Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
L'USURPATEUR de Jørn Lier Horst

Chronique Livre : L'USURPATEUR de Jørn Lier Horst sur Quatre Sans Quatre

Quatre sans... Quatrième de couv...

Un homme mort depuis quatre mois retrouvé devant sa télé allumée ; un autre dans une forêt de sapins avec, dans la poche, un prospectus sur lequel la police retrouve les empreintes d’un tueur en série américain, c’est bien plus qu’il n’en faut pour lancer Line Wisting, journaliste à VG, et son père William, inspecteur de la police de Larvik, dans des enquêtes dont ils ne peuvent mesurer les conséquences…

À quelques jours de Noël, par moins quinze et sous la neige, va s’engager une des plus incroyables chasses à l’homme que la Norvège ait connues.


L'extrait

« Assis dans son fauteuil, l'homme mort était totalement desséché. Il avait les lèvres lacérées. Ses dents découvertes étaient jaunies, noircies, son crâne parsemé çà et là de touffes de cheveux poussiéreux, sans vie. Des os pâles luisaient sous la peau de son visage. Ses doigts étaient rabougris, noirs, gercés.
William Wisting passa en revue les autres photos qu'avaient prises l'agent de la police technique et scientifique. L'homme n'avait pas été très grand de son vivant, mais la rétraction des tissus et la putréfaction aidant, son corps paraissait encore plus petit.
Le dossier était intitulé Viggo Hansen. Les photos présentaient l'homme sous différents angles. Il examina les diverses images de ce corps presque momifié. D'ordinaire, les dossiers photographiques le laissaient de marbre. Accoutumé ) la mort, il avait développé une capacité à se distancier des impressions visuelles. Plus de trente années dans la police lui avaient fait voir tant de cadavres qu'il ne les comptait plus. Mais ce cas-ci était différent. Non seulement parce qu'il n'avait jamais rien vu de semblable, mais parce qu'il connaissait l'homme dans son fauteuil. Ils étaient quasiment voisins. Viggo Hansen habitait dans le virage, trois maisons plus loin, où il était resté mort pendant quatre mois, sans que Wisting ou un quelconque voisin ne s'inquiète pour lui.
Il s'arrêta sur une vue générale du salon, prise de la cuisine. Dos tourné au photographe, l'homme était devant sa télé. Le poste était allumé, car il l'était toujours quand la patrouille de police avait forcé la porte d'entrée. » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Comment, à notre époque, quelqu’un peut mourir chez lui, devant sa télé, et rester quatre mois à se momifier sur son fauteuil sans que personne ne s’en inquiète ? Dans une Norvège connue pour ses services sociaux efficaces ! C’est pourtant ce qui est arrivé à Viggo Hansen, qui a pour particularité d’être un voisin de William Wisting, l’inspecteur de la police de Larvik. Cette question interpelle, et culpabilise un peu, Line, journaliste à VG, qui décide d’en faire un reportage approfondi sur la solitude de certains individus et le manque d’intérêt des Norvégiens pour les gens qui habitent autour d’eux. Pour mener à bien son article, elle revient séjourner chez son père qui accepte de lui donner les quelques infos dont il dispose sur cette mort naturelle ne méritant pas l’ouverture d’une enquête. D’autant plus qu’un autre cadavre, découvert dans une sapinière, occupe le personnel du commissariat. Celui-ci a bien été assassiné et dissimulé là depuis plusieurs mois.

La police scientifique réussit à isoler des empreintes menant sur la piste d’un tueur en série de jeunes femmes, recherché depuis des années par le FBI. Un professeur d’université rendu célèbre là-bas pour les meurtres d’auto-stoppeuses sur les autoroutes de plusieurs états. Il a mystérieusement disparu depuis des années, aussitôt après que son identité ait été découverte. Deux agents spéciaux sont dépêchés par l’agence américaine pour assister la police de Larvik dans sa traque, ce qui ne plaît pas franchement à Wisting et son équipe qui aiment fouiner à leur guise. Surtout que les Américains ne font pas preuve de rapidité dans la communication des infos et l’envoi des résultats d’examens divers.

Pendant ce temps, Line interroge le quartier, sollicite les mémoires des anciens qui ont peut-être connu Viggo, un être timide, discret, quasi mutique, qui ne se manifestait pas beaucoup lorsqu’il était à l’école ni plus tard en grandissant. Pas à pas, le profil du pauvre homme abandonné dans son salon se précise, la journaliste commence même à soupçonner que les circonstances de son décès ne sont pas aussi évidentes que cela.

Autre coup dur pour Wisting : on est sans nouvelle d’un autre professeur, ancien collègue du serial killer, parti brusquement pour de soi-disants vacances en Norvège, qui n’est jamais réapparu. Est-ce l’oeuvre de l’assassin qui se sentait traqué ? Où et sous quelle identité vit-il en Norvège ? Le policier pense avoir affaire à un « homme des cavernes » comme il appelle ceux qui se nichent dans l’identité d’un autre pour s’y cacher. Un usurpateur. Cela n’a pas dû poser de problème au psychopathe, il est d’origine norvégienne et a étudié la langue au cours de ses études. Un grand nombre d’habitants du Minnesota sont descendants de migrants scandinaves et il ne va pas être simple de retrouver les origines de l’ancien professeur devenu criminel. L’urgence pourtant est là, des charniers sont découverts dans des puits isolés de la campagne environnate, démontrant qu’il n’a pas renoncé à massacrer des jeunes femmes. L'enquête est rendue particulièrement difficile par l’hiver et la neige, Noël approche, les routes secondaires sont difficilement praticables, bref rien ne vient simplifier la tâche de Wisting.

Comme vous vous en doutez, le reportage de Line va venir recouper les investigations de son père, le suspense va aller crescendo et les dangers encourus par la famille Wisting se multiplieront. Très belle idée d’ailleurs que de mêler de front deux intrigues, finalement complémentaires, une relative à un fait de société, l’autre à la poursuite d’une ombre maléfique ayant endossée une personnalité qui n’est pas la sienne.

Jørn Lier Horst s’impose un peu plus à chaque polar comme un auteur de tout premier plan. On sent certes son expérience de flic de terrain, à laquelle il convient d'ajouer un talent d’écriture remarquable qui lui permet d’incarner ses personnages, de les doter de chair et de sang, de les animer comme peu savent le faire. On est très loin avec lui du polar scandinave gnangnan ou ennuyeux qui a fleuri voici quelques années. Horst peut rivaliser sans rougir avec les meilleurs écrivains US. William Wisting est solide mais pas invulnérable, il a ses failles, ses doutes, c’est un bosseur, un obstiné, sa fille lui ressemble sur bien des points, et apporte son regard différent et fort intéressant de journaliste sur les dossiers que traite son père.

Un très grand polar doté d’une excellente intrigue, tant sociale que criminelle, superbement écrit, et traduit par Céline Romand-Monnier, traductrice de Jo Nesbø. Une histoire à tiroirs, passionnante, habitée par des personnages crédibles, profondément humains. Un pur plaisir !


Notice bio

Né en 1970, Jørn Lier Horst est un ancien officier de police. Avec son premier roman, Fermé pour l'hiver, paru à la Série Noire en avril 2017 (distingué en 2011 par le Norwegian Booksellers' Prize), il met sa connaissance des méthodes d'investigation au service d'un thriller qui nous plonge en plein cœur de l'hiver norvégien. Il est désormais considéré comme l'un des plus importants auteurs de roman noir scandinave. Les chiens de chasse, publié chez le même éditeur en 2018, a confirmé son talent incontestable.


La musique du livre

Bill Haley & His Comets – R.O.C.K.

Pat Boone - Speedy Gonzalez

Nat King Cole - Unforgettable

Elvis Presley - Suspicious Minds


L'USURPATEUR - Jørn Lier Horst – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 445 p. mars 2019
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

photo : Pixabay

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