est figé, Bob n’a pas laissé de message et sa conduite, les derniers temps de sa vie, ne permet pas de dire qu’il était dépressif. Pourtant un certain nombre d’éléments troublants vont titiller Tom Harvey qui va bientôt faire de la résolution de cette énigme une cause personnelle. Parce qu’il a du mal à lâcher une idée fixe une fois celle-ci ancrée dans son crâne, parce qu’il compte bien aussi reconquérir Elena.

Bob Ardlan, ancien photographe de guerre devenu artiste peintre, a surgi sur le marché de l’art avec une série de 13 toiles numérotées, toutes intitulées Les Colonnes de la faim. Il avait été témoin en Angola, au cours de la guerre civile qui déchira le pays, de l’incendie volontaire d’un hôpital pour enfants et ce sont les petites victimes, qui le hantent, qui sont représentées sur ses tableaux atteignant des sommes faramineuses aux enchères. Ce qu'il avait vu là-bas restait compromettant pour beaucoup de monde, les crimes contre l'humanité étant imprecriptibles. Ardlan, sous des dehors ouverts et affables, restait un homme secret, capable de tous les excès, du pire comme du meilleur, de farces ignobles et de dissimulations sur certains aspects de son œuvre ou de son existence.

À l’instar de tous les artistes en vogue, Bob avait sa cour : Stelia Moon, autrice de best-sellers sur le retour, en panne d’inspiration, une amie pique-assiette, Mark Heardgraves, son marchand, avec qui il entretenait des relations parfois houleuses, Warwick Farrell, un apprenti artiste qu’il employait comme stagiaire. Tom Harvey va rapidement découvrir que tous ont au moins un motif d’être suspectés si meurtre il y a eu. Au même titre que d’autres connaissances et amis de Bob : le richissime réalisateur Franco Rissellini ou le propriétaire du restaurant-discothèque local, Nick Aldrie. Afin de pimenter l’affaire, un fait étrange s’était déroulé quelques mois avant la mort de Bob : il avait découvert sur la plage, le cadavre d’une jeune fille d’un village voisin, Carmela Triano. Une beauté locale lui ayant servi de modèle avant d’être sa maîtresse, comme à peu près toutes les femmes dont le peintre faisait le portrait. Une mort classée très vite comme noyade accidentelle par la police, une conclusion qui ne convainquait personne dans le village.

Tom Harvey connaît depuis longtemps les familiers d’Ardlan, du temps de son mariage, aussi ne s’attendait-il pas à être plongé dans un tel panier de crabes et à disposer d’autant de suspects potentiels si la mort de Bob n’est pas accidentelle. Mensonges et manipulations se multiplient et le musiciens va se trouver maintes fois physiquement en danger, comme lorsque des inconnus tentent de lui faire comprendre que ses investigations sont malvenues en essayant de projeter sa voiture dans un ravin. Personnage complexe que Tom Harvey, il peut tout à la fois apparaître comme un parfait dilettante et, pourtant, être totalement obnubilé par l’affaire Bob Ardlan, ou tout autre sujet qu’il se mettra en tête de résoudre. Le musicien se crée des obsessions, son père lui disait déjà alors qu’il n’était qu’un enfant, et une fois un sujet en tête, il ne variera plus jusqu’à en avoir exploré les moindres recoins. Quitte à se mettre en danger, à perdre ses amis, ses rares contrats de guide ou ses concerts.

Un petit côté Agatha Christie dans ce polar, mais une Agatha Christie particulièrement musclée, et un Tom Harvey en Hercule Poirot ne rechignant pas aux cascades. Chaque protagoniste apporte son lot de mystère, et Tom va passer d’une certitude à l’autre tout au long d’un récit qui sait distiller le suspense ou exploser soudain en scènes d’action nerveuses et bien menées. Une intrigue au soleil, dans un monde pourri par l’argent et la jalousie, l’hypocrisie et le mépris.

Un bon polar, assez classique, agréable à lire, peuplé de personnages énigmatiques chargés de secrets inavouables. Jalousie, fric et people, un solide trio pour intrigue sordide...


Notice bio

Mikel Santiago est né à Biscaye en 1975. Il vit à Bilbao, où il partage son temps entre l’écriture, le rock’n’roll et la programmation informatique. Actes Sud a publié La Dernière Nuit à Tremore Beach en 2016 et Le Mauvais Chemin en 2018.


La musique du livre

Dexter Gordon, Stan Getz - Stan Getz Plays, Sonny Rollins, Coleman Hawkins, Lester Young, Giuseppe Verdi - Rigoletto, Elvis Presley, George Gershwin - Rhapsody in Blue, Jean-Sébastien Bach - Suite N°3, Stan Getz - Stars Fell on Alabama - Hymn of the Orient, John Coltrane - A Love Supreme, Blue Train

John Coltrane - Big Nick

Chet Baker - It’ s Always You

Simon & Garfunkel - Bridge Over Troubled Water

The Beatles - Across the Universe

Stan Getz - Stella by Starlight

Nina Simone - I’ve Got life


L’ÉTRANGE ÉTÉ DE TOM HARVEY - Mikel Santiago - Éditions Actes Sud - collection Actes Noirs - 395 p. juillet 2020
Traduit de l’espagnol par Delphine Valentin

photo : Pixabay

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